Sur mes brizées

Où il est, surtout, question de livres !


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« Les cygnes de la cinquième avenue », Melanie BENJAMIN

En 1975, Truman Capote publie dans le magazine Esquire une nouvelle intitulée « La Côte basque 1965 » (La Côte Basque est le nom d’un restaurant new-yorkais) qui fait scandale car il s’est servi, pour l’écrire, de ce qu’il connaissait des femmes de la haute société qu’il fréquentait, celles qu’il appelait ses cygnes. Dès lors, celles-ci lui battent froid et le bannissent définitivement de leur monde, y compris Babe Paley, icône de l’élégance (elle faisait la couverture des magazines de mode) et peut-être la seule amie qu’il ait eue.

J’avais entendu parler de cette anecdote littéraire en regardant, il y a peu, un documentaire consacré à Truman Capote (c’était après ma lecture de « De sang-froid »), où j’avais d’ailleurs trouvé l’auteur pour le moins détestable. La démarche de Mélanie Benjamin (expliquée dans la postface que j’ai lue avant de commencer le livre), consistant à revenir sur cet épisode en faisant œuvre de fiction à partir de la documentation qu’elle a épluchée, a éveillé ma curiosité car la personnalité de Capote m’intriguait.

Plongée dans un milieu privilégié, cible des paparazzi de l’époque, « Les cygnes de la cinquième avenue » réussit avec brio le pari toujours risqué de la biographie (ici partielle) romancée. Les situations et les dialogues y sont plus vrais que nature, on se représente parfaitement l’irruption de Truman Capote, en 1955 (il avait 31 ans) dans le cercle des cygnes, jeunes femmes aux maris richissimes qui prennent plaisir à prendre sous leurs ailes ce joli lutin atypique et terriblement distrayant, car c’est bien connu, les mondanités, ça lasse. Alors on l’invite partout, dans les demeures qu’on possède ici ou là ou en croisière sur les yachts, la mascotte de service, c’est lui. Les époux n’ont rien à craindre puisqu’il est homosexuel et vont même jusqu’à partager l’engouement de leurs femmes pour ses facéties et sa mordante langue de vipère.

Babe Paley entourée de son mari et de Truman Capote (1960)

Truman se lie en particulier à Babe Paley, épouse d’un milliardaire qui l’arbore comme l’une de ses plus belles possessions mais ne s’intéresse pas à elle, malgré le soin qu’elle apporte à faire de son quotidien une source permanente de satisfactions. Babe et Truman se découvrent âmes sœurs et l’auteur dépeint à merveille la rencontre de ces deux êtres secrètement blessés, qui se rejoignent au-delà des apparences.

Tableau vivant et coloré d’une catégorie sociale très particulière que l’auteur parvient à rendre digne de notre intérêt (enfin au moins du mien), « Les cygnes de la cinquième avenue » dresse le portrait d’un Truman Capote espiègle et cancanier et apprécié comme tel, qui se délecte d’être parvenu dans des sphères dont il n’est pas issu, une revanche pour ses origines modestes. On suit en filigrane son parcours d’écrivain, qui sera à jamais marqué par la rédaction de « De sang-froid ». Après une œuvre d’une telle ampleur, dont la lente venue au jour l’aura usé (il lui a fallu attendre l’exécution des deux protagonistes du drame pour pouvoir la publier), il aura définitivement changé, tant psychologiquement (difficile de créer quelque chose d’une envergure similaire, qui a en outre un retentissement phénoménal sur sa notoriété déjà acquise) que physiquement : le séduisant petit jeune homme a cédé la place à un personnage ventripotent qui s’adonne à la boisson du matin au soir.

Extrait :
Babe – qui permettait rarement que quiconque entre dans sa chambre – sourit, tapota le dessus de lit et se retrouva , étonnée, assise jambes croisées près de Truman, qui la regardait avec inquiétude, de ses grands yeux bleus innocents. Et, comme la plupart des gens qui le rencontraient pour la première fois, elle en conclut que, par instants, il ressemblait à un enfant. Un enfant qui avait besoin d’être réconforté et protégé contre les aléas et la cruauté du monde extérieur. Elle se surprit à se confier comme elle ne l’avait encore jamais fait, pas même avec ses deux sœurs quand elle vivait à Boston.
[…]
« Ma mère s’est suicidée », dit Truman à Babe. Ses yeux étaient secs et son regard d’une clarté terrifiante. « Elle a avalé de l’alcool et des médicaments. Elle avait déjà essayé et s’était dégonflée au dernier moment. Mais pas cette fois. Tu comprends, le vieux Capote avait perdu tout son fric. Elle n’avait plus rien – elle était redevenue Lillie Mae, et non plus la séduisante et élégante Nina Capote. Et elle ne pouvait pas le supporter. Elle ne pouvait pas me supporter, moi. »

« Les cygnes de la cinquième avenue », Melanie BENJAMIN
Titre original The Swans of Fifth Avenue (2016)
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christelle Gaillard-Paris
Editions Albin Michel (423 p)
Paru en avril 2017

Les deux bouquineuses ont aimé aussi.


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« Le gardien des choses perdues », Ruth HOGAN

gardienDans le train de London Bridge à Brighton, Anthony Peardew trouve une boîte à biscuits contenant des cendres, qu’il suppose être les restes d’une crémation. Il la rapporte chez lui, une belle demeure victorienne, et l’entrepose sur une des multiples étagères de la pièce où il range précieusement tous les objets perdus, après les avoir dûment étiquetés en indiquant le jour et le lieu où il les a trouvés. Il procède ainsi depuis 40 ans, depuis qu’a disparu celle qu’il aimait, qui a fait de lui le Gardien des choses perdues. Ces objets, il lui arrive d’imaginer leur histoire, ils ont été la matière des nouvelles qu’il leur a consacrées durant sa carrière d’écrivain.
Mais c’est à Laura, sa fidèle assistante, que va bientôt échoir une tâche effarante : rendre ces objets à leurs propriétaires …

On découvrira, rapidement, la raison pour laquelle Anthony s’est mis à collectionner ainsi les objets trouvés, mais on se demandera aussi pourquoi, tout au long du récit, court en contrepoint une autre petite histoire, non moins intéressante, commencée quarante ans plus tôt et concernant une certaine Eunice. D’autres histoires émaillent la trame principale, puisqu’y sont insérées quelques-unes des nouvelles rédigées par Anthony. J’ai cru au début qu’elles allaient rompre mon rythme de lecture, mais non : ni trop nombreuses ni trop longues, elles accrochent immédiatement et sont alertes et surprenantes, échos de vie parfois amers.
Laura se révèle la figure principale, au parcours chaotique, peu sûre d’elle et qui a enfin pris ses marques lorsqu’elle a été embauchée par Anthony, dans une maison sous le charme de laquelle nous tombons à notre tour. Il y aussi un (beau) jardinier, Freddy et une jeune voisine trisomique, Sunshine, qui va se faire une place dans la maison où elle sera toujours prête à offrir « la bonne petite tasse de thé ».

« Le gardien des choses perdues » est un roman à la construction habile dans lequel on se sent bien, tant s’en dégage un agréable parfum de bienveillance envers soi et envers autrui : un gros plaisir de lecture !year-in-england

J'ai beaucoup aimé !« Le gardien des choses perdues », Ruth HOGAN
Titre original The Keeper of Lost Things (2017)
Traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf
Editions Actes Sud (348 p)
Paru en février 2017


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« De sang-froid », Truman CAPOTE

de-sang-froidA peine avais-je commencé la lecture de « De sang-froid » que c’est l’adjectif remarquable qui m’est venu à l’esprit (j’étais saisie par la qualité de l’écriture) et cette première impression ne s’est pas démentie tout au long de ma lecture : j’ai rarement lu une œuvre qui m’a autant impressionnée, tant sur le fond que sur la forme !

L’histoire est celle d’un quadruple meurtre survenu dans le village de Holcomb au Kansas, celui de Mr Clutter, un riche fermier, sa femme et leurs deux enfants, Nancy (17 ans) et Kenyon (15 ans), assassinés à leur domicile dans la nuit du 15 novembre 1959 par Richard Hickock et Perry Smith. Les deux individus étaient venus voler l’argent qu’ils pensaient trouver dans un coffre-fort. Il n’y avait ni coffre-fort ni argent et ils sont repartis avec une quarantaine de dollars …

S’emparant de cette sinistre affaire qui avait défrayé la chronique, Truman Capote construit un récit passionnant et rythmé, qui se lit comme un roman. Si on imagine sans peine l’effarant travail de collecte d’informations qui fut le sien, la fluidité de la narration n’en laisse rien transparaître. Contrairement à ce qui se passe actuellement dans ce genre d’ouvrage d’investigation, où l’auteur se plaît à évoquer ses recherches en même temps qu’il livre leur résultat, Truman Capote s’efface complètement, une fois tournée la page de ses Remerciements liminaires. Seuls sont placés sous le feu des projecteurs les deux criminels, leurs victimes et les enquêteurs, sans oublier une pléthore de personnages croisés au fil des événements, toujours dépeints en quelques traits efficaces car Capote maîtrise l’art de la description comme un dessinateur celui du croquis. C’est peu dire que, grâce à lui, nous avons une meilleure connaissance du drame. Non, nous avons l’intime conviction de tout en connaître et de comprendre ce qui s’est joué.

Rien n’est laissé dans l’ombre, à commencer par ce qui concerne les faits. Truman Capote les raconte en s’appuyant sur une chronologie rythmée et tendue, alternant les séquences consacrées à ce qui se passe à Holcomb avec le parcours des deux meurtriers, aussi bien avant qu’après le massacre. Nous saurons tout de ce qui s’est passé cette terrible nuit mais sans jamais avoir la sensation d’en être voyeur car l’auteur n’en rajoute pas dans le sordide, la description est lapidaire et sans complaisance. Nous saurons tout aussi de la personnalité des deux criminels, de leurs motivations et de ce qui régit leur comportement. Mais nous n’oublierons pas, non plus, la personnalité des victimes, à commencer par Mr Clutter, un homme travailleur et qui s’était enrichi mais sans perdre son humanité, si bien que tout le monde l’appréciait. Impossible aussi de ne pas nourrir une tendresse particulière pour Nancy, jeune fille douée pour tout et à l’écoute des autres et de ne pas être sensible aux affres de Dewey, responsable de l’enquête investi corps et âme dans sa mission : retrouver celui ou ceux qui ont perpétré les crimes.
Car si leur identité n’a pas de secret pour le lecteur, il n’en est pas de même pour la police : ne disposant d’aucun indice (à part deux traces de bottes qui n’ont été repérées que grâce aux photos prises sur place car on ne les voyait pas à l’œil nu), les enquêteurs se démènent en vain pour essayer de trouver une piste et le lecteur se demande comment ils vont finir par arrêter les deux criminels.

Si ce n’est déjà fait, je ne peux que vous inviter à lire cette œuvre majeure qu’est « De sang-froid », qui est aussi une intéressante réflexion sur la peine de mort. J’en avais eu l’intention après avoir vu « Truman Capote », film qui décrit la manière dont l’auteur (magistralement interprété par Philip Seymour Hoffman) s’est plongé dans ce fait divers dont il avait eu connaissance et, pour rédiger son livre, s’est rapproché des deux accusés et de ceux qui étaient liés à l’affaire. Dix ans ont passé depuis et c’est aussi bien car je l’avais suffisamment oublié pour redécouvrir ce qui s’était passé.
J’imagine (à tort ou à raison) que « De sang-froid » est l’« ancêtre » des true crime stories, ces romans (comme ceux de l’écrivain Ann Rule) relatant des crimes ayant réellement eu lieu et qui représentent un genre à eux tout seuls aux Etats-Unis. Mais tout le monde n’a pas la plume de Truman Capote, son art consommé des dialogues et son talent pour brosser, en quelques lignes, une scène qui donne autant à voir qu’à ressentir.

Extrait :

Jusqu’à un matin de la mi-novembre 1959, peu d’Américains – en fait peu d’habitants du Kansas – avaient jamais entendu parler de Holcomb. Comme les eaux de la rivière, comme les automobilistes sur la grand-route, et comme les trains jaunes qui filent à la vitesse de l’éclair sur les rails du Santa Fe, la tragédie, sous forme d’événements exceptionnels, ne s’était jamais arrêtée là. Les habitants du village, au nombre de deux cent soixante-dix, étaient satisfaits qu’il en fût ainsi, tout à fait heureux d’exister à l’intérieur d’une vie ordinaire : travailler, chasser, regarder la télé, assister aux fêtes scolaires, aux répétitions du chœur, aux réunions du club des « 4 H ». Mais aux petites heures de ce matin de novembre, un dimanche, certains bruits étrangers empiétèrent sur les rumeurs nocturnes habituelles de Holcomb, sur l’hystérie perçante des coyotes, le frottement sec des graines d’ecbalium dans leur course précipitée, la plainte affolée et décroissantes des sifflets de locomotive. A ce moment-là, dans Holcomb qui sommeillait, pas une âme n’entendit les quatre coups de fusil qui, tout compte fait, mirent un terme à six vies humaines. Mais par la suite les habitants de la ville, jusqu’alors suffisamment confiants les uns dans les autres pour ne se donner la peine que rarement de verrouiller leurs portes, se surprirent à les recréer maintes et maintes fois, ces ombres explosions qui allumèrent des feux de méfiance dans les regards que plusieurs vieux voisins échangeaient entre eux, étrangement et comme des étrangers.

Marquant !« De sang-froid – Récit véridique d’un meurtre multiple et de ses conséquences », Truman CAPOTE
Titre original In Cold Blood : A True Account of a Multiple Murder and Its Consequences (1965)
Traduit de l’anglais par Raymond Girard
Editions Folio (506 p)


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« L’homme est un dieu en ruine », Kate ATKINSON

un-dieu-en-ruineSi Ursula Todd occupait le devant de la scène dans « Une vie après l’autre », c’est maintenant au tour de son frère Teddy, dans le second volet du diptyque conçu par Kate Atkinson. Ici, pas de jeu sur les vies multiples, mais il y a quelque chose d’autre, que je mentionne car l’auteur paraît y accorder de l’importance (cf sa postface), mais pour ma part j’ai trouvé cette « surprise » artificielle, rien à voir avec l’originalité du premier.
Teddy a été pilote de bombardier pendant la 2ème guerre mondiale. Il a survécu et le roman entrecroise les fils de sa vie actuelle avec les réminiscences du passé, comprenant notamment des pans entiers consacrés à « La guerre de Teddy », passionnants (et pour lesquels l’auteur s’est beaucoup documentée, en lisant des témoignages de pilotes rescapés). Passé et présent ne sont pas toujours nettement séparés, l’auteur se plaît à virevolter de l’un à l’autre, brassant avec brio retours en arrière et prolepses mais sans jamais désorienter son lecteur. Le passé a toutefois eu ma préférence, car la fille unique de Teddy, Viola, en est absente et elle a eu le chic pour m’exaspérer pendant la majeure partie du livre (le reste lui sauve plus ou moins la mise, mais je ne peux pas préciser pourquoi sans divulgâcher). Il faut dire qu’elle est odieuse, incapable de reconnaître la moindre qualité à son père (et pourtant, il n’en manque pas !), qu’elle n’a de cesse de pousser vers une maison de retraite puis vers un centre de soins spécialisé, sans tenir aucun compte de ses desiderata et encore moins du besoin réel qu’il en a. Bref, Viola a pas mal pollué ma lecture (heureusement qu’elle a deux enfants plus intéressants qu’elle) et la belle personnalité de Teddy n’a pas suffi à contrebalancer cette fâcheuse impression.

Même si j’ai préféré « Une vie après l’autre » (avec le recul, je lui mettrais finalement trois parts de tarte plutôt que deux, j’ai fait ma difficile parce que j’ai bloqué sur une histoire de temporalité alors que j’aimais beaucoup le fait, justement, de modifier les vies d’Ursula, mais depuis cette réticence s’est émoussée et il me reste le souvenir d’un roman brillant, léger et grave à la fois), « L’homme est un dieu en ruine » (et pourquoi pas « Un dieu en ruine », qui aurait simplement traduit le titre « A God in Ruins » en conservant son mystère ?) n’en demeure pas moins un roman de qualité car l’inégalable plume de Kate Atkinson est toujours au rendez-vous.

J'ai bien aimé !« L’homme est un dieu en ruine », Kate ATKINSON
Titre original A God in Ruins
Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Sophie Aslanides
Editions J.C Lattès (500 p)
Paru en janvier 2017
lu en numérique via NetGalley


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« Nos âmes la nuit », Kent HARUF

nos-ames-la-nuitUn beau jour, Addie vient frapper à la porte de Louis, qui habite non loin de chez elle, pour lui demander s’il accepterait de dormir en sa compagnie, pour le seul réconfort que cette présence à ses côtés lui apporterait. Louis donne suite à cette requête surprenante et c’est ainsi que commence, entre ces septuagénaires veufs tous les deux, une relation inattendue et qui leur fait du bien …

D’habitude, je fuis les romans mettant en scène des personnes âgées (enfin, tout est relatif, disons plus âgées que 50/60 ans), car j’ai l’impression que nombre d’entre eux s’acharnent à se vouloir décalés/truculents alors que je ne trouve rien de drôle, a priori, au fait de vieillir. J’ai fait une exception pour ce roman-ci, qui m’avait été recommandé et dont je ne savais pas grand-chose (j’ai zappé la quatrième de couverture).
J’ai été séduite par sa petite musique toute simple, autant que son histoire. Le style est sans fioriture, avec une majorité de dialogues. Chacun, en s’exposant au fil d’un récit de soi en forme de confidences de part et d’autre du lit partagé, offre à l’autre ce qu’il a été, sans fard. Leurs couples respectifs n’ont pas été heureux, on le comprend au fur et à mesure de ce qu’ils en révèlent. Chronique quotidienne d’une rencontre entre deux adultes qui ont déjà longtemps vécu et se découvrent (ils se connaissaient à peine) en s’appréciant, « Nos âmes la nuit » fait chaud au cœur en montrant que, tant que la vie n’est pas finie, elle peut encore surprendre et apporter à certains ce qu’ils n’ont pas connu.

Il m’a été impossible de comprendre, en revanche, la réaction des voisins et des habitants de la petite ville où vivent Addie et Louis, qui tiquent en les voyant se rapprocher (de quoi se mêlent-ils ?). Impossible aussi d’accepter la réticence de la fille de Louis (pourquoi ne se réjouit-elle pas de voir son père heureux ?) et j’ai trouvé le comportement du fils d’Addie, Gene, inacceptable. De quoi me rendre difficilement supportable le dénouement du roman : j’ai eu l’impression que, pour sacrifier à un réalisme dans lequel je ne me reconnais pas (non, je ne suis pas comme ces gens qui sont ici représentés et je ne pense pas être la seule, tout le monde n’est pas mesquin à ce point), l’auteur privait le lecteur du bonheur d’un happy end. Dommage pour un roman qui aurait sans cela pu se classer dans la catégorie de ceux qui font du bien (bon, ne me faites pas non plus dire ce que je n’ai pas dit, la fin n’est pas tragique, juste très triste).

J'ai bien aimé !« Nos âmes la nuit », Kent HARUF
Editions Robert Laffont (168 p)
Paru en septembre 2016

Les avis de : Keisha, Jérôme, Belette (Cannibal Lecteur) …


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« Brooklyn », Colm TOIBIN

BrooklynEn Irlande, dans les années 50, le taux de chômage est tel que la mère et la sœur de la jeune Eilis Lacey la poussent à émigrer aux Etats-Unis, lorsqu’une opportunité de travail se présente pour elle à New York, grâce à la recommandation d’un prêtre ami qui s’y est installé. Et voilà Eilis arrachée à la petite ville d’Enniscorthy, où elle se sent si bien. La première étape, à savoir la traversée de l’Atlantique dans la 3ème classe d’un paquebot, s’avère déjà difficile. La suite le sera aussi, car si Eilis s’en sort dans son travail de vendeuse à Brooklyn, elle est en proie à un terrible mal du pays …

Avec Colm Toibin, auteur dont j’ai découvert ici la plume talentueuse, on n’assiste pas à ce qui arrive à Eilis, non, on est au plus près de ce qu’elle ressent, dans son cœur et dans son corps. L’émoi de la jeune fille lorsqu’elle doit partir tout en cachant à sa mère et à sa sœur ce qu’elle vit, pour ne pas aggraver leur désarroi qu’elle devine, est parfaitement rendu. Quant à son mal de mer sur le paquebot, j’en avais la nausée avec elle, pour vous dire. La qualité de la restitution était telle que j’ai fini par me languir un peu avec Eilis, car je trouvais qu’il ne se passait pas grand-chose, une fois la jeune fille installée à Brooklyn, dans sa pension de famille et dans son grand magasin. C’est le moment qu’a choisi un nouveau personnage pour faire irruption dans sa vie. Et comme Colm Toibin est un auteur sans doute un peu sadique (à défaut d’être réaliste, parce que c’est quand même un peu too much, son affaire), il réussit à entraîner Eilis dans une direction dont je ne peux pas vous parler pour ne pas divulgâcher (on en revient toujours là) … juste que je l’ai un peu maudit, ce cher auteur, de nous avoir tricoté une histoire pareille ! Du coup, je suis quasiment certaine que je m’en souviendrai, tant par certains côtés elle m’a agacée !

« Brooklyn », Colm TOIBINJ'ai bien aimé !
Titre original Brooklyn (2009)
Traduit de l’anglais (Irlande) par Anna Gibson
Editions Robert Laffont – collection Pavillons (314 p)
Paru en janvier 2011

Repéré chez Kathel


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« Un travail comme un autre », Virginia REEVES

travail-comme-un-autreQuatrième de couverture :
« On naît avec quelque chose dans les veines, pour mon père, c’était le charbon, pour Marie, c’est la ferme, pour moi un puissant courant électrique. »

Roscoe T Martin est fasciné par cette force plus vaste que tout, plus grande que lui, qui se propage avec le nouveau siècle : l’électricité. Il s’y consacre, en fait son métier. Un travail auquel il doit pourtant renoncer lorsque Marie, sa femme, hérite de l’exploitation familiale. Année après année, la terre les trahit. Pour éviter la faillite, Roscoe a soudain l’idée de détourner une ligne électrique de l’Alabama Power. L’escroquerie fonctionne à merveille, jusqu’au jour où son branchement sauvage coûte la vie à un employé de la compagnie…

Le roman se situe après l’accident évoqué ci-dessus : Roscoe est incarcéré dans la prison de Kilby et les chapitres consacrés à la vie qu’il y mène alternent avec ceux retraçant le temps passé à la ferme. Dans les deux cas, l’évocation est saisissante, on est en empathie avec Roscoe dont on partage les déboires et encore le mot est faible pour ce qui concerne la prison, établissement qui se veut modèle pour l’époque mais où le sort semblera s’acharner contre lui.
Virginia Reeves signe là un premier roman, sombre (mais pas que) qui m’a embarquée tant son écriture m’a projetée dans les scènes évoquées. La personnalité de Roscoe est originale et fouillée, de même que ses relations avec sa femme Marie. Je m’inquiétais en me demandant si on allait rester jusqu’au bout dans la prison (Roscoe en a pris pour 20 ans) … mais tout ce que je peux vous dire sans divulgâcher, c’est que le virage pris dans la dernière partie du récit est aussi surprenant qu’intéressant.virginia-reeves
Un très bon moment de lecture.

J'ai beaucoup aimé !« Un travail comme un autre », Virginia REEVES
titre original Work Like Any Other (2016)
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Carine Chichereau
éditions Stock (344 p)
parution août 2016
lu en numérique via NetGalley

Les avis (tous positifs) de Cathulu, Micmelo et Clara

Et peut-être que je croiserai Virginia Reeves au Festival America !


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« Avant que tout se brise », Megan ABBOTT

avant que tout se briseChez les Knox, tout tourne depuis longtemps autour de la fille aînée, Devon, petit prodige de la gymnastique âgée de presque seize ans et à laquelle on promet un avenir olympique. Mais lorsque Ryan, le beau jeune homme à tout faire du gymnase meurt, victime d’un chauffard qui l’a fauché sur le bord de la route, l’équilibre familial autant que celui de toute l’organisation parents-coach du club des BelStars vacille soudain …

Dans la veine des romans mettant en scène des adolescents brillants, reflets du rêve américain mais en réalité plus opaques qu’il n’y paraît, en particulier aux yeux de leurs-parents-qui-croient-les-connaître, « Avant que tout se brise » m’a, je l’avoue, donné en cours de lecture une petite impression de déjà-lu. Malgré tout, j’ai lu le roman très rapidement, curieuse de savoir de quoi il retournait.
J’étais aussi intéressée par l’environnement évoqué. Le quotidien et le milieu des jeunes gymnastes sont décrits d’une manière fouillée (et ils ne font pas envie) : l’investissement personnel et financier des parents (ceux de Devon sont endettés car les inscriptions au club et aux compétitions leur coûtent une fortune) est impressionnant, autant que les heures de travail acharné et dangereux que les fillettes et adolescentes imposent à leurs corps à la croissance suspendue.
On se focalise sur le fonctionnement d’un couple, celui des Knox, marqué par un événement de l’enfance de Devon (sur lequel la narration reviendra à un moment d’une manière assez saisissante) et qui s’est tout entier construit autour de cet enfant et des espoirs qu’elle a fait naître. Katie, l’épouse, est au centre du récit : c’est sa perception qui domine, au lecteur de faire le tri et de découvrir (ou pas) la vérité avant elle. Le petit dernier de la famille, Drew, a été entraîné dans le sillage tracé par Devon et le développement de l’histoire lui accordera une place spéciale, que j’ai appréciée. La dernière partie du roman, enfin, m’a surprise (même si, là aussi, quelque chose m’a rappelé une lecture de ces dernières années (c’est ça, quand on lit trop 😉 ).

« Avant que tout se brise » est un roman qui ne m’a pas totalement convaincue, notamment parce que tout y est un peu trop appuyé à mon goût, mais j’ai aimé l’atmosphère trouble dans laquelle il nous plonge. Il m’a permis de découvrir Megan Abbott, auteur repérée mais pas encore lue jusqu’à présent.

J'ai aimé un peu« Avant que tout se brise », Megan ABBOTTAbbott
titre original You Will Know Me (2016)
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch
éditions du Masque (336 p)
paru en août 2016

lu en numérique via NetGalley


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« Le bestiaire fantastique de Mme Freedman », Kathleen FOUNDS

bestiaireMme Freedman est une jeune professeur de lettres capable de donner à ses élèves le devoir suivant :
Écrivez une histoire d’une page dans laquelle votre créature fantastique préférée résout le plus grand problème sociopolitique de notre époque.
Mais lesdits élèves ne sont pas toujours faciles à gérer ! Mme Freedman a craqué et elle est maintenant internée à Passerelles. Établissement psychiatrique innovant, Passerelles pratique à l’égard de ses patients-hôtes une forme d’économie basée sur les Points Bien-être : on en obtient en participant « à des activités engendrant l’optimisation émotionnelle » (aquagym, journal intime thérapeutique etc.), on en perd en cas d’attitude négative (larmes, agressivité …) et c’est avec ces points qu’on achète entre autres le droit de recevoir des lettres ou des visites.
Janice Aurelia Gibbs, qui fut l’élève de Mme Freedman, s’inquiète du sort de son professeur et lui écrit. Mais l’échange épistolaire sera brutalement interrompu, car celui que Mme Freedman  surnomme Docteur Ben Laden décide de sanctionner son comportement en la privant de son courrier …

« Le bestiaire fantastique de Mme Freedman » s’ouvre sur les histoires rédigées par ses élèves dans le cadre du devoir évoqué ci-dessus et le roman se place d’emblée sous le signe de l’originalité, de l’inventivité et de l’humour (souvent grinçant). La suite, alerte, est un patchwork mêlant les courriers des divers protagonistes, les extraits du journal de Mme Freedman ou de courts textes de fiction des uns et des autres. On y suit tout autant la vie de Janice que celle de Mme Freedman, le présent croisant un temps les retours en arrière.

Si j’ai globalement été séduite par ce roman tonique et foisonnant, à la structure hors du commun, certains de ses aspects ont un peu bridé mon engouement.
Parmi les textes présentés, la plupart m’ont plu mais quelques uns, malgré leur humour décalé à mon goût, ont fini par m’ennuyer, sans compter que leur hétérogénéité les liait parfois au récit de manière un peu trop artificielle.
Je m’attendais à ce que le roman se focalise sur Mme Freedman et, tout compte fait, Janice y occupe une place équivalente. Ceci dit, le parcours de l’adolescente puis de la jeune fille ne manque pas non plus d’intérêt, tout comme celui de Cody Splunk, écrivain en herbe à jamais amoureux d’elle, autre personnage important du récit.
Pour revenir à Mme Freedman, je l’ai présentée comme une jeune femme mais, en réalité, je n’ai saisi que tardivement quel était son âge, l’indication fournie à ce sujet m’ayant échappé (j’ai mal saisi la chronologie), ce qui a nui à ma perception de l’histoire (je m’étais imaginé qu’il s’agissait d’un professeur d’une quarantaine d’années). Par ailleurs, il y a dans l’évolution psychologique de Mme Freedman un virage important (que je ne peux pas évoquer sans spoiler) qui m’a gênée car je ne le trouve pas cohérent par rapport à ce qu’on nous avait exposé du personnage. Enfin, l’histoire de Mme Freedman proprement dite, dont la tonalité s’avère de plus en plus sombre, aboutit à un dénouement trop ambigu pour que je sois sûre de l’avoir compris (et ce n’est pas faute d’avoir relu les dernières pages).

Malgré ces réserves, « Le bestiaire fantastique de Mme Freedman » est un roman (dont j’adore la couverture) que j’ai eu plaisir à lire car j’en ai apprécié l’originalité, le piquant et l’écriture protéiforme (le style variant en fonction des types d’écrits et des rédacteurs).

J'ai bien aimé « Le bestiaire fantastique de Mme Freedmann », Kathleen FOUNDS
titre original When Mystical Creatures attack ! (2014)
traduit de l’anglais (États-Unis) par Caroline Bouet
éditions Plon (304 p)
paru en mai 2016
lu en numérique via NetGalley

Les avis (enthousiastes) de Cathulu et Cuné (qui rapproche le livre de « Bernadette a disparu », mais personnellement je ne trouve pas les romans comparables, sans compter que j’ai préféré celui de Maria Semple)


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« Tout ce qu’on ne s’est jamais dit », Céleste NG

tout ce qu'on ne s'est jamais dit« Lydia est morte. Mais ils ne le savent pas encore. 3 mai 1977, six heures trente du matin, personne ne sait rien hormis ce détail inoffensif : Lydia est en retard pour le petit déjeuner. Comme toujours, sa mère a placé près de son bol de céréales un crayon bien taillé et les devoirs de physique de Lydia, chacun coché. »
Ainsi commence « Tout ce qu’on ne s’est jamais dit », chronique familiale centrée sur la disparition de Lydia, 16 ans, retrouvée morte noyée dans le lac tout proche. A la question du pourquoi, l’auteur apporte dès le chapitre 2 une ébauche de réponse, que le roman développera :
« Comment est-ce que ça a commencé ? Comme toujours : avec les mères et les pères. A cause de la mère et du père de Lydia, à cause de la mère et du père de sa mère et de son père. Parce qu’il y a longtemps sa mère avait disparu et son père l’avait ramenée à la maison. Parce que, plus que tout, sa mère avait voulu se distinguer ; parce que, plus que tout, son père avait voulu se fondre dans la masse. Parce que tout ça avait été impossible. »

Roman prenant, que j’ai lu quasiment d’une traite (on veut savoir/comprendre ce qui s’est passé), « Tout ce qu’on ne s’est jamais dit », dont je n’avais eu que de bons échos, ne m’a pas déçue car la qualité de l’écriture autant que celle de l’analyse sont au rendez-vous. Je lui reprocherais bien sa manière de présenter l’aveuglement parental, car je me dis que non, on ne peut pas être aveugle à ce point … mais c’est justement le cœur du propos, de montrer à quel point les non-dits peuvent être lourds de conséquences, en particulier dans le cas de la famille de Lydia où le père, d’origine chinoise, a épousé une jeune Américaine, alors que les mariages mixtes étaient très mal vus (quand ils n’étaient pas purement et simplement interdits dans certains états).
Le récit apporte au lecteur une réponse à toutes les questions qu’il se posait. J’ai aimé qu’il s’attache intimement à chacun des personnages (Lydia, ses parents mais aussi son frère aîné Nathan et sa petite sœur Hannah), qu’il me surprenne quant aux circonstances précises du drame et aussi dans sa tonalité finale, à laquelle je ne m’attendais pas.

« Tout ce qu’on ne s’est jamais dit » est le premier roman de Céleste NG, un auteur à suivre, aucun doute là-dessus.

J'ai bien aimé !« Tout ce qu’on ne s’est jamais dit », Céleste NG
Titre original Every Thing I Never Told You (2014)
Traduit de l’anglais (Etats-Uns) par Fabrice Pointeau
Editions Sonatine (277 p)
Paru en mars 2016

Les avis de : Kathel, Delphine-Olympe , Cathulu , Clara , Zarline, Sylire, Micmelo …