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« De sang-froid », Truman CAPOTE

de-sang-froidA peine avais-je commencé la lecture de « De sang-froid » que c’est l’adjectif remarquable qui m’est venu à l’esprit (j’étais saisie par la qualité de l’écriture) et cette première impression ne s’est pas démentie tout au long de ma lecture : j’ai rarement lu une œuvre qui m’a autant impressionnée, tant sur le fond que sur la forme !

L’histoire est celle d’un quadruple meurtre survenu dans le village de Holcomb au Kansas, celui de Mr Clutter, un riche fermier, sa femme et leurs deux enfants, Nancy (17 ans) et Kenyon (15 ans), assassinés à leur domicile dans la nuit du 15 novembre 1959 par Richard Hickock et Perry Smith. Les deux individus étaient venus voler l’argent qu’ils pensaient trouver dans un coffre-fort. Il n’y avait ni coffre-fort ni argent et ils sont repartis avec une quarantaine de dollars …

S’emparant de cette sinistre affaire qui avait défrayé la chronique, Truman Capote construit un récit passionnant et rythmé, qui se lit comme un roman. Si on imagine sans peine l’effarant travail de collecte d’informations qui fut le sien, la fluidité de la narration n’en laisse rien transparaître. Contrairement à ce qui se passe actuellement dans ce genre d’ouvrage d’investigation, où l’auteur se plaît à évoquer ses recherches en même temps qu’il livre leur résultat, Truman Capote s’efface complètement, une fois tournée la page de ses Remerciements liminaires. Seuls sont placés sous le feu des projecteurs les deux criminels, leurs victimes et les enquêteurs, sans oublier une pléthore de personnages croisés au fil des événements, toujours dépeints en quelques traits efficaces car Capote maîtrise l’art de la description comme un dessinateur celui du croquis. C’est peu dire que, grâce à lui, nous avons une meilleure connaissance du drame. Non, nous avons l’intime conviction de tout en connaître et de comprendre ce qui s’est joué.

Rien n’est laissé dans l’ombre, à commencer par ce qui concerne les faits. Truman Capote les raconte en s’appuyant sur une chronologie rythmée et tendue, alternant les séquences consacrées à ce qui se passe à Holcomb avec le parcours des deux meurtriers, aussi bien avant qu’après le massacre. Nous saurons tout de ce qui s’est passé cette terrible nuit mais sans jamais avoir la sensation d’en être voyeur car l’auteur n’en rajoute pas dans le sordide, la description est lapidaire et sans complaisance. Nous saurons tout aussi de la personnalité des deux criminels, de leurs motivations et de ce qui régit leur comportement. Mais nous n’oublierons pas, non plus, la personnalité des victimes, à commencer par Mr Clutter, un homme travailleur et qui s’était enrichi mais sans perdre son humanité, si bien que tout le monde l’appréciait. Impossible aussi de ne pas nourrir une tendresse particulière pour Nancy, jeune fille douée pour tout et à l’écoute des autres et de ne pas être sensible aux affres de Dewey, responsable de l’enquête investi corps et âme dans sa mission : retrouver celui ou ceux qui ont perpétré les crimes.
Car si leur identité n’a pas de secret pour le lecteur, il n’en est pas de même pour la police : ne disposant d’aucun indice (à part deux traces de bottes qui n’ont été repérées que grâce aux photos prises sur place car on ne les voyait pas à l’œil nu), les enquêteurs se démènent en vain pour essayer de trouver une piste et le lecteur se demande comment ils vont finir par arrêter les deux criminels.

Si ce n’est déjà fait, je ne peux que vous inviter à lire cette œuvre majeure qu’est « De sang-froid », qui est aussi une intéressante réflexion sur la peine de mort. J’en avais eu l’intention après avoir vu « Truman Capote », film qui décrit la manière dont l’auteur (magistralement interprété par Philip Seymour Hoffman) s’est plongé dans ce fait divers dont il avait eu connaissance et, pour rédiger son livre, s’est rapproché des deux accusés et de ceux qui étaient liés à l’affaire. Dix ans ont passé depuis et c’est aussi bien car je l’avais suffisamment oublié pour redécouvrir ce qui s’était passé.
J’imagine (à tort ou à raison) que « De sang-froid » est l’« ancêtre » des true crime stories, ces romans (comme ceux de l’écrivain Ann Rule) relatant des crimes ayant réellement eu lieu et qui représentent un genre à eux tout seuls aux Etats-Unis. Mais tout le monde n’a pas la plume de Truman Capote, son art consommé des dialogues et son talent pour brosser, en quelques lignes, une scène qui donne autant à voir qu’à ressentir.

Extrait :

Jusqu’à un matin de la mi-novembre 1959, peu d’Américains – en fait peu d’habitants du Kansas – avaient jamais entendu parler de Holcomb. Comme les eaux de la rivière, comme les automobilistes sur la grand-route, et comme les trains jaunes qui filent à la vitesse de l’éclair sur les rails du Santa Fe, la tragédie, sous forme d’événements exceptionnels, ne s’était jamais arrêtée là. Les habitants du village, au nombre de deux cent soixante-dix, étaient satisfaits qu’il en fût ainsi, tout à fait heureux d’exister à l’intérieur d’une vie ordinaire : travailler, chasser, regarder la télé, assister aux fêtes scolaires, aux répétitions du chœur, aux réunions du club des « 4 H ». Mais aux petites heures de ce matin de novembre, un dimanche, certains bruits étrangers empiétèrent sur les rumeurs nocturnes habituelles de Holcomb, sur l’hystérie perçante des coyotes, le frottement sec des graines d’ecbalium dans leur course précipitée, la plainte affolée et décroissantes des sifflets de locomotive. A ce moment-là, dans Holcomb qui sommeillait, pas une âme n’entendit les quatre coups de fusil qui, tout compte fait, mirent un terme à six vies humaines. Mais par la suite les habitants de la ville, jusqu’alors suffisamment confiants les uns dans les autres pour ne se donner la peine que rarement de verrouiller leurs portes, se surprirent à les recréer maintes et maintes fois, ces ombres explosions qui allumèrent des feux de méfiance dans les regards que plusieurs vieux voisins échangeaient entre eux, étrangement et comme des étrangers.

Marquant !« De sang-froid – Récit véridique d’un meurtre multiple et de ses conséquences », Truman CAPOTE
Titre original In Cold Blood : A True Account of a Multiple Murder and Its Consequences (1965)
Traduit de l’anglais par Raymond Girard
Editions Folio (506 p)


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« Vie de ma voisine », Geneviève BRISAC

vie-de-ma-voisineAlors qu’elle a récemment emménagé dans son nouvel appartement, Geneviève Brisac est abordée par une de ses voisines, une vieille dame qui souhaite parler avec elle de Charlotte Delbo, qu’elle connaissait.
Au fil des rencontres qui suivront et de leurs déambulations parisiennes en forme de pèlerinages, l’écrivain découvrira la vie de cette femme, étayée par tous « les documents, les papiers, les coupures de journaux, les photocopies, les lettres, les dossiers » qu’elle a conservés.
Eugénie, surnommée Jenny, est née en France en 1925 de parents polonais juifs et athées. Adhérents du Bund, organisation marxiste juive révolutionnaire, ils avaient émigré dans l’espoir d’une vie meilleure, sans se douter qu’un jour le pays qui les avait accueillis les exilerait : en 1942, Jenny échappe de justesse à la rafle du Vel d’Hiv, mais eux ne reviendront jamais de leur déportation. Battante, forte des convictions qu’ils ont ancrées en elle, la jeune fille se construira malgré tout. Son parcours, narré sous forme de fragments ponctué d’extraits de ses conversations avec l’auteur, reflète son implication dans les luttes de son temps, ainsi que son engagement professionnel en tant qu’institutrice.

L’auteur restitue parfaitement la vivacité de ses échanges avec Jenny, lui laissant d’ailleurs très souvent la parole. Ce qui m’a frappée, c’est que, alors que je croyais tout connaître au sujet de la manière dont les juifs ont été en traités en France sous l’Occupation (on est aux 2/3 du livre à la fin de cette période), je l’ai redécouvert ici : ce que raconte Jenny rend en effet les événements particulièrement proches, on les (re)vit avec elle, au sein de sa famille, et on partage son effarement à voir le processus de mise à l’écart se déclencher au quotidien (avec des précisions concrètes que j’ignorais) puis les rouages cliqueter jusqu’aux camps de la mort.

Récit aussi dynamique que celle qu’il dépeint, « Vie de ma voisine » dépasse l’évocation d’un destin individuel, celui d’une femme chaleureuse et clairvoyante, déjà intéressante en elle-même, pour retracer les contours d’une époque.
Merci à Geneviève Brisac de nous avoir permis à notre tour de côtoyer et d’écouter une personne comme Jenny, qui a tant à nous dire.

Extraits :

(c’est l’auteur qui parle)
– Certaines choses ayant été vécues, on ne peut plus avoir peur de rien. Je ne les ai pas vécues, et oui, j’ai peur. J’y pense énormément, à cette Charlotte Delbo au sourire éclatant, dont quelqu’un m’a dit un jour qu’elle prenait un soin extrême à préparer chacun de ses repas, et j’imagine un napperon, une carafe, deux verres de cristal alignés, celui de l’eau et celui du vin, une serviette en lin, et deux œufs à la coque avec du pain grillé.
Je pense aussi sans cesse à celle qui vit deux étages au-dessus de moi.
Je pense à la lumière et à la fraîcheur qui émanent d’elle.
Un frêle esquif a traversé le siècle.

– A cette époque, grâce à un ami, Roger Hessel, le frère de Stéphane Hessel, je découvre les auberges de jeunesse. J’adhère au mouvement des A.J. Ce sont des jeunes gens qui souvent ont été résistants : ils n’étaient pas suspects aux yeux des nazis, qui y voyaient une organisation de jeunesse tournée vers le sport et la nature. Jouant longtemps double jeu, ils ont pu faire des choses magnifiques. Nombre d’entre eux ont été déportés, nombre d’entre eux sont morts. C’est, en 1948, une organisation qui allie l’esprit de 36 et le goût des vacances partagées, entre jeunes gens. Un monde joyeux peuplé de bicyclettes, où l’on s’habille en short, chemise retroussée aux coudes, aux pieds des grosses chaussures, à la bouche les chants de marche et les chants révolutionnaires , les chants traditionnels et les chansons d’amour.

– Jenny aurait voulu être archéologue. Elle aurait pu être une mathématicienne géniale. Elle proteste et me frappe, quand je dis cela, mais je l’ai entendue cent fois regretter de n’avoir pas fait davantage d’études, au lieu de quoi elle a passé sa vie à apprendre à lire à des enfants ; elle y a mis toute son intelligence, toute sa passion.
Encore aujourd’hui, il lui arrive de prendre à son bord un enfant réticent.
Les livres sont les meilleures armes de la liberté. Et la liberté s’apprend. Dans une classe, par exemple. Dans tes classes, dit une élève, on était libres de ne rien faire, et on travaillait comme des fous.

J'ai beaucoup aimé !« Vie de ma voisine », Geneviève BRISAC
Editions Grasset (180 p)
à paraître le 4 janvier 2017
lu en numérique via NetGalley


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« Dans les pas du fils », Renaud et Tom François

dans-les-pas-du-filsA partir du moment où j’ai su que le dernier Laurent Mauvignier, « Continuer », s’inspirait d’une histoire vraie qui avait elle-même donné lieu à un livre-témoignage des deux protagonistes, je me suis dit que, tant qu’à faire, c’est plutôt cet ouvrage-ci que je lirais. Et comme la lecture des premières pages m’a tout de suite accrochée, j’ai accompagné Renaud (le père) et Tom (le fils) jusqu’au Kirghizstan, pour un périple équestre de trois mois censé à terme les reconnecter.

Rien n’est gagné d’avance entre ces deux-là, que la séparation du couple Renaud-Valérie, alliée aux longs déplacements à l’étranger de Renaud, a éloignés depuis un bon moment. Du côté de Tom, les signaux d’alerte sont au rouge : il redouble sa première et ne fiche rien, il est agressif avec les profs et accro à ses doses de cannabis. L’idée de Renaud, acceptée par Valérie et le corps enseignant, est donc d’extraire Tom de son milieu et de le confronter à un environnement radicalement étranger pour qu’il reprenne ses marques. Randonner à cheval mettra le père et le fils à égalité car aucun des deux n’est cavalier.
« Le contact avec la nature sauvage et la solitude m’ont renforcé dans l’idée que Tom avait besoin d’une rupture, de quelque chose d’original qui transformerait nos rapports. Une sorte de voyage initiatique, à la fois pour améliorer notre relation et pour le faire grandir, le faire passer de l’adolescence à l’âge adulte. […] Dans notre société déconnectée du monde réel où l’argent a remplacé les rêves, où l’on parle d’écologie comme d’un concept, nous sommes nombreux à chercher des solutions d’éducation alternative pour aider nos enfants à devenir adultes, à affronter le monde et à vivre heureux. »

« Dans les pas du fils » est un document passionnant, autant pour les relations entre le père et le fils que pour la découverte du Kirghizstan et qui se lit comme un roman. Des semaines de préparation (où la passivité de Tom manifeste son hostilité au projet) à celles qui suivront le (difficile) retour en France, l’aventure est narrée chronologiquement par le père et le fils qui prennent la parole alternativement. Pas de langue de bois, les choses sont dites telles qu’elles ont été vécues et ressenties et tout sonne vrai. On constate à quel point le pari de Renaud était fou (c’est ainsi qu’il le qualifie) quand on mesure l’agressivité de Tom (verbale mais aussi, à un moment, physique) à son égard. On se dit qu’il va bien finir par se passer quelque chose entre eux deux (sinon il n’y aurait sans doute pas eu de livre) mais le rapprochement sera lent et, pour ce qui concerne Tom, l’éventualité d’une rechute réelle lorsqu’il réintègrera le lycée et retrouvera ses amis.

Au final, le bilan de l’expérience s’avèrera plus que positif, mais (Renaud en a conscience sur place) l’équipée était quand même à haut risque car n’importe quel accident aurait pu la faire capoter (bon, me direz-vous, si on mesurait tous les dangers courus, on ne partirait jamais à l’aventure !). Chacun en a tiré profit, non seulement le fils, mais aussi le père :
« Je n’imaginais pas à quel point cette épreuve allait le transformer et, par la même occasion, me changer et m’apaiser. Tom m’a beaucoup appris sur moi-même. Avec le recul, j’ai le sentiment qu’en ayant aidé mon fils, j’ai soigné mon enfant intérieur. »

Extraits :

– A aucun moment on ne m’a dit : si votre fils ne va pas bien, il va falloir travailler sur vous-même si vous voulez qu’il aille mieux. On charge trop le gamin, j’en suis intimement convaincu. Or cette situation est révélatrice d’une souffrance familiale. Il est donc indispensable que moi, en tant que parent, je sois directement impliqué dans cette démarche.

– Tout autour de nous, la nature fait silence et nous sommes au bout du monde en train de nous dire des vérités jusque-là truquées par les uns, par les autres et par nous-mêmes. Je rêvais de moments comme celui-ci, et il a fallu qu’on parte seuls pendant un mois pour commencer à échanger. J’espère qu’il y aura d’autres occasions car nous avons encre tant de choses à nous dire. Dans les familles, les vérités cachées, ça ne manque pas. Nous sommes nombreux à porter des masques, face à nos parents ou à nos enfants, par crainte qu’ils ne voient nos souffrances, nos peurs et nos culpabilités.

– Je reste surpris de le voir s’intégrer si facilement à la vie de ce pays, même dans les situations les moins confortables. Où est le Tom qui traînait au lit, qui refusait de se lever avant onze heures, qui languissait sur le canapé, qui refusait de participer aux activités familiales ? Ce Tom-là a disparu et je découvre une nouvelle facette de mon fils.

J'ai beaucoup aimé !« Dans les pas du fils », Renaud et Tom François (avec Denis Labayle)
Editions Kero (256 p)
Paru en mai 2016
Lu en numérique via NetGalley


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« Féminine », Emilie GUILLAUMIN

feminineA vingt-sept ans, Emma Linarès décide de céder à l’attrait que, depuis longtemps, l’armée exerce sur elle et s’engage. « Féminine » (nom donné aux personnels féminins de l’armée) est la chronique de l’année qu’elle y a passée, de l’entraînement militaire à l’affectation en régiment, en attendant l’éventuel départ en opération extérieure … si tant est qu’il ait lieu.

Si « Féminine » est un roman, il est plus que largement autobiographique et l’héroïne s’avère le double fictif de l’auteur, Emilie Guillaumin, dont elle retrace le parcours. A ce titre, il m’est apparu comme une forme d’auto-thérapie, retour sur une expérience pour l’analyser et la dépasser. Car si l’armée fascine Emma-Emilie, la vision fantasmée qu’elle en a, un rêve romanesque d’existence intense loin de la fadeur commune, aura du mal à s’accommoder de la réalité. L’appel de l’aventure, chez elle, ne rime pas avec l’appel des armes (elle fond en larmes la première fois qu’elle tire au fusil) et l’environnement militaire s’avère ne correspondre, maintenant qu’elle le découvre de l’intérieur, à rien de ce qu’elle est. Rapidement, elle a le sentiment de ne pas être à sa place  dans ce milieu mais, prise par le rythme effréné imposé dans le cadre de sa formation, elle préfère ne pas y penser. Ce ne sera que tout à la fin, alors que son départ en Guyane est proche, qu’elle s’accordera le temps de réfléchir à ce qu’elle est en train de faire.
Cet aspect psychologique mis à part, « Féminine » est avant tout le récit dans le détail du quotidien d’Emma-Emilie. L’auteur a été journaliste (et l’est à nouveau) et s’y entend pour croquer les gens, les situations et les ambiances. De quoi donner un aperçu vivant et haut en couleurs, sans langue de bois, de la chose militaire telle qu’elle l’a vécue.

Cette page « Féminine » tournée, l’auteur voudrait maintenant devenir écrivain. On le lui souhaite. Encore que, avec ce roman, ce soit déjà chose faite.

J'ai bien aimé !« Féminine », Emilie GUILLAUMIN
Editions Fayard (397 p)
Paru en août 2016

Repéré chez Cuné

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« Le goût du large », Nicolas DELESALLE

gout du largeNicolas Delesalle aura-t-il donné à ses lecteurs le goût du voyage en cargo ? Je l’ignore. En tout cas, il m’aura au moins appris que cette forme de croisière inhabituelle existe, certains cargos disposant d’une ou de plusieurs cabines passagers. Le journaliste-écrivain embarque donc en juillet 2015 sur le MSC Cordoba, énorme porte-conteneurs (275 mètres de long) partant d’Anvers pour se rendre à Istanbul.
Le périple est l’occasion pour ce grand reporter (de Télérama) d’appuyer sur la touche pause : « Pendant neuf jours, j’allais devenir un milliardaire du temps, plonger les mains dans des coffres bourrés de secondes, me parer de bijoux ciselés dans des minutes pures, vierges de tout objectif, de toute attente, de toute angoisse. J’allais me gaver d’heures vides, creuses, la grande bouffe, la vacance, entre ciel et mer. ».
Le temps libéré et l’isolement (pas de téléphone portable ni d’internet) lui permettent d’ouvrir quelques conteneurs personnels (pas ceux du bateau) et de nous emmener ainsi aux quatre coins du monde, au gré de ses souvenirs de moments forts ou de rencontres. Images ou scènes saisissantes se succèdent d’un chapitre à l’autre, qui sont autant de choses vues ou vécues à l’occasion de ses reportages et restées enregistrées en lui.
L’auteur nous raconte aussi les différentes étapes de son voyage proprement dit, tout en nous parlant du capitaine du cargo et des membres de l’équipage philippin avec lesquels il a lié connaissance.

Partage vivant et intéressant, témoignage sensible et engagé des expériences vécues par l’auteur, parfois « épuisé par le malheur des autres », « Le goût du large » ne manque pas d’offrir au lecteur de nombreuses occasions de questionner ce qui se passe dans le monde.

Extrait :

Je me sens proche de ce cargo, je devine qu’il est vivant, à sa manière ; il cache une âme sous cet acier rongé par le sel marin et repeint mille fois. Moi aussi, je suis rongé et repeint mille fois. Et moi aussi, je suis venu avec des boîtes. Le chargement a duré toute une vie. Je sais pertinemment ce qu’elles contiennent, mais j’ai envie, j’ai besoin de les rouvrir pour partager ce qui s’y trouve, maintenant, aujourd’hui, au cours de cette parenthèse liquide, sur ce bateau désert en partance pour Istanbul et qui fend la mer noire d’une nuit d’été. Elles sont pleines d’histoires, ces foutues boîtes, des tragédies, des secondes, des angoisses, des larmes, des rires ou des rencontres qui m’ont assez marqué pour que ma mémoire les enferme dans de petits conteneurs rangés au fond de mon crâne par des grues, des portiques et des poulies invisibles. Des histoires multicolores, empilées sur le même homme, comme les conteneurs venus de partout sont empilés dans le ventre du MSC Cordoba, ce cargo, ce frère.

J'ai bien aimé !« Le goût du large », Nicolas DELESALLE
éditions Préludes (320 p)
paru en janvier 2016
lu en numérique via NetGalley

L’avis de : Keisha, Bricabook, A propos de livres, Clara


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« Les années », Annie ERNAUX

AnnéesMontresIl aura fallu que, lors de l’édition 2014 de « Lire en poche », à Gradignan, je sois enthousiasmée par la manière dont la comédienne de La Bibliothèque des livres vivants s’était approprié « Les années » pour que je me décide enfin à lire ce livre d’Annie Ernaux … décision qui s’est concrétisée tout récemment.

Le projet de ce livre, Annie Ernaux l’a très longtemps porté en elle :
« […] l’idée lui est venue d’écrire « une sorte de destin de femme », entre 1940 et 1985, quelque chose comme Une vie de Maupassant, qui ferait ressentir le passage du temps en elle et hors d’elle, dans l’Histoire, un « roman total » qui s’achèverait dans la dépossession des êtres et des choses, parents, mari, enfants qui partent de la maison, meubles vendus. »

« Les années » verront le jour en 2008, alors que l’auteur est âgée de 68 ans. Cette « sorte d’autobiographie impersonnelle » s’étend donc sur presque sept décennies. Annie Ernaux y retrace les différentes étapes de sa vie, jalonnées par la description ponctuelle d’une photo la représentant, avec une certaine mise à distance cependant, induite par l’utilisation du « elle ». L’auteur inscrit cette histoire personnelle dans l’histoire collective, en balayant le champ social autour d’elle pour rappeler les grands événements de chaque époque et retracer l’évolution de notre quotidien (conditions matérielles, mœurs, perception des autres) au cours de toute la période.
Le panorama ainsi dressé est impressionnant. En fonction de son âge, le lecteur est susceptible d’y retrouver des fragments de choses dont il se souvient ou qu’on lui a racontées. Régulièrement, se glisse entre les pages l’évocation d’un repas de famille, rite emblématique dont l’auteur décrit les mutations successives : s’y joue ce qui marque le temps, à la fois la mémoire immédiate des événements et celle plus ancienne, mais aussi et surtout la position de chacun dans le cercle familial, avec la relation que les enfants/adolescents/jeunes gens entretiennent avec leurs aînés.

« Les années » est une œuvre à part, un tour de force littéraire.

Extraits :

(en 1949)
On vivait dans la rareté de tout. Des objets, des images, des distractions, des explications de soi et du monde, limitées au catéchisme et aux sermons de carême du père Riquet, aux dernières nouvelles de demain proférées par la grosse voix de Geneviève Tabouis, aux récits des femmes racontant leur vie et celle de leurs voisins l’après-midi autour d’un verre de café. Les enfants croyaient longtemps au Père Noël et aux bébés trouvés dans une rose ou un chou.
Les gens se déplaçaient à pied ou à bicyclette d’un mouvement régulier, les hommes les genoux écartés, le bas du pantalon resserré par des pinces, les femmes les fesses contenues dans la jupe tendue, traçant des lignes fluides dans la tranquillité des rues. Le silence était le fond des choses et le vélo mesurait la vitesse de la vie.

(avec la naissance d’internet)
La mémoire était devenue inépuisable mais la profondeur du temps – dont l’odeur et le jaunissement du papier, le cornement des pages, le soulignement d’un paragraphe par une main inconnue donnaient la sensation – avaient disparu. On était dans un présent infini.
On n’arrêtait pas de vouloir le « sauvegarder » en une frénésie de photos et de films visibles sur-le-champ. Des centaines d’images dispersées aux quatre coins des amitiés, dans un nouvel usage social, transférées et archivées dans des dossiers – qu’on ouvrait rarement – sur l’ordinateur. Ce qui comptait, c’était la prise, l’existence captée et doublée, enregistrée à mesure qu’on la vivait, des cerisiers en fleur, une chambre d’hôtel à Strasbourg, un bébé juste né. Lieux, rencontres, scènes, objets, c’était la conservation totale de la vie. Avec le numérique, on épuisait la réalité. […] La multiplication de nos traces abolissait la sensation du temps qui passe.

Marquant !« Les années », Annie Ernaux
Paru en 2008
Editions Folio (254 p)


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« La petite femelle », Philippe JAENADA

petite femellePhilippe Jaenada a commencé sa carrière littéraire en nous parlant de lui. Cela m’a valu de lire « Le chameau sauvage », un sacrément bon bouquin (pour peu qu’on apprécie le style de l’auteur, de mon côté au premier essai une paire d’années auparavant, ça n’avait pas tilté et j’avais reposé le livre en me demandant ce que mes copines blogueuses pouvaient bien lui trouver !) et aussi « Plage de Manacora, 16H30 » (plus court, je vous le recommande pour découvrir l’écrivain), qui m’avait tout autant emballée.
Et puis, du propre aveu de l’auteur, la veine autobiographique s’est tarie (je n’ai lu que deux des sept romans appartenant à ce registre). Jaenada s’est donc tourné vers le fait divers. A Lire en poche, je n’avais pas résisté au plaisir d’aller papoter avec lui en lui donnant « Sulak » à dédicacer … mais il faut croire que la vie du bandit en question ne m’intéressait que modérément puisque le livre est toujours dans ma Pile A Lire.
Je me suis dit qu’il en irait autrement avec « La petite femelle », paru en août dernier, malgré son côté pavé (720 pages), car le personnage dépeint m’intriguait. J’avais découvert son existence en lisant le billet de Clara au sujet de « Je vous écris dans le noir », roman de Jean-Luc Seigle qui parle aussi d’elle, Pauline Dubuisson, née en 1927, étudiante en médecine au passé sulfureux (ses relations allemandes pendant la guerre) qui assassina son ancien amant en 1951. Son procès défraya la chronique et inspira, en 1960, le film de Clouzot « La vérité », avec Brigitte Bardot.

Cette histoire, Philippe Jaenada l’a prise à bras le corps et c’est toute la vie de Pauline Dubuisson, pas seulement son crime, qu’il examine de manière approfondie, car son acte ne peut pas être détaché de ce qu’elle est. Mais attention ! Quand Jaenada donne dans la biographie, il ne le fait pas de manière classique : c’est du Jaenada, qu’on lit ! Avec sa faconde (des tas de petites remarques ou métaphores bien à lui, telles : « même s’il est pédagogue comme je suis ballerine russe », « c’est comme équiper les poules de petits casques en cuir quand le renard approche »), ses multiples parenthèses (et après l’avoir lu, on en met partout) et aussi des incises de tailles diverses racontant telle ou telle anecdote privée plus ou moins en rapport avec le propos, comme celle, hilarante, concernant l’occurrence du mot « saucisse » dans ses romans. Vous voilà prévenus ! Que cela ne vous arrête pas pour autant, car ces apartés représentent quelques respirations bienvenues, autant que les commentaires bien sentis que l’auteur peut faire à propos d’untel et untel qui ont altéré la vérité pour mieux servir leurs intentions durant le procès : Jaenada nous dit les choses comme il les a découvertes et quand il n’est pas content, on le sait, le style académique ne passera pas par lui.

Au-delà de la forme, primesautière et percutante, avec un humour toujours apprécié, il y a le fond, en béton armé. Parce que le dossier Dubuisson, Jaenada s’y est totalement immergé et il le maîtrise de A à Z, aussi bien la psychologie de la jeune femme que les faits et leur contexte (on a ainsi un long développement sur Dunkerque pendant la guerre, marquant), avec sur la fin l’exposé de cas similaires à celui de Pauline mais traités par la justice de manière fort différente. Il a épluché et confronté tous les documents relatifs à l’affaire, fouillé dans les archives (« comme un tapir enragé »), bref il n’a laissé aucun détail dans l’ombre, c’est du boulot de pro (dommage que Pauline n’ait pas eu un avocat de sa trempe !). Le résultat est passionnant (et passionné).

Après un tel déluge de compliments, vous vous attendez sans doute à me voir décerner trois ou quatre parts de tarte au titre de ma cote d’amour du livre, vous avez peut-être même déjà jeté un œil à la fin du billet et là, surprise, il n’y a que les deux du « j’ai bien aimé ». C’est que le cas Dubuisson, tout intéressant qu’il soit, n’a pas réussi à retenir mon attention sur la durée. L’honnêteté m’oblige à dire que, en cours de route, mon emballement initial s’est affaibli, je me suis lassée de la principale protagoniste et de tous les détails la concernant et j’ai tout simplement abandonné le bouquin. Et pas que quelques jours, non, quelque chose comme deux mois … J’ai fini par le reprendre et en achever la lecture, avec un intérêt renouvelé après cette longue pause (d’autant que je m’étais arrêtée à un moment où il y avait un certain flottement dans la vie de Pauline Dubuisson, qui se répercutait dans le livre), et la qualité du propos ne s’est pas démentie.
Un roman biographique remarquable, donc, qui met en évidence à quel point la justice rendue a pu être conditionnée par les préjugés de l’époque, mais le nombre de pages est conséquent et la lassitude est malgré tout possible (la preuve).

Extraits :

(au sujet de l’éducation donnée par son père)
Pauline vient d’avoir huit ans quand son père comprend qu’elle n’avancera plus si elle reste à la maison. Il lui a transmis le principal, les trucs et astuces du colonel pour faire usage de ses forces et masquer ses faiblesses, il lui semble qu’elle a bien compris et retenu la leçon. Il a raison. Pauline est fabriquée, maintenant, il n’est plus possible pour elle de revenir en arrière, pas plus que n’importe qui, passé par l’école, ne peut plus se résoudre à admettre que deux et deux font six ou que la lune est plate. Il va falloir qu’elle fasse avec.

(Pauline à l’école)
Elle choque élèves et professeurs, on la trouve anormale, sèche, brutale, déjà même cynique selon certaines dames psychologues (cynique à huit ans, ça glace un peu, ça fait Chucky poupée sanglante).

(au sujet de la manière dont toute la vie de Pauline Dubuisson a été décortiquée a posteriori)
Plus j’avance avec Pauline, plus je réalise que les moindres actes d’une vie, anodins ou pas sur le moment, sont épinglés sur nous comme des poids de plomb le jour où on déraille et où tous les regards se tournent vers nous – c’est ce qui s’est passé pour elle en tout cas, on a transformé et alourdi tout ce qu’elle a fait ; même quand c’était : rien. Je me demande, en regardant en arrière, ce qu’on épinglerait sur moi.

J'ai bien aimé !« La petite femelle », Philippe JAENADA
Editions Julliard (720 p)
Paru en août 2015
lu en numérique via NetGalley

Les avis de : Micmélo, Miss Alfie, Sandrine (qui l’a dévoré en deux jours !)


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« Et tu n’es pas revenu », Marceline LORIDAN-IVENS (avec Judith Perrignon)

9782246853916-V-V08.indd« […] à Drancy, tu savais bien que rien ne m’échappait de vos airs graves à vous les hommes, rassemblés dans la cour, unis par un murmure, un même pressentiment que les trains s’en allaient vers le grand Est et ces contrées que vous aviez fuies. Je te disais : « Nous travaillerons là-bas et nous nous retrouverons le dimanche ». Tu m’avais répondu : « Toi, tu reviendras peut-être parce que tu es jeune, moi je ne reviendrai pas ». Cette prophétie s’est inscrite en moi aussi violemment et aussi définitivement que le matricule 78750 sur mon bras gauche, quelques semaines plus tard ».
Marceline Rozenberg (le nom de jeune fille de l’auteur) a 15 ans quand elle et son père, juif polonais qui avait émigré en France, sont déportés à Auschwitz-Birkenau, si proches (les deux camps sont éloignés de 3 kms) et si loin l’un de l’autre (le père et la fille se croiseront une fois, un moment fort du récit).
Deux ans après, Marceline fait partie des rescapés. Son père, non, comme il l’avait pressenti.
Dans cette lettre qu’elle lui adresse, soixante-neuf ans plus tard, elle raconte.
L’irracontable, d’abord, à savoir le camp et ce qui y a subsisté d’elle, un corps acharné à survivre.
Puis le retour, les proches auxquels on ne peut se confier, ils ne peuvent pas comprendre ce qu’ils n’ont pas vécu, ils veulent qu’elle oublie, reprenne au plus vite une vie normale. Le seul qui aurait pu l’aider est absent, lui dont elle a été séparée alors qu’elle avait encore tant besoin de lui (« J’étais ta chère petite fille. On l’est à tous les âges. J’ai eu si peu de temps pour faire provision de toi. ») .
Elle dit la difficulté à vivre à nouveau (« On le sent toute sa vie qu’on est revenu ») et cet antisémitisme qui continue à rôder dans la France d’après-guerre (et semble destiné à ne jamais disparaître, elle y revient plus loin). Elle dit sa famille qui ne s’est jamais remise de ce non-retour du père. Elle revient sur son parcours, à lui, qu’elle a mieux compris en prenant de l’âge car « Il faut vieillir pour accéder aux pensées de ses parents. » Elle évoque le sien, aussi, avant de conclure avec cette ultime interrogation, sans réponse définitive, sur une vie dont elle n’est pas toujours certaine qu’elle valait d’être poursuivie, après sa jeunesse massacrée …

Un texte court mais très dense, porté par une écriture sensible et percutante (l’écrivain Judith Perrignon a contribué à sa rédaction), toute une vie ramassée en cent petites pages qui sont de celles que l’on n’oublie pas.

Marquant !« Et tu n’es pas revenu », Marceline LORIDAN-IVENS (avec Judith Perrignon)
Editions Grasset (107 p)
Paru en janvier 2015

Les avis de : Leiloona, Cathulu, Clara, Eva Sherlev, Micmelo, Keisha, Véronique, aproposdelivres , Anne


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« Madame Vigée Le Brun – Amie et portraitiste des reines », Inès de KERTANGUY

vigée couvertureL’exposition actuellement consacrée au Grand Palais à Elisabeth Vigée Le Brun (1755 – 1842) a trouvé un écho sur les tables des librairies, où l’on voit fleurir les ouvrages la concernant (c’est d’ailleurs eux que j’avais repérés avant d’avoir connaissance de l’événement justifiant ce soudain regain d’intérêt pour le peintre). Les éditions Tallandier, à cette occasion, rééditent la biographie d’Inès de Kertanguy, initialement publiée en 1994 par la Librairie Académique Perrin.

Rédigée d’une plume alerte, cette biographie agrémentée d’un encart de huit pages de reproductions des tableaux de l’artiste, a l’insigne mérite de se lire aisément car elle va à l’essentiel (en témoigne son nombre de pages limité, allié à une police de caractère confortable). Elle permet donc au néophyte d’en savoir un peu plus sur ce peintre réputé, sans se perdre dans un pavé indigeste et/ou trop érudit, fourmillant de détails dont il n’a que faire, ce que sont parfois (pour ne pas dire trop souvent) les biographies de ce genre. Les chapitres sont courts et portent des intitulés qui peuvent être triples et en annoncent précisément le contenu. L’auteur veille à intégrer le parcours du peintre dans son contexte historique, ce qui offre au lecteur la possibilité de survoler près de 87 ans d’une histoire de France fort troublée.

La Révolution n’y est pas présentée sous son meilleur jour, c’est le moins qu’on puisse dire, au point que je me suis demandée si l’auteur n’avait pas été contaminée par les convictions royalistes de son sujet d’étude ou bien si elle ne les partageait pas, tout simplement. Elle a, par ailleurs, une petite tendance au name-dropping, en nous fournissant de temps en temps une série de noms de personnages de la noblesse pas forcément célèbres et présents ici ou là, sans que cela apporte grand-chose au récit quand on ne les connaît pas.

La Paix ramenant l'Abondance (1780)

La Paix ramenant l’Abondance (1780)

Pour ce qui concerne l’artiste, Inès de Kertanguy semble ne lui trouver quasiment aucun défaut, au point que l’image qu’elle en offre en est presque trop lisse. J’ai aussi guetté, en vain, l’apparition d’un ou de plusieurs amants, car après tout la dame n’était guère éprise de son mari et de toute façon il ne l’a pas accompagnée lorsqu’elle a émigré et séjourné hors de France pendant plus de dix ans. J’ai aussi eu la surprise, quand j’ai regardé ensuite le documentaire d’Arte sur le même sujet, de découvrir que la fille du peintre, Julie, était morte de la syphillis après être tombée dans la prostitution. De cela il n’est fait nulle mention dans l’ouvrage : la brouille entre Elisabeth et la jeune femme, survenue des années auparavant, y est pourtant clairement expliquée mais, au moment du décès de celle-ci (en 1819, à 39 ans), l’auteur évoque seulement une maladie qui l’avait rendue méconnaissable et le fait qu’elle était criblée de dettes.

Malgré tout, même si pour les raisons que je viens d’évoquer, j’ai parfois été un peu agacée en la lisant, j’ai apprécié cette biographie qui m’a permis de satisfaire ma curiosité. J’ai admiré la manière dont Elisabeth Vigée Le Brun, très jeune, avait dû se mettre à gagner sa vie, suite à la mort de son père, et réussi à percer dans le milieu des portraitistes (de ce point de vue-là, j’aurais aimé que l’aspect peinture proprement dit soit davantage développé, il y a des précisions fournies dans le documentaire d’Arte qui ne l’étaient pas dans le livre). Je pense qu’effectivement elle était dotée d’une personnalité volontaire mais très affable, qui doit se refléter dans les Souvenirs qu’elle a rédigés à la fin de sa vie, où elle raconte les choses avec pas mal de diplomatie (l’auteur en cite des extraits, toujours bienvenus). Il reste que son parcours, impressionnant tant elle a vu d’années, de pays et de personnalités, m’est désormais un peu plus familier.

J'ai bien aimé !« Madame Vigée Le Brun – Amie et portraitiste des reines », Inès de KERTANGUY
Librairie Académique Perrin 1994, 2000
Editions Tallandier (326 p)
Paru en septembre 2015


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« Wild Idea », Dan O’BRIEN

Wild ideaCela faisait un moment que je tournais autour de Dan O’Brien (enfin, façon de parler) et j’ai finalement franchi le pas avec son dernier livre paru, « Wild idea – Des bisons à la terre et de la terre aux bisons ».
Même s’il s’inscrit dans le prolongement direct de son précédent opus, « Les bisons du Cœur-Brisé », il peut se lire indépendamment (la preuve). L’auteur y raconte comment il a décidé, parce que l’opportunité s’est présentée, de procéder au transfert et à l’extension de l’élevage de bisons qu’il possédait déjà vers un emplacement d’une taille beaucoup plus importante au sein des Grandes Plaines, où les Indiens chassaient ces animaux avant que les colons débarqués ne les exterminent (les Indiens et les bisons). En parallèle, il faudra réaliser un abattoir mobile grand modèle, qui « moissonnera » les bisons et traitera la viande sur place, toujours dans le souci de respecter au mieux les bêtes. Deux opérations d’envergure, donc, qui permettront de réintroduire des bisons en terre indienne et auxquelles les Indiens seront associés. Le tout ne fonctionnera, d’un point de vue économique, que si le versant commercial n’est pas négligé (il faudra augmenter les ventes).

Dis comme ça, l’affaire sonne un tantinet trop technique pour attirer le chaland, pardon, le lecteur potentiel. Mais s’il y a effectivement de la technique, avec des tas de questions matérielles et surtout financières à traiter (comprendre au sein desquelles Dan O’Brien se débat alors qu’il n’y connaît pas grand-chose et ne s’y intéresse guère), il n’y a pas que cela. Dan O’Brien est avant tout un homme de passion et de conviction et il en faut pour faire aboutir une idée aussi wild (sauvage), un projet presque fou car il remet complètement en cause l’équilibre qu’avait trouvé l’entreprise menée jusque-là. De fait, ce n’est pas l’appât du gain qui motive le narrateur (il risque de tout perdre dans l’histoire), mais la volonté d’agir, à son niveau, pour continuer à remettre un peu d’équilibre dans un écosystème sinistré, en rendant aux bisons, même à une toute petite échelle, la place qu’ils y occupaient et en fournissant aux amateurs de la viande saine d’animaux vivant en liberté.

J’ai suivi avec beaucoup d’intérêt ce récit, qui nous offre au passage quelques belles incursions dans les Grandes Plaines, nous donne un aperçu de la vie rude qu’on y mène et de l’élevage des bisons. Si l’aspect technique (financier notamment) n’est pas ce qui m’a le plus accrochée, j’ai aimé partager les différentes étapes de cette aventure, les moments forts mais aussi ceux où règnent le doute et l’inquiétude, que l’auteur nous fait vivre en nous plongeant dans son quotidien (souvent stressant) et dans celui de ses proches. Car il est aussi question de la femme de l’auteur (qui tient un restaurant jusqu’à ce qu’elle travaille à temps plein pour la Wild Idea Buffalo Company), de sa fille, de son plus précieux collaborateur … Les évoquer donne lieu à nombre d’anecdotes extrêmement vivantes, parfois très émouvantes.Moving-Buffalo

« Wild idea » raconte avec une fièvre et un enthousiasme communicatifs une aventure risquée mais réussie (voir le site  ici), dans laquelle Dan O’Brien s’est senti obligé de se lancer parce qu’il est profondément, viscéralement attaché à la terre qui le (nous) porte.

Extrait :
(l’auteur va rencontrer, avec sa femme, un certain Joe Ricketts, un homme très fortuné qui l’a contacté sans préciser l’objectif de l’entrevue)

« […] malgré tout mon pessimisme, je ne pouvais m’empêcher d’attendre quelque chose de cette rencontre. Joe était un homme d’affaires qui avait monté une compagnie dont la réussite était incroyable. […] D’une simple pichenette, ce type pouvait transformer tout mon univers et remettre les Grandes Plaines sur la voie de la santé et de l’équilibre.
Quand nous sommes arrivés à l’hôtel local pour le petit déjeuner, j’avais fait taire en moi le désabusé lassé du monde et c’est l’optimiste simple et naïf des Grandes Plaines qui a tendu la main et souri à Joe. […] J’étais prêt à affirmer qu’un immense troupeau pouvait regonfler le moral des Américains. Je voulais parler de la diversité des espèces, de la séquestration du dioxyde de carbone, de l’injustice sociale. Mais je n’en ai pas eu l’occasion. A la place, j’ai appris que Joe avait commandé de la viande chez nous et l’avait trouvée si bonne qu’il avait l’intention de démarrer sa propre société de viande de bisons. En réalité, il était venu nous soutirer des informations.

[…] (Joe Ricketts compte investir en Sibérie pour y implanter des bisons sur des pâturages vendus pour une bouchée de pain)

Malgré mes propres convictions sur la valeur de notre activité, j’étais assailli de doutes. Qu’est-ce que je faisais de ma vie ? Comment la comparer à celle de Joe Ricketts ? Il était sûr de tout ce qu’il faisait et je n’étais sûr de rien. Il avait l’air heureux de transformer des bisons en bénéfices. J’étais le seul à m’inquiéter pour leur sort et celui de leur écosystème jusqu’à en perdre le sommeil. »

J'ai beaucoup aimé !« Wild Idea – Des bisons à la terre et de la terre aux bisons », Dan O’Brien
Titre original Wild Idea (2014)
Récit traduit de l’anglais par Walter Gripp
Editions Au diable vauvert (395 p)
Paru en avril 2015

Repéré chez Keisha, bien sûr !

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