« Deux fois dans le même fleuve », Jean-François KIERZKOWSKI

A Basse Indre, il ne se passe jamais grand-chose, pas de quoi surmener le petite brigade de gendarmerie de la commune. Jusqu’à ce soir de novembre où la toute nouvelle affectée Asae Hekson et l’adjoint de la brigade, l’adjudant-chef Riemann, reçoivent un coup de fil qui les dirige vers une scène de crime, dans une petite maison en bord de Loire. Un certain Wertinger, physicien de son état, y a été assassiné d’un coup de harpon qui lui a transpercé la gorge. Quant à son chat, il a été enfermé dans une boîte opaque sous pression, confiée aux soins des services de déminage.
Ainsi commence, pour Riemann, Hekson, le reste de la brigade et, dans la foulée, la brigade de recherches du coin, une enquête top chrono où un mystérieux tueur, qui les appelle par leur nom, semble avoir toujours un coup d’avance sur eux : les morts s’accumulent et les gendarmes ont du mal à démêler les fils d’une affaire de plus en plus déroutante, impliquant à la fois une société étudiant l’application de la physique quantique au domaine de l’information et des médecins spécialistes des troubles schizophrènes …

Difficile de ne pas penser, dès qu’il est question d’un chat enfermé dans une boîte, à la fameuse expérience du chat de Schrödinger et heureusement cette référence n’échappe pas à nos gendarmes, du moins à l’un d’eux, Colbert, responsable des nouvelles technologies et accessoirement titulaire d’un doctorat en physique des particules (eh oui, nos gendarmes ont du talent! Mais il aurait pu être lecteur de SF, ça aurait marché aussi 😉 ). Nous voilà donc partis, à bride abattue, pour un polar quantique !

Je ne suis pas novice en la matière (en tant que lectrice s’entend) : j’avais il y a quelques années été emballée par « Superposition » de David Walton, qui s’était déjà prêté au jeu, raison pour laquelle je me suis intéressée, lors de la dernière Masse Critique Mauvais Genres de Babelio, à ce roman paru récemment aux éditions Goater (éditions dont j’avais peu de temps auparavant découvert l’existence car un de leurs romans de 2021 a été sélectionné dans le cadre du Grand Prix de l’Imaginaire).

Que le lecteur ne s’effraie pas pour autant à la vue de cette étiquette de « polar quantique » : tout se passe, au moins dans la première partie du roman, comme dans un polar « normal », dont on note au passage que l’auteur affiche soigneusement les dates et horaires de chaque séquence. Nos gendarmes (oui, je peux dire « nos » car ils sont suffisamment bien caractérisés pour que leur sort nous importe, du moins celui de la plupart d’entre eux, car le commandant de la brigade, Calvez, est un arriviste donc lui on ne l’aime pas) enquêtent, en essayant de respecter les procédures même si les circonstances ne leur facilitent pas vraiment la vie car les événements s’enchaînent sans temps mort, pas le temps de respirer et de prendre du recul, l’affaire tourne au jeu de massacre et des instances supérieures s’en mêlent (le lecteur, lui, ne traîne pas à dévorer les pages : il a un pavé sur les bras mais pas du genre indigeste, bonne pioche !).

« L’erreur […] est d’imaginer le temps comme une ligne infinie qui défile sous nos yeux. D’ailleurs, ne dit-on pas « le fil de l’histoire » dans le langage courant ? En réalité, il faudrait plutôt voir le temps comme une large surface. Notre univers présent, passé et futur est là, à chaque instant, tissé comme un canevas. Et si, sur cet ouvrage, une ligne de cohérence se rompt, peu importe ! Il sera toujours possible de contourner cette « lacune » ou ce « trou » en se déplaçant sur un autre fil pour parcourir ce même canevas. »

Ne comptez pas sur moi pour vous en révéler davantage. Je peux quand même vous dire que, à mi-parcours, le récit bascule, sans perdre pour autant un poil de tension dramatique, au contraire. Le rythme demeurera soutenu et même crescendo jusqu’au bout, on y voit de plus en plus clair dans les tenants et aboutissants du meurtre initial et des suivants : le concept justifiant l’architecture d’ensemble de l’intrigue est vertigineux mais présenté de manière suffisamment intelligible pour ne pas nous perdre en route (et l’histoire illustre le propos théorique). L’identité du mystérieux tueur ne sera révélée que tout à la fin (et je ne l’avais pas devinée), une fin qui est … conforme au registre dans lequel se situe le récit !

« Deux fois dans le même fleuve », c’est une brique de plus de 800 pages que j’ai lue à vitesse V, un polar quantique réussi et tout à fait recommandable !
Et pour conclure, laissez-moi juste vous poser une question, qui apparaît régulièrement au fil de l’histoire :
« De quel segment êtes-vous ? ».

« Deux fois dans le même fleuve », Jean-François KIERZKOWSKI
éditions Goater – collection Noir (873 p)
paru en mars 2022

8 commentaires sur “« Deux fois dans le même fleuve », Jean-François KIERZKOWSKI

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  1. Pour répondre à ta question, il faudrait que je lise les 800 pages !! Quantique, ça fait peur quand même, j’ai peur d’être larguée à un moment ou à un autre.

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  2. ah ben ça alors, quel billet!! j’adore l’idée, même si je ne suis pas du tout, mais alors pas du tout d’esprit scientifique… 😉 mais ce que tu en dis est sacrément alléchant. Je vais de ce pas voir si il est a ma médiathèque!

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  3. Je ne connais pas l’auteur. J’ai donc cherché et trouvé chez un soldeur « Vingt-et-un » bien moins copieux en pages. Aucune idée de ce que c’est mais je serai bientôt fixée et j’en parlerai. 🙂

    Aimé par 1 personne

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