Sur mes brizées

Où il est, surtout, question de livres !


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« Un repas en hiver », Hubert MINGARELLI

Un repas en hiverIls sont trois, trois soldats allemands partis ce jour-là en mission parce qu’ils ont voulu échapper à la nouvelle fusillade prévue. Pour ne pas avoir à tuer, il leur faut endurer le froid insoutenable et la faim. Et capturer, aussi. C’est le prix à payer.
Il y a le narrateur, accompagné de Bauer et d’Emmerich, tellement préoccupé par l’idée que son fils se mette à fumer.
Ils trouvent un juif, la proie recherchée.
Puis se réfugient dans une maison abandonnée.
Et n’ont plus d’autre souci que de tâcher, avec le peu de moyens dont ils disposent, de faire un feu et de préparer un repas. Auquel un autre homme va bientôt vouloir se joindre …

On entre dans ce roman sans que nous en soit précisé le contexte et on ne le découvre qu’au fur et à mesure. En contrepoint, on appréhende d’une part ce qui motive cette « escapade » des trois hommes, à savoir la fusillade à laquelle ils ont voulu échapper et d’autre part, mais pas tout de suite, le fait qu’ils doivent en contrepartie ramener un ou plusieurs juifs.
J’ai apprécié la manière dont l’auteur distille ces informations (et j’aurais bien voulu ne rien vous dire… mais on ne peut pas, dans ce cas, parler du roman). Les trois protagonistes refusent d’être bourreaux mais assument la traque… pour alimenter d’autres tueries : ils ne s’attardent pas sur ce paradoxe, ce qui les intéresse c’est le « soulagement » qu’ils ressentent à l’idée de ne pas avoir à être acteurs de la fusillade.
Mais ce qui frappe avant tout et laisse bien en retrait les « états d’âmes » des soldats, c’est le FROID ! Auquel s’ajoute ensuite la faim. Dans tout le roman, il est bien davantage question de ces deux sensations, quotidiennes mais ici exacerbées (c’est pire que lorsque les soldats sont au campement), que de toute autre considération. C’est donc à la description méticuleuse, au sens matériel du terme, de cette journée des trois hommes, avec tous les faits et gestes nécessaires pour qu’ils parviennent à leurs fins, que nous assistons.
L’arrivée d’un quatrième homme, un Polonais dont l’aspect engageant change du tout au tout lorsqu’il se retrouve face au juif, viendra cependant ajouter matière à réflexion au récit, de même qu’un ultime dilemme.

Car cette histoire de faim et de froid, très (voire trop, à mon goût) axée sur l’aspect matériel, pose néanmoins question(s).
Trois soldats allemands sont en proie à un « malaise » parce qu’ils doivent continuer à participer à des exécutions de juifs. L’antisémitisme virulent d’un Polonais les choque.
Est-ce à dire qu’au milieu de l’horreur, il subsistait des frémissements de conscience ? Mais à quoi servaient-ils, puisque les trois soldats fuient les fusillades pour mieux les alimenter ensuite, en ramenant de nouvelles victimes ?
L’un de leurs camarades, Kropp, avait été plus loin :
« A la première tuerie, il avait dit : « Moi, je fais pas ça ! ». Il était sorti de la clairière où ça se passait, il était retourné près des camions et il avait dit : « Donnez-moi autre chose à faire. J’apporte à boire, j’apporte à manger, je lave les camions, je m’en fous, ce que vous voulez, mais ça, je le fais pas. »
Ce jour-là, tout le monde s’était sali, presque tous on avait souffert, sauf lui. Alors tout le monde l’accabla. Il en entendit ce jour-là, de la haine, du mépris, de toutes les couleurs. Certains l’auraient cogné. Ça avait failli. Graaf voulut le tuer. Il l’aurait fait. Mais le commandant vint. Kropp lui demanda : « Qui paiera pour ça ? ». Le commandant n’avait pas répondu mais, compréhensif, arrangeant, il l’envoya à la cuisine remplacer le vrai cuisinier qui avait la jaunisse. Kropp, lui, ça le sauva, et il resta cuisinier […]. »
Qu’en aurait-il été si une majorité de soldats s’étaient insurgés, comme Kropp, et avaient refusé de fusiller les juifs ? Mais combien avaient envie de le faire ? L’antisémitisme n’était-il pas alors susceptible d’aveugler les individus au point qu’ils obéissent sans réserve aux intolérables ordres reçus ?

On s’interroge et ce court récit, à peine un épisode dans la tourmente de la guerre, ne fournira pas de réponse. Il livre des faits et des sensations, à l’état brut. Tout juste s’il reste un peu de place aux trois hommes pour éprouver, aux marges de leur conscience, quelque chose …
A nous d’y penser. Et d’y repenser.

J'ai aimé un peu« Un repas en hiver » Hubert MINGARELLI
Editions Stock (137 p)
Paru en septembre 2012

Repéré chez Aifelle


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« Les apparences », Gillian FLYNN

Les apparencesAmy et Nick Dunne forment un couple uni, que la perte de leurs emplois a contraints à quitter New York pour venir s’installer dans une petite ville du Missouri.
Le jour de leur cinquième anniversaire de mariage, Amy disparaît de leur domicile dans des conditions dramatiques.

Le récit croise l’enquête telle que la vit Nick, dont l’attitude semble parfois déroutante,  et des extraits du journal que sa femme a tenu depuis qu’ils se connaissent…

Pour que ce polar malin et encensé par les critiques (presse et blogs, ceux-ci n’étant pas unanimes mais en majorité très élogieux) fonctionne à plein, moins on en sait et mieux on se porte !
Malheureusement pour moi et malgré les précautions que j’avais prises en ne lisant pas in extenso les articles parus à son sujet, je crois qu’on m’avait un peu mis la puce à l’oreille, si bien qu’il a fallu que j’atteigne la dernière partie du roman pour être vraiment surprise : jusque-là, j’avais trouvé qu’on pouvait deviner (enfin, pas tout, quand même !) et en outre je notais comme un petit air de déjà-vu (pour un aspect du récit) dans ce que j’avais lu.

Il n’empêche que « Les apparences » est un roman à suspense (suspense que je n’ai personnellement ressenti qu’à la fin, pour le reste je l’ai lu sans précipitation) aussi bien écrit que fouillé psychologiquement, qui donne au passage un aperçu percutant des conséquences de la crise financière aux Etats-Unis, dont la lecture ne m’a pas déplu (mais je n’ai pas été emballée comme je l’avais été par « Les lieux sombres », du même auteur).

J'ai bien aimé !« Les apparences », Gillian FLYNN
Titre original Gone Girl
Traduit de l’anglais (Etats Unis) par Héloïse Esquié
Editions Sonatine (570 p)
Paru en août 2012


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« La vallée des masques », Tarun TEJPAL

La vallée des masquesQuatrième de couverture :

Au cours d’une longue nuit où il attend ses assassins, d’anciens frères d’armes, un homme raconte son histoire, celle d’une communauté recluse dans une vallée inaccessible de l’Inde, selon les préceptes d’un gourou légendaire, Aum, le pur des purs…

Il m’est arrivé une drôle d’histoire avec ce livre !
Je venais d’achever « La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert », j’avais le choix entre deux romans empruntés à la bibliothèque mais je voulais donner la priorité à « La vallée des masques », repéré chez des copines blogueuses et que j’avais, en plus, offert à une amie. Seulement, pas question de récidiver direct avec le coup du roman-à-suspense-que-tu-peux-pas-te-coucher-parce que-tu-veux-savoir-la-fin ! Donc, ni une ni deux, je fais ce que je n’avais pas fait depuis un moment : zieuter la fin du roman ! Ensuite, tant que j’y étais (à m’autospoiler !), je cherche les passages clés (pour savoir comment diable cet homme en arrive à devoir être assassiné). A ce stade-là, c’est bon, j’en connais assez sur ce livre (pas au point de faire un billet mais au moins pour que ma curiosité soit satisfaite), je n’ai plus qu’à passer au suivant.
Et puis, non.
J’ai repris le livre en me disant que j’allais pouvoir maintenant, en toute sérénité, suivre le cheminement de cet homme, essayer de comprendre en me projetant en lui ce qu’il avait vécu, comment son environnement, son éducation, avaient pu assoir en lui des convictions puissantes et quasi indéracinables et le pousser à vouloir devenir un de ces incroyables guerriers chargés de les défendre, les Wafadars, experts dans l’art de combattre mais aussi de tuer. Et j’ai plongé dans son enfance, l’histoire de sa vie et de la communauté à laquelle il appartient, tels qu’il les relate en se remettant volontairement, soucieux de ne pas observer la distance critique qui est maintenant la sienne, dans l’esprit et le corps de celui qu’il était alors.

Roman surprenant, passionnant et terrible, « La vallée des masques » ausculte de l’intérieur la construction d’une idéologie et d’une spiritualité, la manière dont elle peuvent séduire et capter en s’érigeant sur les aspirations les plus nobles, mais aussi comment elles peuvent conduire aux pires aberrations en niant l’individu pour mettre en œuvre leurs préceptes.

J'ai beaucoup aimé« La vallée des masques », Tarun TEJPAL
Titre original : The Valley of Masks
Traduit de l’anglais (Inde) par Dominique Vitalyos
Editions Albin Michel (454 p)
Paru en août 2012

Repéré chez Yspaddaden et Clara


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« Certaines n’avaient jamais vu la mer », Julie OTSUKA

Certaines n'avaient jamais vu la merPendant l’entre-deux guerres, un bateau quitte le Japon avec à son bord de jeunes (voire très jeunes) Japonaises, mariées à distance à des Japonais résidant déjà aux Etats-Unis. Elles ont choisi leurs époux sur la foi de photos avantageuses, tant pour le physique que pour la position sociale affichée des élus. La traversée est difficile mais leurs rêves d’une vie meilleure les aident à l’endurer.
Elles découvriront, dès leur arrivée, à quel point elles ont été dupées : leurs maris ne sont, pour la plupart, que des travailleurs agricoles itinérants, avides avant tout de la capacité de travail supplémentaire que représente une épouse…

Au fil de chapitres rassemblant, sous la forme d’un nous collectif entremêlant les trajectoires individuelles, les voix de toutes ces femmes,  « Certaines n’avaient jamais vu la mer »  retrace leurs vies de labeur incessant, dans un pays où elles ne s’intègreront jamais vraiment même si leur situation matérielle évolue. Jusqu’à ce qu’éclate la seconde guerre mondiale, où le Japonais est devenu l’ennemi. Toutes ces familles (y compris les enfants qui avaient entamé leurs études), sont alors emmenées loin de chez elles et de ce qu’elles avaient acquis (petites exploitations agricoles, restaurants, blanchisseries…), déportées dans des camps sur ordre du gouvernement américain.

« Certaines n’avaient jamais vu la mer », roman-documentaire passionnant, nous livre des témoignages à fleur de cœurs, des brassées de souvenirs mêlés entrecroisés de paroles échappées, phrases en italique venant ponctuer les faits évoqués, anecdotes, incidents, accidents, l’accessoire et l’essentiel, tissés de déceptions et marqués par la triste vacuité d’un dur labeur quotidien, pas la même vie pour toutes mais que de similitudes dans l’épreuve, puis le miracle de l’enfant qui naît mais l’enfant aussi s’écarte en grandissant.
Des mots sont dits, en phrases courtes et dynamiques, comme sourdant de toutes ces femmes et posés sur toutes ces choses vues, toutes ces choses vécues mais jusque-là tues et ignorées, et leurs vies sont sues, émergent de l’oubli.
Vif et piquant, parfois poignant, ce texte saisissant, panorama chronologique de bribes de mémoires, révèle et fait mouche. Tout le temps. Une réussite, tant sur le fond que sur la forme.

J'ai beaucoup aimé« Certaines n’avaient jamais vu la mer », Julie OTSUKAChallenge A Tous Prix
Titre original : The Buddha in the Attic
Traduit de l’anglais (américain) par Carine Chichereau
Editions Phébus (139 p)
Paru en août 2012
Prix Femina Etranger 2012


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« La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert », Joël DICKER

La Vérité sur l'Affaire Harry QuebertNew York, début 2008.
Marcus Goldman, jeune écrivain américain qui a connu le succès avec son premier roman, s’embourbe dans les marécages de la page blanche quand il s’agit d’écrire le deuxième. Son éditeur le presse de produire le livre promis par contrat et le menace, s’il n’y parvient pas, de lourdes sanctions financières qui le ruineraient. En pleine déroute, Goldman se réfugie pour quelques semaines chez le célèbre écrivain Harry Quebert, son ancien professeur d’université et mentor, dans une vaste et paisible maison située sur la côte du New Hampshire, à Aurora, où il espère retrouver l’inspiration.
Quelques mois plus tard, alors qu’il n’a pas progressé d’un poil quant à l’écriture de son nouveau roman, Marcus apprend que Harry Quebert vient d’être incarcéré : on a retrouvé, enterré dans sa propriété, le corps de Nola Kellergan, une jeune fille de 15 ans mystérieusement disparue trente-trois ans auparavant.
Convaincu de l’innocence de son vieil ami, Goldman se précipite à Aurora. Sur place, il décide de mener lui-même l’enquête tandis que son éditeur, flairant le gros coup médiatique, essaie de le persuader de consacrer son prochain livre à ses investigations…

Voilà un sacrément bon page-turner, qui m’a fait me coucher à une heure fort avancée de la nuit (mais c’est qu’il y a un paquet de pages, même si elles défilent vite), ce qui ne m’était pas arrivé depuis un bail !

J’ai beaucoup aimé le début du roman, à la fois pour les paysages maritimes du New Hampshire (avec la maison de Harry Quebert, qui fait rêver) et pour le retour en arrière sur la jeunesse du héros et la manière pour le moins originale dont il s’est forgé.
Une fois l’enquête proprement dite commencée, j’ai marché à fond comme dans un polar et pour moi c’en est un, qui joue aussi au passage avec l’objet littéraire (quelques considérations pas originales mais piquantes sur le livre dans les médias + une habile mise en abyme). Le récit est particulièrement bien construit : Joël Dicker sait raconter, nous intriguer, nous laisser croire que… et puis non, et ça fait plaisir de se laisser emporter par une histoire qui se tient de bout en bout (on pourrait sans doute chipoter sur quelques points, un caractère trop appuyé par ci, un élément discutable par-là, mais je n’en ai pas envie). L’écriture n’a rien de remarquable, ce qui n’est pas gênant (excepté pour les extraits épistolaires du chef d’œuvre ayant assis la réputation de Harry Quebert… pas du tout à la hauteur), en tout cas cela ne m’a pas empêchée de dévorer le bouquin.

Une lecture-divertissement (et, à mon sens, ni plus, ni moins) que j’ai appréciée !

J'ai bien aimé !« La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert », Joël DICKERChallenge A Tous Prix
Editions de Fallois/ L’Age d’Homme (663 p)
Paru en août 2012
Prix Goncourt des lycéens
Grand Prix du roman de l’Académie française

Les avis de : Valérie, Voyelle et Consonne, Aifelle, Theoma… et bien d’autres (pas tous élogieux car ce roman ne fait pas l’unanimité) chez Babelio.


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« Nous étions faits pour être heureux », Véronique OLMI

Nous étions faits pour être heureuxOn pourrait croire à une banale histoire d’adultère (Serge, 60 ans, tout pour être heureux avec une femme de trente ans de moins que lui, belle, et leurs deux superbes enfants, s’intéresse soudain à Suzanne, qu’il a croisée par hasard) mais l’écriture de Véronique Olmi (que je découvrais) la dépasse en s’accrochant au plus intime des protagonistes (et, par là-même, à ce qu’il y a de plus intime en nous).

Il y a aussi une autre histoire dans l’histoire, celle du passé de Serge, d’une enfance rongée par une douleur dont il ne se défait pas. Paradoxalement, cet aspect du roman m’a moins convaincue même si ma curiosité était éveillée (j’ai lu le livre d’une traite), je n’avais pas besoin de cet élément de dramaturgie supplémentaire (presque excédentaire pour moi), la densité des personnages de Serge et Suzanne, tels quels, me suffisait. Je comprends cependant la volonté de l’auteur d’expliquer l’angoisse sourde de Serge, cette difficulté à vivre qui l’habite et j’ai aimé, aussi, que dans ce récit tout ne soit, finalement, pas si prévisible que cela.

Mais de ce roman je pense retenir, tant pis si je me répète, la qualité d’une écriture, l’aptitude de Véronique Olmi à saisir les moments des êtres et l’écho qu’ils trouvent dans ce qui les entoure, les sensations indicibles qui les habitent, leur volonté d’exister et le regard sans égards portés par certains sur eux-mêmes et leur environnement.

J'ai bien aimé !« Nous étions faits pour être heureux », Véronique OLMI
Editions Albin Michel (230 p)
Paru en septembre 2012


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« Une place à prendre », J.K. ROWLING

Branle-bas de combat dans le pittoresque petit bourg de Pagford, niché dans le sud-ouest de l’Angleterre : le très charismatique Barry Fairbrother, conseiller paroissial, vient de mourir subitement, laissant ainsi son siège vacant. Il incarnait l’ouverture vers la cité des Champs, cette banlieue défavorisée dont lui-même était originaire et que Pagford voudrait oublier. Parce que, si cette excroissance n’avait proliféré sur ses terres, elle aurait dû dépendre de Yardvil, la ville voisine, dont elle représente tous les vices modernes, avec en premier lieu sa clinique de désintoxication.
Quatre candidats se manifestent, perturbant souvent leurs proches, et l’apparition soudaine sur le forum du conseil paroissial de « révélations » anonymes les concernant n’arrange rien.

Gros plan sur tout ce petit monde, couples et progéniture adolescente. Mais aussi sur Krystal Weedon, l’une des condisciples des jeunes gens : adolescente difficile, fille d’une junkie de la cité des Champs, Barry Fairbrother avait réussi à l’intégrer à l’équipe féminine d’aviron qu’il avait créée, mais maintenant qu’il a disparu, tout peut déraper …

« Une place à prendre » est la chronique socio-familiale d’une petite bourgade anglaise traditionnelle (comme, sans doute, il en existe encore), crispée sur des valeurs dont l’altruisme ne fait pas forcément partie. Réfractaire aux perturbations nées de la vie moderne, elle refuse (ou du moins une majorité de ses habitants) d’en assumer les effets pervers, elle érigerait même, si elle le pouvait, des barrières permettant d’assurer son imperméabilité à l’extérieur. Pourtant, cet extérieur est bien là. Il y a d’ailleurs des gens, comme Barry Fairbrother, qui sont capables de passer d’un monde à l’autre et veulent s’en souvenir.
J.K. Rowling dépeint ce microcosme avec la précision d’un entomologiste. Elle observe toute une série de personnages, en accordant une place aussi importante aux adultes (elle se focalise sur cinq couples) qu’aux grands adolescents, souvent en souffrance (maltraitance sous toutes ses formes, entre autres) quel que soit leur milieu social et rarement capables de communiquer avec leurs parents (parmi lesquels deux pères en proie à de sérieux troubles comportementaux).
Chacun, donc, des personnages, est saisi à un moment de sa vie, certains dans leurs doutes et éventuellement leurs velléités de rupture(s). Et tous vont ricocher les uns contre les autres, au gré des incidents générés par les candidatures.

L’auteur construit un récit maîtrisé, où l’étude des caractères et des milieux sociaux s’inscrit dans une logique narrative installant une tension progressive, qui va crescendo dans les 200 dernières pages. Car les diverses interactions entre les personnages convergent vers un final dont on redoute la teneur.

Une comédie de mœurs guère optimiste mais plutôt crédible et bien menée.

Quelques considérations plus personnelles :
Le thème de l’histoire ne m’attirait pas spécialement et, si je n’avais pas été mue par la curiosité et mon attachement à l’auteur (à laquelle je dois des heures de lecture mémorables) et aussi par l’idée (et l’envie) qu’elle réussirait à rendre ce thème passionnant, ce n’est pas forcément un livre vers lequel je serais allée.
Cependant, une fois posés les divers personnages, je suis entrée facilement dans l’histoire et dans le petit monde de Pagford. Je ne peux pas dire que j’ai été passionnée mais j’ai tourné les pages sans difficulté car Rowling est une bonne romancière qui sait capter l’attention.
Il reste que le roman n’a pas suscité beaucoup d’émotion chez moi (excepté à un certain moment, où j’ai été touchée), il n’a pas non plus trouvé en moi d’écho particulier si bien que je suis demeurée un peu à distance, en observatrice extérieure.
Avec le recul, je me demande si j’ai vraiment cru aux personnages, même s’ils m’intéressaient et s’ils étaient relativement fouillés. Dix jours se sont en effets écoulés depuis ma lecture et ce qui semble surnager, c’est l’impression que l’auteur a un peu forcé le trait, tant pour l’ambiance générale que pour les caractères en particulier.
Pour conclure, si l’on me demande (ce qui a déjà été le cas) si je conseille ou non ce roman, je réponds que, à mon sens, il est loin d’être indispensable.

« Une place à prendre », J.K ROWLING
Traduit de l’anglais par Pierre Demarty
Editions Grasset (680 p)
Paru en septembre 2012


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« Féerie générale », Emmanuelle PIREYRE

Un jour, il est question d’une petite fille qui n’aimait pas la finance mais adorait peindre les chevaux (« Comment laisser flotter les fillettes ? »).
Un autre jour, d’une jeune fille très belle habitant dans un bâtiment militaire (« Comment habiter le paramilitaire ? »).
Et ainsi de suite.
A chaque fois, la liste des protagonistes de cette espèce de pièce figure en tête, et des prénoms d’inconnus y côtoient des noms illustres.
S’ensuit une série d’aventures éclectiques mêlant allègrement, de manière faussement ingénue, diverses anecdotes à des échantillons de réalités du monde moderne. L’ensemble est parsemé des fantaisies ou réflexions qu’ils suggèrent de fil en aiguille au narrateur, des rapprochements parfois incongrus tissant des liens d’une chose à l’autre. Et tout cela avec un goût manifeste pour le divertissement mais en donnant pourtant, au passage, quelques coups de pied dans la fourmilière !

Mais d’où vient que ce drôle de livre se lit avec autant de plaisir ?
Il ne ressemble à aucun autre, il ne ressemble même à rien, serais-je tentée de dire, avec son côté décousu, son montage improbable de vignettes en tous genres.
Pourtant, on s’y installe sans problème, le style alerte et primesautier est très revigorant et on regarde défiler avec intérêt toute une galerie de personnages et de situations au hasard desquels l’auteur épingle, en collectionneuse avérée des faits et méfaits contemporains, telle ou telle spécificité et/ou avanie de notre monde moderne. Car chemin faisant, alors qu’elle s’amuse à surfer d’une micro-histoire à une autre, elle glisse un aparté socio-économique, une réflexion (explicite ou suggérée) sur l’air et les phénomènes du temps, du storytelling au port du voile en passant par le sens de la circulation en Corée, pour ne citer que quelques exemples parmi beaucoup d’autres.

Un piquant butinage, qui se plaît à faire fi des codes du roman pour se mettre au diapason de notre univers moderne, mais sans jamais en être dupe.

« Féerie générale », Emmanuelle PIREYRE
Editions de l’Olivier (249 p)
Paru en août 2012
Prix Médicis 2012


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« Kolka », Bengt OHLSSON

Elle a quinze ans et arrive de Lettonie avec son père qui se remarie avec une Anglaise et c’est, littéralement, le début d’une vie de château pour ces deux exilés. Parce qu’elle veut s’acclimater rapidement, elle prend la décision, radicale, de ne plus parler un mot de sa langue natale.
Pendant le mariage, elle se fait des réflexions sur le nombre d’enfants, à croire qu’ils ne pensent qu’à baiser en Angleterre, en tout cas, ils ignorent visiblement le problème des bouches à nourrir.
Sarah, sa jeune demi-sœur, fait assaut d’amitié auprès d’elle. Sa belle-mère Katrina aussi. Dans l’école où elle va, on lui adjoint une fille gentille chargée de l’aider à s’acclimater. On croit que la langue anglaise n’a aucun secret pour cette jeune personne si douée à l’écrit, mais tant de choses lui échappent à l’oral que, souvent, elle approuve ou rit sans avoir rien compris.
Le soir, direction internet. Elle y fait la connaissance de Loup Solitaire, auquel elle raconte beaucoup de choses sur elle, enfin sur celle qu’elle dit être. Réelles ou imaginaires, qu’importe, tant que c’est elle qui mène la danse…

Elle raconte (et restera anonyme, son prénom n’est pas « Kolka ») et on se retrouve ainsi au plus près de ce qu’elle vit et, surtout, de ce qu’elle ressent.
Ce portrait d’une toute jeune fille à la dérive dans un univers (le réel, je ne parle pas d’internet, immuable au-delà des frontières) qui n’est pas le sien, se frotte aux aspérités des différences entre deux pays dont la langue n’est qu’un aspect et peut-être pas le plus important. Ce qui frappe, ici, c’est avant tout le contraste social et ce sentiment de honte permanent qui habite l’adolescente lorsqu’elle pense à l’endroit d’où elle vient, sans parler du dédain qu’elle éprouve pour le comportement de son père. A ses yeux, la gentillesse d’autrui est suspecte, elle doit dissimuler un certain mépris à l’égard de ses origines, de sa pauvreté. Comme si ce fameux fossé entre les nantis et les autres ne risquait pas d’être comblé par la seule grâce d’un mariage et d’une expatriation, il faudrait toujours qu’il reste une trace de ses racines dont elle n’imagine pas un instant qu’elle puisse être fière.
Pour exprimer ce qu’elle éprouve, lorsqu’elle ne se laisse pas porter ou même toucher par les événements, elle dispose de quelques stratégies d’opposition, la première d’entre elles étant de renoncer à sa langue natale, refusant même d’en user lorsque son père l’utilise.

L’auteur a su capter avec talent les tours et détours d’une pensée adolescente dans laquelle on se retrouve complètement immergé et ce qu’il met en avant sonne juste. On sent le conflit intérieur de la narratrice, forcée par moments de reconnaître chez les gens qu’elle côtoie, sa belle-mère notamment, l’absence des préjugés qu’elle leur prête, ils veulent simplement être aimables, l’aider ou encore partager et, de son côté, elle les trouve intéressants. Mais ce qu’on voit, ainsi confronté aux réflexions intimes de la jeune fille, n’est pas toujours agréable à regarder, quand on mesure à quel point (c’est du moins l’explication que je me suis donnée) l’imaginaire peut être corrompu par l’accès facile à internet (je pense à une ou deux scènes que la narratrice a vues sur internet, l’une au moins m’a choquée). Dès lors, comment faire la part des choses entre la méchanceté réelle voire, osons le mot, la perversité et les fantasmes, quand les idées les plus indicibles sont susceptibles d’être projetées sur le web pour y trouver un écho, grâce à la démultiplication des interlocuteurs ?

« Kolka » est un roman dérangeant (et qui, s’il parle d’une adolescente, n’est pas forcément pour les adolescents…) mais que j’ai lu quasiment d’une traite, tant le tour que prenaient les choses m’inquiétait.
Je l’ai achevé dubitative, ne pouvant me convaincre que la direction finalement empruntée par la narratrice (impossible d’en dire davantage sans trop en dire) était plausible.
Alors que je reviens vers ce billet pour en achever la rédaction, dix jours se sont écoulés et je me demande maintenant si mon scepticisme est fondé ou relève de mon refus personnel d’accepter l’inacceptable, car le portrait dressé par l’auteur ne manque pas de cohérence…

« Kolka », Bengt OHLSSON
Traduit du suédois par Anne Karila
Editions Phébus (221 p)
Paru en septembre 2012


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« La blonde et le bunker », Jakuta ALIKAVAZOVIC

A sa mort, l’écrivain John Volstead a légué à Gray une ligne de testament énigmatique se référant à une mystérieuse Collection Castiglione.
John Volstead était l’ex-mari de la blonde et distante Anna, une photographe fascinée par les lumières artificielles, dont Gray était tombé amoureux. Gray s’était vu octroyer une petite chambre où elle venait le retrouver, dans leur maison en forme de bunker dont John occupait encore le sous-sol. Et, régulièrement, elle détruisait l’exemplaire d’une photo grand format où l’on voyait son mari signer un autographe sur le front d’une jeune femme blonde lui ressemblant.
Des pans de ce passé ressurgissent en même temps que Gray part en quête d’une Collection dont les apparitions sporadiques ne laissent que des traces fugitives de par le monde…

Singulier (et fort bien écrit), « La blonde et le bunker » réussit à accrocher son lecteur avec quelques fils narratifs improbables, où les réflexions sur l’art (photographie et cinéma compris) et sa conservation mêlées à celles sur le mythe d’Eurydice, la thématique du classement ou encore des doubles, croisent les vies de personnages dont nous ne saurons guère que ce qui les lie, mais cela fonctionne (pour peu que l’on ait envie de lire quelque chose de différent), on tourne les pages, intrigué, intéressé et curieux de ce qui va advenir.
Ce roman est doté d’un indéniable pouvoir de fascination, on pense au surréalisme, ou à l’absurde, on a l’impression de se promener dans un univers (un film) étrange, en noir et blanc, au sein duquel il reste toujours des non-dits.
Je craignais, néanmoins, d’être déçue par une fin en impasse ou ouverte (trop facile, je trouve, quand on ne se sort plus de ce qu’on a créé), mais l’auteur avait concocté un dénouement-résolution du mystère en bonne et due forme que j’ai trouvé fort malin (et avoir cru à tort qu’elle allait se jouer de nous m’a amusée).

« La blonde et le bunker », Jakuta ALIKAVAZOVIC
Editions de l’Olivier (199 p)
Paru en août 2012