Sur mes brizées

Où il est, surtout, question de livres !


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« Quelques minutes après minuit », Patrick NESS (livre et film)

QMAM_A63593_couv.indd« Quelques minutes après minuit » est un roman pour adolescents (à partir de 10/12 ans) que j’ai lu dans l’édition publiée par Gallimard Jeunesse à l’occasion de la sortie (4 janvier 2017) du film éponyme qui en est l’adaptation.
A l’origine du livre, il y a ce qu’avait esquissé l’écrivain Siobhan Dowd : « Elle avait les personnages, une ébauche, et un début ». Mais elle est morte et son éditrice a confié son idée à Patrick Ness (dont j’avais beaucoup aimé la trilogie du « Chaos en marche »). Ainsi est né « Quelques minutes après minuit », paru en 2011.

Conor O’Malley, treize ans, vit avec sa mère gravement malade. Depuis quelque temps, il est régulièrement réveillé la nuit par un cauchemar terrible.
Un soir, alors que ce funeste cauchemar l’a tiré du sommeil quelques minutes après minuit, un monstre immense et effrayant, né de l’if qui se dresse près de l’église à l’horizon, lui rend une première visite. Il se propose de lui raconter trois histoires et, quand il en aura fini, ce sera au tour de Conor de lui raconter la quatrième minutes2
Le quotidien de Conor est difficile : sa mère lutte contre une maladie insupportable ; lui-même est harcelé à l’école par trois de ses camarades ; enfin, il doit s’accommoder de sa très stricte grand-mère, chez laquelle il est contraint d’habiter quand sa mère fait des séjours à l’hôpital. Le monstre fait donc irruption auprès d’un jeune garçon en proie à des sentiments douloureux mais aussi violents, même s’il n’en a pas conscience  car il les intériorise et c’est sur ce terreau que le livre est construit. 
Je crois n’avoir jamais lu un roman jeunesse aussi déroutant que celui-ci. D’ailleurs je ne recommande ni le livre ni le film pour des enfants trop jeunes, ils passeraient à côté. Les histoires que raconte l’arbre-monstre sont, volontairement, ambiguës : leur dénouement, dérangeant, ne permet pas de saisir directement où le narrateur voulait en venir. Où donc est leur leçon, leur « morale » ? Comme dans la réalité, c’est-à-dire dans la vie en général et dans celle de Conor en particulier, les choses ne sont pas forcément faciles à comprendre, il y a ce qu’on voit et ce qui se cache en dessous. Dans « Quelques minutes après minuit », roman-conte aussi riche que complexe, le récit ne va jamais là où on l’attend. Car « Il n’y a pas toujours un gentil. Et pas toujours un méchant non plus. La plupart des gens sont entre les deux. »minutes3Le livre, agrémenté des superbes dessins de Jim Kay (repris de l’édition originale), est suivi d’un chapitre (très intéressant) portant sur la naissance du roman et d’un dossier (les deux richement illustrés) consacré à son adaptation cinématographique, dossier qui m’a donné envie de voir le film réalisé par J.A. Bayona. Et je n’ai pas été déçue ! Il est rare qu’une adaptation cinématographique corresponde parfaitement à ce qu’on s’imagine quand on lit mais pour « Quelques minutes après minuit » (scénario écrit par l’auteur et dans l’ensemble fidèle au livre, même si le personnage de Lily en est absent) c’est le cas.minutes5
Soulignons déjà le casting, tout bonnement parfait : le jeune acteur qui joue Conor est d’un naturel confondant et Felicity Jones (la mère) et Sigourney Weaver (la grand-mère) elles aussi impeccables. Quant à l’univers du roman, il est restitué de telle manière qu’en voyant le film j’ai eu l’impression d’être projetée au milieu des pages, y compris dans les séquences animées reprenant les histoires racontées par le monstre : magnifique !

J'ai beaucoup aimé !« Quelques minutes après minuit », Patrick NESS (d’après une idée originale de Siobhan Dowd)
Titre original A Monster Calls (2011)
Traduit de l’anglais par Bruno Krebs (2012)
Edition Gallimard Jeunesse (357 p)
Paru en novembre 2016


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« Sauveur & fils – saison 2 », Marie-Aude MURAIL

sauveur-2Six mois après la fin de la saison 1 de Sauveur & fils, nous retrouvons le médecin psychologue Sauveur Saint-Yves (d’origine antillaise, avec un physique à la Idris Elba) et son jeune fils Lazare et c’est à nouveau un vrai bonheur (comme le retour d’une série TV qu’on aime) ! Une fois de plus, Marie-Aude Murail a l’art et la manière de nous concocter un récit branché sur son temps mais sans jamais se départir, même lorsque les personnages évoqués vivent des situations graves, de son tonus et de son humour habituels. On s’intéresse à tous les protagonistes, souvent des adolescents, certains souffrant des maux de notre époque (hyperactivité, addiction au jeu vidéo etc.), une autre cherchant son identité fille ou garçon, pour ne citer qu’eux, mais aussi à quelques adultes. La petite famille de Sauveur n’est pas oubliée, qui déborde le cadre restreint de lui + son fils (dans la droite ligne de la saison 1) et je ne parle pas que des hamsters (oui, je sais, il y a des cochons d’Inde sur la couverture). Sauveur est toujours aussi chaleureux et proche des gens (pour un peu, on souhaiterait avoir des problèmes pour aller le consulter … bon, enfin peut-être pas ! (de toute façon, c’est mort, la place est prise …) ). La fin du livre arrive, on s’y est senti comme chez soi, des chaos et des émotions, la vie quoi et on est triste de quitter tout ce petit monde (d’autant qu’on laisse certains en fâcheuse posture) : vivement la saison 3 !

J'ai beaucoup aimé !« Sauveur & fils – saison 2 », Marie-Aude MURAIL
Editions L’école des loisirs (313 p)
Paru en octobre 2016


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« Frères d’exil », KOCHKA

freres-dexilUne île imaginaire en proie à une incessante pluie diluvienne s’enfonce sous les eaux et ses habitants doivent la fuir, migrants contraints d’abandonner leur terre et leur vie pour cause de bouleversement climatique. 
« Frères d’exil » conte cette rupture, en se focalisant sur une famille, celle de la petite Nani (huit ans), emmenée par sa mère Youmi et son père Janek. A eux se joint Semeio, qu’ils adoptent juste avant le départ, quand son grand-père meurt piétiné par la foule dans un mouvement de panique à l’arrivée du premier bateau.
Nani a emporté avec elle les lettres précieuses rédigées pour elle par son grand-père Enoha, que son état de santé a obligé à rester sur l’île. Talismans pleins de sagesse et de sensibilité, elles l’aideront, avec celui qui est devenu son frère d’exil, à surmonter les épreuves.

Mêlant le concret et le poétique, « Frères d’exil » est un très beau récit, prenant et poignant, en prise directe sur une réalité qu’il traite avec lucidité et empathie. De quoi me confirmer, si besoin était, que la littérature jeunesse produit des œuvres de grande qualité, à lire quel que soit son âge.

Extrait :

Les jours suivants s’égrènent doucement. Les îliens s’installent au mieux dans leurs campements et attendent. Si, pour l’instant, ils sont ensemble, ils savent que ça ne va pas durer. Il n’y a plus de grands espaces qui seraient encore inhabités sur la terre où on pourrait les loger. Ils ne pourront pas rester en communauté. Comme des grains semés au vent, leur peuple sera bientôt éparpillé.
Parfois des gens débarquent au milieu d’eux et les prennent en photo ou les filment avec des caméras.
Parfois un riverain ému par leur sort leur apporte des couvertures et pour les enfants des jouets. Des curieux s’arrêtent aussi pour les regarder.
Certains s’en méfient … Ceux qui n’ont plus rien effraient souvent les mieux lotis. Qui sait, ils pourraient avoir envie de les voler ? Et ce débordement de personnes complètement démunies fait désordre dans la ville. Alors, si les gens du continent conviennent qu’il faut les accueillir, ils ont hâte qu’ils soient partis.

J'ai beaucoup aimé !« Frères d’exil », KOCHKA
Editions Flammarion jeunesse (154 p)
Paru en septembre 2016

Les avis de : Noukette, Jérôme, Saxaoul , A propos de livres


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« Sauveur & fils », Marie-Aude MURAIL

sauveurSauveur Saint-Yves est un colosse noir (originaire de la Martinique) psychologue de son état (et qui habite à Orléans, pas loin de là où je vivais moi-même, mais hélas je ne l’y ai jamais croisé, bref, reprenons) et père d’un garçon de 8 ans, Lazare. Ce que Sauveur ignore, lui qui sais tant de choses sur les gens qui viennent se confier à lui, c’est que Lazare s’est trouvé une petite cachette d’où il peut épier les consultations de son père.

Dans le bureau de Sauveur défilent surtout des adolescents en proie à toutes sortes de souffrances, qui se traduisent de manières diverses : scarification, phobie scolaire, addiction aux jeux vidéos … autant de manifestations parmi d’autres de maux plus profonds que Sauveur cherche à mettre au jour, avec (ou sans) l’aide de parents qui vont de totalement déboussolés à hostiles, inconscients de ce qui se joue dans leur propre famille.

Entre sa vie professionnelle et sa vie paternelle, Sauveur n’a pas une minute à lui (et aura-t-il même une petite place pour une femme ? C’est qu’il est séduisant, Sauveur !) et nous, on ne s’ennuie pas une seconde. Parce que Marie-Aude Murail, une fois de plus, a le chic pour prendre à bras le corps des sujets a priori pas marrants du tout et, sans les réduire, nous en offrir un portrait terriblement vrai et humain, où le tragique n’exclut pas l’humour, comme dans la vie, quoi. On s’attache derechef à tout ce petit monde au milieu duquel Sauveur évolue (et Lazare aussi). Si on ajoute à ça un individu inquiétant qui rôde autour de la maison des Saint-Yves et le fait que Sauveur ne semble pas avoir tout dit à son fils au sujet de sa maman blanche morte autrefois, on obtient une lecture rythmée et passionnante de bout en bout (même si on n’est pas le lectorat ciblé, mais Marie-Aude Murail a un public très large, ma fille Ariane et moi avons dévoré le roman) : vivement la saison 2 !

J'ai beaucoup aimé !« Sauveur & fils – saison 1 », Marie-Aude MURAIL
éditions L’école des loisirs (329 p)
paru en avril 2016

Repéré (malgré sa couverture atroce) chez  Cuné , Cathulu et Noukette.


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« Animale » tome 1 : « La Malédiction de Boucle d’Or », Victor DIXEN

AnimaleAbandonnée bébé devant la porte du couvent Sainte Ursule, celle que les sœurs ont prénommée Blonde y a vécu jusqu’alors. Nous sommes en 1832 et c’est maintenant une jeune fille de dix-sept ans un tantinet languissante, dont le regard est dissimulé derrière des lunettes aux verres bleutés, car il a été depuis longtemps décidé pour sa santé qu’elle devait se tenir à l’écart de la lumière vive du soleil et des activités de plein air.
Une nuit, un vieillard inconnu réussit à lui remettre un dossier qu’il la presse de lire car il la concerne au premier chef. Blonde se plonge alors dans la longue missive que rédigea en 1814, une certaine Gabrielle de Brances, jeune femme avec laquelle elle ne tarde pas à découvrir qu’elle entretient les liens les plus étroits …

Et si le fameux conte « Boucle d’or et les trois ours » était basé sur une histoire vraie ?
C’est l’idée de départ de Victor Dixen pour ce premier tome de la série « Animale », intitulé « La Malédiction de Boucle d’or », un livre auquel je n’avais pas prêté attention à sa parution tant la couverture me paraissait d’un kitsch rédhibitoire. Mais le tome 2 vient de sortir et son titre, « La Prophétie de la Reine des neiges » a attiré mon regard (dès qu’il est question d’un conte d’Andersen, mes antennes s’agitent), si bien que j’ai rectifié le tir en voyant l’avis positif de SBM au sujet de ces deux opus.

J’ai pris grand plaisir à la lecture de ce tome 1, que j’ai dévoré en deux soirées. On y retrouve le bonheur ressenti enfant à l’écoute d’un conte, tant il est vrai que le roman pourrait très bien commencer par « Il était une fois … ». Ici, l’histoire s’adresse à de grands adolescents (ou à des adultes). Les aventures fantastiques qui vont se jouer au présent prennent leur source dans un passé dont Blonde devra assumer, dans son corps, les étranges et terribles révélations. Rien ne sera facile pour notre héroïne (et pour sa chevelure !), autour duquel le drame rôde.
Mené tambour battant, le récit voit une jeune fille contrainte soudain de changer et d’apprendre à vivre avec ce changement. Embûches et péripéties se multiplient sur son chemin, mais l’amour y trouve aussi sa place.
Un très bon moment !

J'ai beaucoup aimé !« Animale », tome 1 : « La Malédiction de Boucle d’or », Victor DIXENDéfiSFFFGMle
Editions Gallimard Jeunesse (437 p)
Paru en 2013
Grand Prix de l’Imaginaire 2014 (catégorie roman jeunesse)


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« Plus froid que le pôle nord », Roddy DOYLE

plus froid que le pole nordLorsque Sandra Griffin annonce à ses fils Johnny, douze ans et Tom, dix, qu’ils vont quitter Dublin pour passer avec elle deux semaines de vacances en Laponie finlandaise, elle ne leur donne pas la raison de ce voyage : elle ne veut pas être là quand la première femme de son mari et mère d’Erin, dix-huit ans, viendra rencontrer celle qu’elle a abandonnée quand elle n’était âgée que de trois ans.
Chronique, en parallèle, de deux aventures : d’un côté, un séjour polaire itinérant, car consacré à la randonnée avec chiens de traîneau, qui prendra soudain un tour inattendu et inquiétant ; de l’autre, les difficiles retrouvailles entre une femme et une jeune fille qui a grandi sans elle.

Roddy Doyle (l’auteur des « Commitments ») nous projette au sein d’une famille dublinoise recomposée tout ce qu’il y a de plus normale : les deux frères se chamaillent en permanence et la grande (demi-)sœur traverse une crise d’adolescence à rallonge qui ne la rend pas particulièrement abordable. Les événements qu’ils s’apprêtent à traverser vont, cependant, les amener à quitter les rails de leur petite routine.
Le ton est enlevé et le rythme ne mollit pas. On suit avec bonheur les deux récits en alternance et si celui des garçons démarre de manière enjouée, il ne le restera pas jusqu’au bout. Viendra un moment où la tension sera telle que le lecteur tournera fébrilement les pages.
Bien que n’étant pas le public visé (quoique, c’est à partir de 12 ans, mais il n’y a pas de limite d’âge !), j’ai beaucoup aimé ce roman. Aussi bien les thématiques abordées que la manière dont l’auteur s’y prend pour que cela sonne vrai. Il n’y a pas une fausse note dans ce qu’il nous conte et quel plaisir de suivre les deux jeunes garçons à la découverte des huskies et des paysages fascinants (« les grands espaaaces ! », comme ils se plaisent à le crier à tue-tête quand le traîneau file) de la Laponie. Les relations qu’ils entretiennent l’un avec l’autre, aussi bien qu’avec leur mère, sont traitées avec une grande finesse. Et c’est cette même finesse qu’on retrouve dans la manière dont est abordée la rencontre, sur le fil, d’Erin et de sa mère.
Un court roman prenant et attachant !

J'ai beaucoup aimé !« Plus froid que le pôle nord », Roddy DOYLE
Titre original Wilderness (2007)
Traduit de l’anglais (Irlande) par Marie Hermet
Editions Flammarion – collection Tribal (262 p)
Paru en février 2016


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« Les Disparus du Clairdelune » (« La Passe-Miroir » tome 2), Christelle DABOS

Disparus ClairdeluneDeux ans après la parution des Fiancés de l’hiver, roman qui m’avait littéralement enchantée, la magie a continué à fonctionner avec Les Disparus du Clairdelune, suite d’une saga (La Passe-Miroir – 4 tomes prévus) dont l’originalité ne cesse de me surprendre.

Christelle Dabos a inventé un univers extraordinaire, celui d’après la Déchirure, quand le globe terrestre s’est retrouvé scindé en arches indépendantes suspendues dans les airs et entre lesquelles on voyage par dirigeable. Chaque arche est placée sous l’autorité d’un esprit de famille immortel. C’est de lui que les habitants, ses descendants, tiennent leurs pouvoirs spécifiques. Sur Anima, dont est issue notre héroïne Ophélie, les habitants animent les objets qui les entourent. Ainsi les lunettes de la jeune fille voient-elles leurs verres se colorer au gré de ses émotions, quant à la vieille écharpe en laine dont elle ne se sépare jamais, elle semble dotée d’une vie propre tant elle est prompte à se manifester, pour le plus grand bonheur du lecteur ! Et ce n’est là qu’un aperçu des incessantes trouvailles dont regorge une histoire mêlant, comme le dit l’auteur, Fantasy et Belle Epoque.

Dans le premier tome, nous faisions donc la connaissance d’Ophélie au moment où elle apprenait que les Doyennes de son arche l’avaient, en accord avec celles de l’arche du Pôle, fiancée à un certain Thorn habitant ces lointaines contrées. Ce mariage arrangé n’est pas du tout au goût d’Ophélie mais elle est contrainte de quitter Anima et le musée dont elle avait la charge grâce à ses excellentes capacités de liseuse (la lecture d’un objet permet d’en retracer toute l’histoire). A noter qu’Ophélie, jeune personne qui ne paye pas de mine, timide et maladroite de surcroît, est en outre en mesure de passer à travers les miroirs, se déplaçant par ce biais d’un endroit à un autre.Les fiancés de l'hiver
Sur place, Thorn se révèle aussi impossible à supporter qu’il l’avait été lors de sa visite éclair à Anima et de toute manière il est quasiment inaccessible, accaparé par sa charge d’intendant de l’arche. Ophélie, escortée de sa tante Roseline chargée de faire office de chaperon jusqu’au mariage, découvre la rudesse du climat et des conditions de vie du Pôle, à laquelle Anima ne l’avait pas préparée. Elle se retrouve rapidement à la Citacielle, domaine de la cour, un monde où l’illusion au sens propre (celle qui habille les lieux, notamment) règne en maître, autant que la fausseté parmi ses membres. C’est en empruntant l’apparence d’un valet muet au service de la belle mais peu amène Berenilde, tante de Thorn et enceinte de Farouk, qu’elle doit y séjourner jusqu’à la date du mariage. Sa vie est en effet menacée par certaines factions qui, pour des raisons qu’elle découvrira, n’ont pas vu d’un bon œil l’annonce de son arrivée et de son union avec Thorn.
Sous ce déguisement, elle croise de nombreux personnages plus ou moins recommandables, appartenant à des clans dotés d’étonnantes facultés. Malgré la protection qu’il est censé lui apporter, elle se retrouve dans des situations qui vont de contrariantes à catastrophiques, bien loin de la petite vie tranquille qu’elle menait jusque-là.
A la fin du tome 1 et alors qu’elle a commencé à comprendre les enjeux qui se jouaient au travers de son mariage avec Thorn, Ophélie abandonne sa livrée de valet et va être présentée à la cour et à l’oublieux esprit de famille du Pôle, Farouk.

Le tome 2 est la suite directe de ce récit (pas de saut temporel). L’histoire progresse et continue à déployer l’écheveau de ses intrigantes ramifications, dans des paysages spectaculaires. Ophélie est confrontée à un Farouk obsédé par la lecture de ce Livre qui lui est indissociablement lié. Elle reçoit des lettres la menaçant de mort si le mariage avec Thorn a lieu. Dans un contexte politique tendu et propice aux complots et manipulations, d’étranges disparitions de personnages de marque surviennent…
Encore beaucoup de rebondissements dans ce tome, où le merveilleux se conjugue avec brio au suspense, sans que soit négligée la psychologie des principaux protagonistes. Confrontée à nombre d’obstacles et périls, Ophélie gagne en assurance. Ses relations avec Thorn demeurent ponctuelles et tendues et le lecteur guette les signes d’une éventuelle évolution de ce côté-là, s’interrogeant comme sa fiancée sur ce qu’il peut y avoir au-delà de l’austère et rigide apparence du jeune homme. Les trajectoires individuelles sont intégrées dans un environnement d’autant plus intéressant, celui des différents clans marqués par leur passé, qu’il est susceptible d’évoluer.
L’auteur a l’art de laisser les mystères s’épaissir, puis elle dévoile quelques pans de vérité, mais c’est pour mieux conclure en ouvrant cet univers qu’elle ne cesse d’enrichir et de complexifier sur une dimension étonnante et énigmatique, dont l’envergure dépasse les destins singuliers.
Narrée par une conteuse de talent, La Passe-Miroir est une série littéraire captivante !

J'ai beaucoup aimé !« Les Disparus du Clairdelune » (La Passe-Miroir – Livre 2), Christelle Dabos
Editions Gallimard Jeunesse (56o p)
Parution octobre 2015


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« Et plus encore », Patrick NESS

patrick nessSeth, 16 ans, pénètre dans l’eau glaciale de l’océan, décidé à en finir. Et c’est ce qui arrive, quand les vagues le projettent violemment sur les rochers qui lui ouvrent le crâne. La souffrance est intolérable. Il meurt et il le sait.
Alors pourquoi se retrouve-t-il ensuite dans la maison où il vécut en Angleterre, abandonnée sous des tonnes de poussière, dans une ville qui n’est plus que ruines et désolation, absolument seul au milieu du silence ?
Est-il en enfer ?

J’attendais sans doute trop de ce roman, au sujet duquel j’avais aperçu quelques critiques très élogieuses et je me réjouissais à l’idée de lire à nouveau l’auteur de la spectaculaire et passionnante trilogie du « Chaos en marche ». Mais alors que, pour cette dernière, je n’avais pas ressenti cette impression de ne pas être le lectorat ciblé, malgré la jeunesse des héros, ce ne fut pas le cas ici. Il m’a semblé que l’auteur avait quelques messages forts à faire passer auprès de son jeune public et que, finalement, l’histoire n’était qu’un instrument au service de cet objectif. Si bien que mon espoir initial, celui d’être transportée au cœur d’un récit puissant et extraordinaire, a été quelque peu déçu.
Certes, il y a une révélation concernant le monde hors du commun dans lequel Seth a surgi, mais au prix de combien de chapitres qui avancent à coups de découvertes distillées au gré de mini-suspenses, avec cette impression désagréable de voir le héros évoluer laborieusement d’une embûche à l’autre, comme au sein d’un (trop lent) jeu vidéo. Et la nature de la révélation elle-même ne m’a pas paru si renversante que cela (j’ai dû trop lire de SF, Greg Egan notamment).
L’habillage post-apocalyptique du roman, à mon sens, n’est donc qu’un décor dans lequel s’inscrit le principal, à savoir la démarche que Seth, sans en avoir conscience, entreprend pour apprendre à mieux se connaître et mieux appréhender ceux qui l’entourent. Les scènes enchâssées dans le cours de l’action présente, où l’on voit Seth revivre des moments de son passé, un passé avec ses non-dits et ses secrets, nous expliquent progressivement pourquoi il a voulu en finir. C’est au cœur de ce passé que nous découvrirons le plus surprenant et ce sont ces scènes que j’ai appréciées, tant elles sonnaient vraies.

Au final, « Et plus encore » s’avère un roman pénétrant sur l’adolescence, porté par une histoire artificiellement (mal) rythmée, qui aurait gagné à être resserrée et dont le dénouement ne m’a pas offert l’ultime et incroyable révélation que j’attendais (unique raison pour laquelle je l’ai lu jusqu’au bout).

J'ai aimé un peu« Et plus encore », Patrick Ness
Titre original More Than This (2013)
Traduit de l’anglais par Bruno Krebs
Editions Gallimard jeunesse (443 p)
Paru en novembre 2014

Cuné le recommande.
D’autres avis positifs (mais pas que) sur Babelio.


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« Les fiancés de l’hiver » (« La passe-miroir », tome 1), Christelle DABOS

Les fiancés de l'hiverQuatrième de couverture :
Sous son écharpe élimée et ses lunettes de myope, Ophélie cache des dons singuliers : elle peut lire le passé des objets et traverser les miroirs. Elle vit paisiblement sur l’arche d’Anima quand on la fiance à Thorn, du puissant clan des Dragons. La jeune fille doit quitter sa famille et le suivre à la Citacielle, capitale flottante du Pôle. A quelle fin a-t-elle été choisie ? Pourquoi doit-elle dissimuler sa véritable identité ? Sans le savoir, Ophélie devient le jouet d’un complot mortel.

C’est dans Télérama que j’ai appris en même temps l’existence du concours Premier roman jeunesse lancé, au printemps 2012, par Gallimard Jeunesse, RTL et Télérama et le nom de la lauréate, Christelle Dabos, dont « Les fiancés de l’hiver », premier tome d’une saga fantastique, « La passe-miroir », faisait l’objet d’une critique élogieuse. Dans la foulée, j’ai lu les premières pages du livre et le tout a suffi à me donner terriblement envie de découvrir l’univers que cet écrivain avait créé (avec le secret espoir de remédier à l’état de manque suscité par la fin de la série Harry Potter).
Bilan ?
« Les fiancés de l’hiver » est un roman que j’ai dévoré, un de ces livres qui vous rappellent l’origine de votre goût pour la lecture : le plaisir de se laisser emporter dans une histoire prenante et surprenante, narrée par une conteuse dotée d’une belle imagination et d’un réel talent d’écriture.
Pour vous convaincre de vous lancer à votre tour, je pourrais vous affirmer que les personnages sonnent vrai (Ophélie en premier lieu, héroïne atypique qui plus est), les situations tout autant (dans le registre du fantastique, s’entend). Je pourrais vous proposer un assortiment de tout ce que j’ai aimé dans ce livre (j’ouvrirais une parenthèse pour énumérer des exemples en forme d’images évocatrices directement extraites des pages). Mais pourquoi ne pas éviter de trop vous en dire et vous laisser le bonheur de découvrir, à votre tour, les diverses facettes du monde qu’a fait naître Christelle Dabos ?

Ouvrez le livre, commencez-le et si, comme je l’espère, vous accrochez, vous allez avoir du mal à le refermer !

P.S : Christelle, je ne veux pas vous mettre la pression, mais on en est où, pour l’écriture du tome 2 ?
P.S’ : Ô lecteur inquiet (je sais ce que c’est), sois rassuré, même si j’apostrophe ainsi l’auteur, ce premier tome ne s’achève pas sur un cliffhanger de folie et tu peux y aller sans crainte, inutile d’attendre la fin de la saga.

J'ai beaucoup aimé« Les fiancés de l’hiver » (« La passe-miroir », tome 1), Christelle DABOS
Editions Gallimard Jeunesse (519 p)
Paru en juin 2013


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« La chose perdue », Shaun Tan (livre + DVD)

Il était une fois une chose perdue, toute seule sur la plage.
Arrive un jeune homme (le narrateur) qui, au moins, s’intéresse à elle.
Il joue avec elle, décide de la ramener chez lui, donc chez ses parents.
Mais là n’est pas, non plus, sa place, ils le lui font comprendre.
Reste donc à trouver, dans cette ville grise où chacun vaque à ses occupations sans regarder autour de lui, où tout est organisé, normé, contrôlé, un lieu pour cette chose si différente…

Le livre :

L’auteur de cet album (jeunesse, mais pas que !) n’est autre que Shaun Tan, que j’avais découvert avec l’extraordinaire (au sens propre) bande dessinée sans parole : « Là où vont nos pères » (prix du meilleur album au festival d’Angoulême 2008).
Je me suis replongée, avec « La chose perdue », dans son univers inclassable, l’étrange peut y faire irruption dans la routine quotidienne d’un monde aseptisé, sous la forme par exemple de petites ou grandes créatures bizarres, souvent nées de la juxtaposition insolite d’éléments matériels et organiques.
Le narrateur le précise à la fin de l’ouvrage, lorsqu’il se remémore cette drôle de rencontre et comment il avait cherché un endroit où la chose perdue aurait sa place, il n’y a pas de morale à son histoire. Du moins pas de morale affichée. Mais chacun, à l’aune de sa propre sensibilité, ressentira ou comprendra ce que l’auteur a pu suggérer. Car dans cette anecdote emblématique, il interroge notre rapport à l’autre et plus généralement notre manière de vivre (notre vision du monde, au sens propre).
De fait, si le récit semble d’une grande simplicité, il s’avère au fond très dense et le graphisme est à l’avenant. Sautent en effet aux yeux des marqueurs visuels forts, comme l’étonnante anatomie de la chose ainsi que l’environnement lourdement urbanisé où vit le jeune homme. La couleur grise domine dans cette ville, si bien que la chose y fait littéralement tache avec sa carapace rouge qui détone. Mais ces éléments de premier plan ne doivent pas occulter les détails parsemés tout autour. Et le lecteur, curieux et amusé, a de quoi farfouiller au sein de chaque page pour y repérer plein de petites bizarreries ou anomalies (dessinées ou écrites, y compris dans les mentions éditoriales) qui sont souvent autant de clins d’œil humoristiques ou satiriques de l’auteur.


Le DVD :

Après avoir lu l’album, paru à l’origine (en langue anglaise) en 1999, j’ai découvert le court-métrage figurant dans le DVD joint qui en est l’adaptation, récente, réalisée par l’auteur.
Eh bien il est … génial !
Pour tout vous dire, j’avais beaucoup aimé le livre et je ne m’attendais pas à ce que le film d’animation me plaise autant (pourtant, j’aurais dû m’en douter, puisque il a obtenu l’Oscar du court-métrage en 2011). Mais j’ai été emballée par ce passage de la version papier à la version animée car tout colle parfaitement à l’atmosphère que j’avais ressentie en découvrant l’album (mention particulière à la voix du narrateur et à l’ambiance musicale). Et puis, la manière de se mouvoir de la chose est fort bien trouvée (on voit le travail effectué à ce sujet dans un des bonus du DVD), elle a une démarche très parlante  ! Finalement, j’en suis presque venue à préférer le court-métrage (déjà vu trois fois, à force de vouloir le montrer autour de moi), parce que les couleurs y sont plus vives, lumineuses, que dans la version papier (mais l’album est superbe tel quel, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit).

Au final, voilà un album + DVD qu’il ne faut pas hésiter à offrir (ou à s’offrir) et ça tombe bien quand la période de quête de cadeaux de fin d’année approche !

« La chose perdue », Shaun Tan (album et DVD)
Traduit de l’anglais (Australie) par Anne Krief
Editions Gallimard Jeunesse (32 pages)
Paru en septembre 2012
Prix : 22 € 50