Sur mes brizées

Où il est, surtout, question de livres !


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« LES ROBOTS FONT-ILS L’AMOUR ? Le transhumanisme en 12 questions », Laurent ALEXANDRE et Jean-Michel BESNIER

les-robots-font-ils-lamourCe titre racoleur (le choix de l’éditeur, disent les auteurs) recouvre un essai percutant sur le transhumanisme, repéré grâce à l’émission de vulgarisation scientifique « La tête au carré » sur France Inter.
Le transhumanisme, pour ceux d’entre vous qui l’ignoreraient, c’est un « projet inédit, prométhéen, sans précédent […] : modifier l’homme, l’améliorer, l’augmenter. Le dépasser. » Il est rendu possible « par la convergence de quatre disciplines qui évoluaient jusque-là séparément : les nanotechnologies, qui manipulent la matière à l’échelle de l’atome ; les biotechnologies, qui modèlent le vivant ; l’informatique, en particulier dans ses aspects les plus fondamentaux ; et enfin les sciences cognitives, qui se penchent sur le fonctionnement du cerveau humain. » On appelle cet ensemble les NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique et Cognitique).
Du domaine de la science-fiction (où il m’était déjà familier), le transhumanisme est passé à celui de préoccupation de nos sociétés modernes. Enfin, disons qu’il devrait l’être ! Au cours de l’émission à laquelle je faisais allusion ci-dessus, les auteurs déploraient en effet (ils y reviennent dans l’ouvrage) que le pouvoir politique, dénué de vision prospective, ne s’empare pas de ce qui constitue un des principaux enjeux de notre avenir.
Pour porter ce débat hautement sensible dans la sphère publique, ils ont publié ce petit livre en forme d’entretiens entre eux deux, autour de 12 questions clés, qui vont de « Faut-il améliorer l’espèce humaine ? » à « Doit-on craindre un « meilleur des mondes » ? », en passant par « Le transhumanisme est-il un eugénisme ? » et « L’intelligence artificielle va-t-elle tuer l’homme », pour ne citer qu’elles. Leurs positions divergent ou convergent, c’est selon, en tout cas elles sont argumentées et abordent les problèmes sous leurs différents angles. Il faut dire que Laurent Alexandre et Jean-Michel Besnier ont des profils complémentaires : le premier est chirurgien et spécialiste des biotechnologies et le second philosophe spécialiste des nouvelles technologies.

A la lecture de leur essai, on prend conscience de ce que les progrès récents laissent entrevoir de notre proche futur. Dans le domaine médical, l’ingénierie joue un rôle de plus en plus important, au point qu’on peut s’interroger sur la place qui sera dévolue au médecin, exécutant au service de la machine, incapable sans son aide de trier les innombrables données que celle-ci lui fournira. Quant au patient, son corps est pris en charge, mais « l’humain n’est pas simplement un vivant dont il faut assurer la survie » et cette approche mécanique, qui ne le considère pas dans toutes ses dimensions, ne correspond pas à ce qu’il attend lorsqu’il est soigné.
Pour rester dans le domaine de la santé, la diminution spectaculaire du coût du séquençage ADN va le rendre de plus en plus accessible. De là à vouloir sélectionner en amont le bébé idéal, ce que la fécondation in vitro (qui d’après les auteurs, s’universalisera) permet déjà de manière discrète, puisqu’il s’agit de trier des embryons en éprouvette, il n’y a qu’un pas. Vous avez dit eugénisme ? Revers de la médaille (si médaille il y a), « notre patrimoine génétique a vocation à se dégrader continûment sans sélection darwinienne. Cela veut-il dire que nos descendants vont tous devenir débiles en quelques siècles ? Evidemment pas ! Les bio-technologies vont compenser ces évolutions délétères. » On le voit, une question en entraîne une autre et d’aucuns sont déjà prêts à y répondre à notre place, sans craindre de nous embarquer malgré nous dans un cercle vicieux, voire de nous transformer en cyborgs, ces mélanges composites homme-machine qui nous permettraient de prolonger sans cesse notre vie. Nombre de têtes pensantes de la Silicon Valley, dont certains dirigeants de Google, sont en effet des transhumanistes convaincus, passionnés par l’essor des NBIC auquel ils contribuent. Ils soutiennent notamment le développement exponentiel de l’intelligence artificielle (IA), qui n’est pas sans danger :
« A cours terme, l’arrivée de cerveaux faits de silicium est un immense challenge pour la plupart des professions : comment exister dans un monde où l’intelligence ne sera plus contingentée ? Jusqu’à présent, chaque révolution technologique s’est traduite par un transfert d’emplois d’un secteur vers un autre – de l’agriculture vers l’industrie, par exemple. Avec l’IA, le risque est grand que beaucoup d’emplois soient détruits, et non transférés. Même les emplois très qualifiés ! » Bref, « il faut mener une réflexion mondiale sur l’encadrement des cerveaux faits de silicium ».

On le voit, cet essai tonique, dont je ne vous ai donné qu’un aperçu, fourmille de données et d’interrogations. Nul doute qu’en éclairant le lecteur et en alimentant sa réflexion personnelle, il lui permette de devenir partie prenante de ce qui se joue, c’est la moindre des choses pour des problématiques qui nous concernent tous à plus ou moins brève échéance.

J'ai beaucoup aimé !« LES ROBOTS FONT-ILS L’AMOUR ? Le transhumanisme en 12 questions », Laurent ALEXANDRE et Jean-Michel BESNIER
Editions Dunod (137 p)
Paru en septembre 2016


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« Merveille », Robert J. SAWYER

Ce tome est le dernier de la trilogie commencée avec « Eveil » et poursuivie avec « Veille».

Face à la menace persistante de son éradication par le gouvernement américain qui est inquiet de son pouvoir en extension croissante, Webmind, l’Intelligence Artificielle née du Web et découverte par la jeune (ex)aveugle Caitlin, décide de réagir car il veut à tout prix survivre…

Malgré un titre qui semble donner le ton, « Merveille » réussit à maintenir la tension tout au long de son déroulement. L’étau se resserre en effet autour de Webmind mais, parallèlement, certains agissements secrets imputés (à tort ?) à cette chère AI (que le lecteur a appris à apprécier autant que Caitlin) paraissent bien suspects : de quoi pimenter suffisamment un récit qui prend résolument une dimension géopolitique mondiale et se lit sans traîner en route !
Ce dernier tome maintient donc la bonne tenue des deux précédents. Les réflexions de Webmind, dont nous partageons les pensées et les interrogations (psycho-philosophiques), demeurent l’aspect le plus intéressant du tableau car elles nous obligent à reconsidérer le paradigme du « Big Brother » fermement ancré en nous depuis le « 1984 » de George Orwell : le tout-contrôle est synonyme de toute-puissance et, en corollaire, de toute-répression possible. A contrario, Robert J.Sawyer emprunte (ou du moins le lecteur le croit-il jusqu’à ce que le doute s’insinue en lui) une voie alternative, celle où le fait de tout voir et savoir ne mène pas obligatoirement à des choix contraires au bien-être de l’individu.
Si la réflexion n’est pas nouvelle, elle est d’autant plus d’actualité ces temps-ci où les mouvements de révolte populaires se saisissent de l’outil internet comme d’un efficace moyen de diffusion et de fédération. L’auteur illustre à sa manière ce qui pourrait être fait grâce à une totale mainmise sur le web et, que sa démonstration convainque ou non, elle a le mérite de soulever des questions pertinentes.
Pour ma part, j’ai apprécié l’importance donné à l’humain (et Chobo, mi-chimpanzé, mi-bonobo, m’a paru terriblement humain, lui aussi !) dans toute la trilogie (Webmind, je l’ai déjà dit dans mes billets précédents, m’ayant paru plus humain et intéressant que Caitlin). Le tour donné dans ce dernier tome au récit m’a plu mais je n’ai pu m’empêcher de le trouver un peu simpliste car reposant sur une vision des choses à mon sens manichéenne. Je n’ai pas toujours, tant s’en faut, été d’accord avec certaines considérations des protagonistes (comment le père de Caitlin « justifie » auprès de sa mère le fait que leur fille ait envoyé une photo de ses seins à son petit ami pour ne citer que la plus anecdotique), car au-delà de la question de fond déjà mentionnée, l’auteur en évoque d’autres (place de la religion, avortement…) et les pistes qu’il ébauche sont parfois sujettes à caution.
Néanmoins, quelles que soient mes réserves, le fait est que je n’ai pas boudé mon plaisir : un bon moment de lecture (clos par un épilogue d’envergure, très SF-comme-je-l’aime !).

« Merveille », de Robert J. SAWYER
Editions Robert Laffont, collection Ailleurs et Demain (393 p)
Paru en février 2011


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« Veille », Robert J. SAWYER

Ce volume est le deuxième de la trilogie commencée avec « Eveil ».

La conscience qui avait émergé du Web, Webmind, croît à une vitesse exponentielle. Elle ne cesse de s’enrichir de nouveaux contenus et sa seule interaction avec Caitlin ne suffit pas à occuper tout le temps et les énormes capacités d’apprentissage dont elle dispose.
En même temps que Caitlin, soutenue par ses parents, docteur en économie pour l’une et éminent physicien pour l’autre, s’interroge sur la meilleure manière d’orienter sa puissance vers le bien-être de tous, un groupe de scientifiques américains découvre son existence et prévient le gouvernement. Dès lors, l’existence-même de Webmind semble menacée, puisque son pouvoir tendant vers l’incommensurable inquiète au plus haut point les autorités…

Je poursuis la lecture de cette trilogie avec beaucoup de plaisir. Ce deuxième tome, par le truchement d’une histoire assez simple mais toujours bien menée (la tension narrative est réelle puisqu’on s’inquiète, avec Caitlin, de ce que Webmind pourrait devenir ou de ce qui pourrait lui arriver), touche à des questions fondamentales (qu’est-ce que la conscience ? comment inciter à choisir le bien ?…) en fondant sa réflexion sur des théories philosophiques ou économiques, comme la théorie des jeux. L’auteur se plaît à suggérer que la pensée de George Orwell pourrait être dépassée si la mainmise d’une Intelligence Artificielle sur le web, au lieu de mener à un contrôle étatique à la Big Brother, générait davantage de transparence et donc moins de conflits potentiels. Il n’occulte pas pour autant les risques encourus par la liberté individuelle et, dans ce domaine, Webmind n’est pas parfait…
Caitlin demeure le personnage principal, avec Webmind s’entend, qui est au moins voire plus intéressant qu’elle. Car si Caitlin possède des qualités intellectuelles extraordinaires (à l’image de ses parents !) et si elle détient une webvision dont l’évocation pour le lecteur est fascinante, le côté teen-ager du roman peut agacer ponctuellement. Ainsi lorsque Caitlin décide, au vu des statistiques, qu’il ne lui reste que 143 jours pour perdre sa virginité car il est hors de question qu’elle soit, dans ce domaine, moins performante que les autres filles de son âge, lesquelles la perdent en moyenne à 16,40 ans : venant de quelqu’un aussi réfléchi qu’elle, comme en témoigne son attitude vis-à-vis de Webmind, ce genre d’attitude surprend ! Mais heureusement (pour moi) le côté roman ado n’est pas ce qui domine. Le monologue intérieur de Webmind, quant à lui, écho de ses découvertes puis de ses choix, se lit toujours avec beaucoup d’intérêt. De même, on continue à avoir un œil sur Chobo, mi-chimpanzé, mi-bonobo, et l’insertion de cette trame-là du récit est toujours aussi pertinente en ce qu’elle illustre concrètement certaines des idées avancées par ailleurs. Enfin, le roman est parsemé d’allusions à des œuvres de science-fiction (romans et films), que les amateurs du genre apprécieront.

Sans être de la « grande » science-fiction, « Eveil » est un roman intelligemment conçu et sympathique et je suis curieuse de lire sa suite,      « Merveille », qui vient clôturer la trilogie.
A noter les titres anglais de celle-ci, malheureusement intraduisibles (mais le traducteur s’en est très bien sorti avec « Eveil », « Veille » et « Merveille » ; quant à l’ajout, au deuxième tome, d’un titre global pour la trilogie, à savoir « Singularité », il ne me paraissait pas indispensable) et se référant explicitement au World Wide Web : WWW : Wake, WWW : Watch et WWW : Wonder .

« Veille », Robert J. SAWYER
Editions Robert Laffont, collection Ailleurs et Demain (395 p)
Paru en octobre 2010


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« Eveil », Robert J. SAWYER

     A quinze ans, Caitlin, aveugle de naissance, vient néanmoins de quitter l’institution pour non voyants où elle étudiait jusque là pour rejoindre un lycée « normal ». C’est aussi une habituée d’internet, qui maîtrise à la perfection la navigation sur le web.       

   L’arrivée d’un mail du spécialiste japonais Kuroda va bouleverser sa vie. Il lui propose en effet un appareillage particulier qui lui permettrait de voir !

   Mais l’opération ne donne pas le résultat escompté : au lieu du monde réel, c’est le monde virtuel du web que Caitlin peut percevoir, sous forme d’un maillage mouvant de lignes et de formes brillantes et colorées et, dans celui-ci, quelque chose semble vouloir capter son attention…

   « éveil » est un roman de science-fiction dont le développement s’appuie certes sur des théories scientifiques et/ou technologiques (c’est souvent le cas, en SF !) mais en restant très abordable, y compris je pense pour des lecteurs peu familiers du genre (ce qui ne va pas toujours de soi pour les romans lorgnant du côté de la hard SF, même si la complexité a son charme).

   La trame principale tourne en effet autour de Caitlin, une héroïne qui a conscience de ses capacités (sur le net, son pseudo est Calculatrix car elle est très douée en maths), mais sans se la jouer et s’avère surtout une personne attachante car attentive aux gens, ses proches déjà (sa mère, qui lui a sacrifié sa carrière d’économiste et son père, qui l’aime à sa façon, fort peu démonstrative), son amie dans son nouveau lycée puis le Dr Kuroda. La manière dont l’auteur a utilisé sa perception de non voyante mais de familière d’internet pour amorcer le récit m’a semblé très bien trouvée, avec ce côté plausible qui me plaît toujours beaucoup dans la SF.

   A ce fil narratif central s’en ajoutent deux autres. Le premier concerne un drame sanitaire en Chine et met en scène un hacker, Sinanthrope. Le second se rapporte à Chobo, un chimpanzé ayant appris le langage des signes et entouré d’une équipe de scientifiques. Ces deux récits secondaires mais qui possèdent leur propre richesse croisent celui de Caitlin et contribuent à expliciter l’émergence de celui qu’elle appelle « le Fantôme ».

En arrière-plan, des références à l’histoire d’Helen Keller, que Caitlin connaît sur le bout des doigts, viennent étayer la thématique de l’éveil d’une conscience qui jusque là s’ignorait elle-même, envisagée ici de manière originale et piquant l’intérêt.

   Roman intelligent et sensible, sympathique et enlevé, « éveil«  se lit facilement et avec plaisir. C’est le premier volume d’une trilogie et je suis curieuse de découvrir la suite d’une histoire qui n’en est encore qu’à ses prémices mais semble prometteuse.

« éveil« , Robert J. SAWYER

éditons Robert Laffont, collection ailleurs et demain (392 p)

Paru en janvier 2010.

Les avis de Loula et Zizannette .

(réédition d’un article paru le 16/03/2010)