Sur mes brizées

Où il est, surtout, question de livres !


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« L’imprévu », Chris BOHJALIAN

imprevuRichard Chapman, banquier quadragénaire auquel tout a réussi, participe à l’enterrement de la vie de garçon de son frère cadet dans sa propre demeure, qu’il a obligeamment prêtée pour l’occasion. La soirée, copieusement arrosée, s’échauffe encore avec la présence de deux jeunes stripteaseuses russes, accompagnées de leurs gardes du corps … et finit par déraper tragiquement, de la manière la plus imprévisible qui soit.
En état de choc, Richard téléphone à son épouse pour lui raconter le drame qui s’est déroulé chez eux, et ne parvient pas à passer sous silence la manière dont il s’est, de son côté, un peu trop laissé aller.
La tempête médiatique déchaînée par les événements risque alors de tout emporter sur son passage : son emploi dans une banque respectable, qui craint pour sa réputation, et sa famille, car sa femme et sa petite fille lui en veulent de ce qui leur arrive.
La chronique de cette soudaine traversée du désert, telle que chacun d’eux la vit, croise le récit d’Alexandra, une des deux jeunes stripteaseuses qui sont en réalité victimes d’esclavage sexuel.

Remarque liminaire : il m’a fallu accepter que Richard Chapman ait pu offrir sa maison comme cadre de l’enterrement de vie de garçon de son frère, quel manque de circonspection de sa part quand on connaît le caractère dissipé du frangin, mais de toute façon je n’avais pas le choix car sans cette soirée, pas d’histoire.

Même si, excepté dans la dernière partie, il n’y a pas d’enjeu narratif autre que l’évolution psychologique des différents protagonistes, directement liée aux répercussions du drame dans leur vie quotidienne ( = comment leur environnement familial, amical et professionnel réagit), je n’ai pas pu lâcher ce roman, tant j’y étais immergée. Tout y sonne juste, aussi bien la peinture des caractères que le récit d’Alexandra, pour lequel l’auteur s’est dûment documenté et qui illustre la manière dont peut fonctionner l’esclavage sexuel en Russie. On lit, et on souffre avec les personnages (y compris celui de Richard, un homme droit qui n’en méritait pas tant), sans avoir la sensation d’être voyeur : l’auteur n’a en effet pas cédé à la facilité puisqu’il ne s’autorise aucune scène de sexe, alors que c’est bien le sexe qui est le moteur du roman.
Un roman sombre et prenant.

J'ai bien aimé !« L’imprévu », Chris BOHJALIAN
Titre original The Guest Room (2016)
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Caroline Nicolas
Editions Le Cherche Midi
Paru en mars 2017
Lu en numérique via NetGalley


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« Agatha Raisin enquête – La quiche fatale », M.C BEATON

agatha-raisin-et-la-quiche-fataleA cinquante-trois ans, l’énergique Agatha Raisin a décidé de laisser tomber Londres et la florissante agence de relations publiques qu’elle dirige, pour se retirer dans un charmant cottage dans les Costwolds : elle vient de l’acheter et de le faire aménager, réalisant ainsi un rêve qu’elle nourrissait depuis fort longtemps.
A peine installée, elle décide d’accélérer son intégration villageoise en participant au concours gastronomique local et, comme elle est incapable de cuisiner, file acheter une quiche chez un traiteur réputé à Londres. Manque de chance : non seulement, sa quiche ne gagne pas, mais elle fait une victime par empoisonnement !
Le remords et la curiosité aidant, Agatha Raisin commence à fourrer son nez un peu partout, ce qui n’est pas du goût de tout le monde …

Il a fallu un énième billet sur ce livre (merci Kathel) pour que je me décide enfin à ne pas le zapper : je l’avais pourtant vu fleurir sur les blogs il y a quelques mois, mais le titre et la couverture ne m’avaient pas donné envie d’aller y regarder de plus.
J’ai donc fait la connaissance de cette chère Agatha Raisin, je dis chère parce que je l’ai bien aimée, avec son côté pète sec / brut de décoffrage mais pas irrécupérable non plus, il y a bien un cœur qui bat sous l’enveloppe plutôt revêche de cette robuste femme d’âge mûr au physique quelconque. La voir chercher à faire son trou dans son nouvel habitat est réjouissant : elle y met la pugnacité qui a fait son succès professionnel mais ça ne marche pas forcément et elle en vient à s’interroger sur sa décision d’exil loin de Londres.

C’est davantage les heurs et malheurs du personnage et le microcosme (le village avec son pub, ses dames patronnesses + quelques figures hautes en couleur) ainsi que la région (très l’Angleterre-telle-qu’on-se-la-représente) dans lesquels il évolue qui m’ont intéressée que l’ « enquête » à proprement parler. Celle-ci se poursuit au demeurant tranquillement au fil des pages, sans qu’Agatha y prenne toujours une part active. Il faut dire que Billy Song, jeune policier qui a su d’emblée passer outre la rugosité de son caractère, est inquiet pour elle et n’arrête pas de chercher à la dissuader de poursuivre ses investigations.

Premier volet des aventures d’Agatha Raisin, enlevé et amusant, « La quiche fatale » est un sympathique divertissement !

J'ai bien aimé !« Agatha Raisin enquête – La quiche fatale », M.C. BEATONyear-in-england
Titre original The Quiche of Death (1992)
Traduit de l’anglais par Esther Ménévis
Editions Albin Michel
Paru en juin 2016 (320 p)


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« Les Garçons de l’été », Rebecca LIGHIERI

garcons-de-leteNe vous y fiez pas : sous cette couverture claire se déroule un roman sombre à souhait, un roman comme je les aime, français mais qui m’a rappelé ses confrères américains (avec un petit côté « Il faut qu’on parle de Kevin ») tant l’histoire y est forte et bien menée. Sombre, donc, et pourtant ce n’est pas le soleil qui lui fait défaut, aussi bien celui des plages de Biarritz et Hossegor que celui des côtes réunionnaises.
La Réunion (avec quelques pages superbes de randonnée dans les terres), c’est là que tout commence ou plutôt que tout semble finir pour Thadée, 20 ans, jeune homme aux allures de demi-dieu venu se frotter aux vagues locales. Mais les requins s’intéressent de près aux surfeurs et Thadée rentre en France avec une jambe en moins …

J’ai plongé dans « Les Garçons de l’été » et les vagues ne m’ont pas lâchée ! Je n’avais pas du tout entendu parler de ce livre, paru en janvier, avant que ma bibliothèque ne le commande, mais le thème (un peu glauque, ce qui n’était pas pour me déplaire) ne pouvait qu’interpeller une presque Hossegorienne comme moi.surfrd
De surf, il sera souvent question au fil des pages (de quoi constater que mon vocabulaire gagnerait à être encore enrichi dans ce domaine), puisque Thadée aussi bien que son cadet d’un an, Zach, lui vouent la même passion. Mais c’est la famille qui est au cœur du roman, avec des personnages qu’on n’oubliera pas, de même que quelques autres gravitant dans leur orbite (je pense en particulier à Cindy, l’amie de Zach). Mylène, la mère, est en adoration devant les deux magnifiques jeunes hommes qu’elle a engendrés. Jérôme, le père, leur a servi de coach sportif durant toute leur enfance. Ysé, la benjamine de dix ans, indépendante et originale, vit sa petite vie avec eux mais un peu à la marge. De chacun nous ferons, progressivement, connaissance. L’histoire et ses rebondissements se nourrissent de ce que, au fond, ils se révèlent être.

« Les Garçons de l’été » est un roman prenant, impeccablement construit, où la tension est omniprésente : une réussite !

J'ai beaucoup aimé !« Les Garçons de l’été », Rebecca LIGHIERI
Editions P.O.L (440 p)
Paru en janvier 2017


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« Le gardien des choses perdues », Ruth HOGAN

gardienDans le train de London Bridge à Brighton, Anthony Peardew trouve une boîte à biscuits contenant des cendres, qu’il suppose être les restes d’une crémation. Il la rapporte chez lui, une belle demeure victorienne, et l’entrepose sur une des multiples étagères de la pièce où il range précieusement tous les objets perdus, après les avoir dûment étiquetés en indiquant le jour et le lieu où il les a trouvés. Il procède ainsi depuis 40 ans, depuis qu’a disparu celle qu’il aimait, qui a fait de lui le Gardien des choses perdues. Ces objets, il lui arrive d’imaginer leur histoire, ils ont été la matière des nouvelles qu’il leur a consacrées durant sa carrière d’écrivain.
Mais c’est à Laura, sa fidèle assistante, que va bientôt échoir une tâche effarante : rendre ces objets à leurs propriétaires …

On découvrira, rapidement, la raison pour laquelle Anthony s’est mis à collectionner ainsi les objets trouvés, mais on se demandera aussi pourquoi, tout au long du récit, court en contrepoint une autre petite histoire, non moins intéressante, commencée quarante ans plus tôt et concernant une certaine Eunice. D’autres histoires émaillent la trame principale, puisqu’y sont insérées quelques-unes des nouvelles rédigées par Anthony. J’ai cru au début qu’elles allaient rompre mon rythme de lecture, mais non : ni trop nombreuses ni trop longues, elles accrochent immédiatement et sont alertes et surprenantes, échos de vie parfois amers.
Laura se révèle la figure principale, au parcours chaotique, peu sûre d’elle et qui a enfin pris ses marques lorsqu’elle a été embauchée par Anthony, dans une maison sous le charme de laquelle nous tombons à notre tour. Il y aussi un (beau) jardinier, Freddy et une jeune voisine trisomique, Sunshine, qui va se faire une place dans la maison où elle sera toujours prête à offrir « la bonne petite tasse de thé ».

« Le gardien des choses perdues » est un roman à la construction habile dans lequel on se sent bien, tant s’en dégage un agréable parfum de bienveillance envers soi et envers autrui : un gros plaisir de lecture !year-in-england

J'ai beaucoup aimé !« Le gardien des choses perdues », Ruth HOGAN
Titre original The Keeper of Lost Things (2017)
Traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf
Editions Actes Sud (348 p)
Paru en février 2017


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« Volia Volnaïa », Victor REMIZOV

voliaC’est aux confins de la Russie, dans la taïga sibérienne, que se déroule « Volia volnaïa », roman où ces vastes espaces ont autant d’importance que les hommes qui les parcourent, avec leurs rêves, leurs grandeurs et leurs bassesses.
Quand revient le temps de la chasse, à l’orée de l’hiver, ils retrouvent cette nature sauvage dans laquelle ils s’enfoncent, rouvrant les isbas qui leur servent de refuges. Ces chasseurs sont aussi des pêcheurs et l’économie de leur village repose sur la vente des conteneurs d’œufs de saumon qu’ils collectent, sur laquelle la milice prélève 20%, personne n’y trouve rien à redire, ça se passe comme ça en Russie, la corruption à tous les niveaux du pouvoir.
Cette mécanique bien huilée se grippe suite à une altercation entre l’un des villageois, Stepane Kobiakov et le chef de la milice, Alexandre Mikhaïlovitch Tikhi et son adjoint, Gnidiouk Semionovitch. Stepane n’était pas en tort mais l’attitude agressive de Gnidiouk l’a fait sortir de ses gonds et la situation a un peu dégénéré. Tikhi ne réussit pas à étouffer l’affaire comme il le souhaiterait et voilà Stepane Kobiakov devenu, aux yeux de Moscou qui dépêche ses forces spéciales sur place, l’ennemi public numéro 1 …

« Volia volnaïa » (« liberté libre ») est un roman sacrément dépaysant. Avec lui, c’est la Sibérie comme si vous y étiez, ambiance taïga-chasse-pêche-vodka (aucun Russe ne semble échapper à la vodka !) garantie. C’est aussi une totale absence de langue de bois : la Russie est pourrie jusqu’à l’os, ça ne date pas d’hier et ça n’est pas prêt de prendre fin. Moi, de mon côté, c’était moins le fait que les villageois soient assujettis à leur milice qui me choquait que la manière dont ils éventrent les saumons à tour de bras pour récolter des tonnes d’œufs et tuent les zibelines pour vendre leurs peaux, sans paraître respecter des quotas, à croire que l’abondance poissonneuse et giboyeuse durera de toute éternité. Que voulez-vous, c’est mon idéal Indien qui ne prélève que le nécessaire et rend grâce à la terre de le lui fournir qui parle.
Cela ne m’a pas empêchée de m’intéresser aux personnages (en remerciant l’auteur de nous en avoir dressé, au début du livre, la liste comprenant toutes les manières dont ils peuvent être nommés car qui n’a jamais eu des doutes à ce sujet en lisant de la littérature russe ?). Ils ne sont pas (enfin, il y a des exceptions !) monolithiques, y compris le citadin Ilya Jebrovski en vacances nature, et les découvrir, pour certains, en profondeur, contribue à l’intérêt du récit. Celui-ci s’avère de plus en plus tendu et on se dit qu’on lit la chronique d’une catastrophe annoncée … mais la fin m’a surprise (et beaucoup plu).

Extrait :
Comme la plupart des saisonniers, il aimait particulièrement ces jours précédant l’ouverture de la chasse. La rivière, la forêt, tout était à redécouvrir, tout avait légèrement changé. C’était comme retrouver un vieux copain que l’on n’a pas vu depuis un an. Tiens, il a des cheveux gris, une nouvelle cicatrice, des rides qu’on ne lui connaissait pas auparavant. Pareil. A un endroit, la berge s’affaissait, avalée par la rivière, le sentier avait disparu, un tilleul séculaire gisait, arraché, en travers de la clairière, ayant évité de justesse une petite isba. Mais surtout, il y avait une multitude de détails. Les couleurs étaient vives, comme rénovées.
Cette répétition éternelle et inépuisable – il verrait la même nature que l’an passé, qu’il y avait deux ans, et pourtant, ce serait comme une nouvelle rencontre – procurait une grande joie à Guenka, elle conférait un sens à son existence. La fraîcheur et l’infini de la vie l’élevaient au-dessus de la terre, au-dessus de la rivière et de la taïga. Dans ces moments, il avait l’impression qu’il en serait toujours ainsi.

J'ai bien aimé !« Volia volnaïa », Victor REMIZOV
Traduit du russe par Luba Jurgenson
Editions Belfond (464 p)
Paru en janvier 2017
Lu en numérique via NetGalley


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« Superposition », David WALTON

superpositionNew Jersey, années 2030
Brillant physicien, Jacob Kelley a quitté l’univers de la recherche pour l’enseignement. Depuis, il mène une vie sans histoire auprès de sa femme, Elena et de leurs trois enfants, deux grandes filles et un petit garçon. Jusqu’au soir où Brian Vanderhall, son ancien collègue et ami, débarque chez lui armé de la ferme intention de lui exposer les spectaculaires résultats de ses récentes recherches et d’un pistolet pour étayer sa démonstration : il annonce à Jacob qu’il va tirer sur Elena sans que la balle l’atteigne !
Le lendemain, Brian est retrouvé mort et Jacob inculpé de meurtre …

Si je vous dis que « Superposition » est un thriller quantique, inutile de paniquer ! Parce que, moi aussi, je n’y entravais rien, au monde quantique (j’ai même laissé tomber la BD éponyme que j’avais empruntée à la bibli, en espérant y voir plus clair). Sauf que « Superposition », ce n’est pas la-physique-quantique-pour-les-nuls mais plutôt la-physique-quantique-par-l’exemple et avant tout un sacrément bon roman polar-SF du genre page-turner comme je me réjouis d’en lire !
C’est Jacob qui raconte et son récit, de manière surprenante, se superpose à un autre. Le ton est familier (c’est un récit de lui à nous) et alerte, comme le rythme, et les principaux protagonistes n’ont aucun mal à susciter notre sympathie. L’histoire est pour le moins originale et on se demande où elle va nous mener (vers un dénouement pas décevant, si vous voulez tout savoir).
Je suis sortie du bouquin ravie d’avoir passé un aussi bon moment de lecture et, cerise sur le gâteau, d’avoir ENFIN compris (un petit) quelque chose au monde quantique !

N.B. : la postface de Roland Lehoucq, « Physique et réalité », abandonnée au bout de quelques pages en me disant que j’y reviendrais (hum …) m’a toutefois rappelé, si besoin était, que je ne maîtrisais pas encore complètement le sujet 😉 .

J'ai beaucoup aimé !« Superposition », David WALTON
Editions ActuSF (408 p)
Paru en 2016

Repéré chez Lune.
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« Quelques minutes après minuit », Patrick NESS (livre et film)

QMAM_A63593_couv.indd« Quelques minutes après minuit » est un roman pour adolescents (à partir de 10/12 ans) que j’ai lu dans l’édition publiée par Gallimard Jeunesse à l’occasion de la sortie (4 janvier 2017) du film éponyme qui en est l’adaptation.
A l’origine du livre, il y a ce qu’avait esquissé l’écrivain Siobhan Dowd : « Elle avait les personnages, une ébauche, et un début ». Mais elle est morte et son éditrice a confié son idée à Patrick Ness (dont j’avais beaucoup aimé la trilogie du « Chaos en marche »). Ainsi est né « Quelques minutes après minuit », paru en 2011.

Conor O’Malley, treize ans, vit avec sa mère gravement malade. Depuis quelque temps, il est régulièrement réveillé la nuit par un cauchemar terrible.
Un soir, alors que ce funeste cauchemar l’a tiré du sommeil quelques minutes après minuit, un monstre immense et effrayant, né de l’if qui se dresse près de l’église à l’horizon, lui rend une première visite. Il se propose de lui raconter trois histoires et, quand il en aura fini, ce sera au tour de Conor de lui raconter la quatrième minutes2
Le quotidien de Conor est difficile : sa mère lutte contre une maladie insupportable ; lui-même est harcelé à l’école par trois de ses camarades ; enfin, il doit s’accommoder de sa très stricte grand-mère, chez laquelle il est contraint d’habiter quand sa mère fait des séjours à l’hôpital. Le monstre fait donc irruption auprès d’un jeune garçon en proie à des sentiments douloureux mais aussi violents, même s’il n’en a pas conscience  car il les intériorise et c’est sur ce terreau que le livre est construit. 
Je crois n’avoir jamais lu un roman jeunesse aussi déroutant que celui-ci. D’ailleurs je ne recommande ni le livre ni le film pour des enfants trop jeunes, ils passeraient à côté. Les histoires que raconte l’arbre-monstre sont, volontairement, ambiguës : leur dénouement, dérangeant, ne permet pas de saisir directement où le narrateur voulait en venir. Où donc est leur leçon, leur « morale » ? Comme dans la réalité, c’est-à-dire dans la vie en général et dans celle de Conor en particulier, les choses ne sont pas forcément faciles à comprendre, il y a ce qu’on voit et ce qui se cache en dessous. Dans « Quelques minutes après minuit », roman-conte aussi riche que complexe, le récit ne va jamais là où on l’attend. Car « Il n’y a pas toujours un gentil. Et pas toujours un méchant non plus. La plupart des gens sont entre les deux. »minutes3Le livre, agrémenté des superbes dessins de Jim Kay (repris de l’édition originale), est suivi d’un chapitre (très intéressant) portant sur la naissance du roman et d’un dossier (les deux richement illustrés) consacré à son adaptation cinématographique, dossier qui m’a donné envie de voir le film réalisé par J.A. Bayona. Et je n’ai pas été déçue ! Il est rare qu’une adaptation cinématographique corresponde parfaitement à ce qu’on s’imagine quand on lit mais pour « Quelques minutes après minuit » (scénario écrit par l’auteur et dans l’ensemble fidèle au livre, même si le personnage de Lily en est absent) c’est le cas.minutes5
Soulignons déjà le casting, tout bonnement parfait : le jeune acteur qui joue Conor est d’un naturel confondant et Felicity Jones (la mère) et Sigourney Weaver (la grand-mère) elles aussi impeccables. Quant à l’univers du roman, il est restitué de telle manière qu’en voyant le film j’ai eu l’impression d’être projetée au milieu des pages, y compris dans les séquences animées reprenant les histoires racontées par le monstre : magnifique !

J'ai beaucoup aimé !« Quelques minutes après minuit », Patrick NESS (d’après une idée originale de Siobhan Dowd)
Titre original A Monster Calls (2011)
Traduit de l’anglais par Bruno Krebs (2012)
Edition Gallimard Jeunesse (357 p)
Paru en novembre 2016


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« De sang-froid », Truman CAPOTE

de-sang-froidA peine avais-je commencé la lecture de « De sang-froid » que c’est l’adjectif remarquable qui m’est venu à l’esprit (j’étais saisie par la qualité de l’écriture) et cette première impression ne s’est pas démentie tout au long de ma lecture : j’ai rarement lu une œuvre qui m’a autant impressionnée, tant sur le fond que sur la forme !

L’histoire est celle d’un quadruple meurtre survenu dans le village de Holcomb au Kansas, celui de Mr Clutter, un riche fermier, sa femme et leurs deux enfants, Nancy (17 ans) et Kenyon (15 ans), assassinés à leur domicile dans la nuit du 15 novembre 1959 par Richard Hickock et Perry Smith. Les deux individus étaient venus voler l’argent qu’ils pensaient trouver dans un coffre-fort. Il n’y avait ni coffre-fort ni argent et ils sont repartis avec une quarantaine de dollars …

S’emparant de cette sinistre affaire qui avait défrayé la chronique, Truman Capote construit un récit passionnant et rythmé, qui se lit comme un roman. Si on imagine sans peine l’effarant travail de collecte d’informations qui fut le sien, la fluidité de la narration n’en laisse rien transparaître. Contrairement à ce qui se passe actuellement dans ce genre d’ouvrage d’investigation, où l’auteur se plaît à évoquer ses recherches en même temps qu’il livre leur résultat, Truman Capote s’efface complètement, une fois tournée la page de ses Remerciements liminaires. Seuls sont placés sous le feu des projecteurs les deux criminels, leurs victimes et les enquêteurs, sans oublier une pléthore de personnages croisés au fil des événements, toujours dépeints en quelques traits efficaces car Capote maîtrise l’art de la description comme un dessinateur celui du croquis. C’est peu dire que, grâce à lui, nous avons une meilleure connaissance du drame. Non, nous avons l’intime conviction de tout en connaître et de comprendre ce qui s’est joué.

Rien n’est laissé dans l’ombre, à commencer par ce qui concerne les faits. Truman Capote les raconte en s’appuyant sur une chronologie rythmée et tendue, alternant les séquences consacrées à ce qui se passe à Holcomb avec le parcours des deux meurtriers, aussi bien avant qu’après le massacre. Nous saurons tout de ce qui s’est passé cette terrible nuit mais sans jamais avoir la sensation d’en être voyeur car l’auteur n’en rajoute pas dans le sordide, la description est lapidaire et sans complaisance. Nous saurons tout aussi de la personnalité des deux criminels, de leurs motivations et de ce qui régit leur comportement. Mais nous n’oublierons pas, non plus, la personnalité des victimes, à commencer par Mr Clutter, un homme travailleur et qui s’était enrichi mais sans perdre son humanité, si bien que tout le monde l’appréciait. Impossible aussi de ne pas nourrir une tendresse particulière pour Nancy, jeune fille douée pour tout et à l’écoute des autres et de ne pas être sensible aux affres de Dewey, responsable de l’enquête investi corps et âme dans sa mission : retrouver celui ou ceux qui ont perpétré les crimes.
Car si leur identité n’a pas de secret pour le lecteur, il n’en est pas de même pour la police : ne disposant d’aucun indice (à part deux traces de bottes qui n’ont été repérées que grâce aux photos prises sur place car on ne les voyait pas à l’œil nu), les enquêteurs se démènent en vain pour essayer de trouver une piste et le lecteur se demande comment ils vont finir par arrêter les deux criminels.

Si ce n’est déjà fait, je ne peux que vous inviter à lire cette œuvre majeure qu’est « De sang-froid », qui est aussi une intéressante réflexion sur la peine de mort. J’en avais eu l’intention après avoir vu « Truman Capote », film qui décrit la manière dont l’auteur (magistralement interprété par Philip Seymour Hoffman) s’est plongé dans ce fait divers dont il avait eu connaissance et, pour rédiger son livre, s’est rapproché des deux accusés et de ceux qui étaient liés à l’affaire. Dix ans ont passé depuis et c’est aussi bien car je l’avais suffisamment oublié pour redécouvrir ce qui s’était passé.
J’imagine (à tort ou à raison) que « De sang-froid » est l’« ancêtre » des true crime stories, ces romans (comme ceux de l’écrivain Ann Rule) relatant des crimes ayant réellement eu lieu et qui représentent un genre à eux tout seuls aux Etats-Unis. Mais tout le monde n’a pas la plume de Truman Capote, son art consommé des dialogues et son talent pour brosser, en quelques lignes, une scène qui donne autant à voir qu’à ressentir.

Extrait :

Jusqu’à un matin de la mi-novembre 1959, peu d’Américains – en fait peu d’habitants du Kansas – avaient jamais entendu parler de Holcomb. Comme les eaux de la rivière, comme les automobilistes sur la grand-route, et comme les trains jaunes qui filent à la vitesse de l’éclair sur les rails du Santa Fe, la tragédie, sous forme d’événements exceptionnels, ne s’était jamais arrêtée là. Les habitants du village, au nombre de deux cent soixante-dix, étaient satisfaits qu’il en fût ainsi, tout à fait heureux d’exister à l’intérieur d’une vie ordinaire : travailler, chasser, regarder la télé, assister aux fêtes scolaires, aux répétitions du chœur, aux réunions du club des « 4 H ». Mais aux petites heures de ce matin de novembre, un dimanche, certains bruits étrangers empiétèrent sur les rumeurs nocturnes habituelles de Holcomb, sur l’hystérie perçante des coyotes, le frottement sec des graines d’ecbalium dans leur course précipitée, la plainte affolée et décroissantes des sifflets de locomotive. A ce moment-là, dans Holcomb qui sommeillait, pas une âme n’entendit les quatre coups de fusil qui, tout compte fait, mirent un terme à six vies humaines. Mais par la suite les habitants de la ville, jusqu’alors suffisamment confiants les uns dans les autres pour ne se donner la peine que rarement de verrouiller leurs portes, se surprirent à les recréer maintes et maintes fois, ces ombres explosions qui allumèrent des feux de méfiance dans les regards que plusieurs vieux voisins échangeaient entre eux, étrangement et comme des étrangers.

Marquant !« De sang-froid – Récit véridique d’un meurtre multiple et de ses conséquences », Truman CAPOTE
Titre original In Cold Blood : A True Account of a Multiple Murder and Its Consequences (1965)
Traduit de l’anglais par Raymond Girard
Editions Folio (506 p)


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« L’homme est un dieu en ruine », Kate ATKINSON

un-dieu-en-ruineSi Ursula Todd occupait le devant de la scène dans « Une vie après l’autre », c’est maintenant au tour de son frère Teddy, dans le second volet du diptyque conçu par Kate Atkinson. Ici, pas de jeu sur les vies multiples, mais il y a quelque chose d’autre, que je mentionne car l’auteur paraît y accorder de l’importance (cf sa postface), mais pour ma part j’ai trouvé cette « surprise » artificielle, rien à voir avec l’originalité du premier.
Teddy a été pilote de bombardier pendant la 2ème guerre mondiale. Il a survécu et le roman entrecroise les fils de sa vie actuelle avec les réminiscences du passé, comprenant notamment des pans entiers consacrés à « La guerre de Teddy », passionnants (et pour lesquels l’auteur s’est beaucoup documentée, en lisant des témoignages de pilotes rescapés). Passé et présent ne sont pas toujours nettement séparés, l’auteur se plaît à virevolter de l’un à l’autre, brassant avec brio retours en arrière et prolepses mais sans jamais désorienter son lecteur. Le passé a toutefois eu ma préférence, car la fille unique de Teddy, Viola, en est absente et elle a eu le chic pour m’exaspérer pendant la majeure partie du livre (le reste lui sauve plus ou moins la mise, mais je ne peux pas préciser pourquoi sans divulgâcher). Il faut dire qu’elle est odieuse, incapable de reconnaître la moindre qualité à son père (et pourtant, il n’en manque pas !), qu’elle n’a de cesse de pousser vers une maison de retraite puis vers un centre de soins spécialisé, sans tenir aucun compte de ses desiderata et encore moins du besoin réel qu’il en a. Bref, Viola a pas mal pollué ma lecture (heureusement qu’elle a deux enfants plus intéressants qu’elle) et la belle personnalité de Teddy n’a pas suffi à contrebalancer cette fâcheuse impression.

Même si j’ai préféré « Une vie après l’autre » (avec le recul, je lui mettrais finalement trois parts de tarte plutôt que deux, j’ai fait ma difficile parce que j’ai bloqué sur une histoire de temporalité alors que j’aimais beaucoup le fait, justement, de modifier les vies d’Ursula, mais depuis cette réticence s’est émoussée et il me reste le souvenir d’un roman brillant, léger et grave à la fois), « L’homme est un dieu en ruine » (et pourquoi pas « Un dieu en ruine », qui aurait simplement traduit le titre « A God in Ruins » en conservant son mystère ?) n’en demeure pas moins un roman de qualité car l’inégalable plume de Kate Atkinson est toujours au rendez-vous.

J'ai bien aimé !« L’homme est un dieu en ruine », Kate ATKINSON
Titre original A God in Ruins
Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Sophie Aslanides
Editions J.C Lattès (500 p)
Paru en janvier 2017
lu en numérique via NetGalley


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Livres (aussi) lus en 2016 (2ème semestre) : pour mémoire

Le temps passe et, visiblement, il y a un certain nombre de livres lus au cours du deuxième semestre 2016 que je ne chroniquerai pas sur ce blog.
Comme je souhaite néanmoins garder la trace de ces lectures (mon blog me servant d’aide-mémoire), voici la liste de ces ouvrages, avec juste quelques annotations les concernant. J’ai indiqué pour chacun d’eux la date de parution (entre parenthèses) et essayé de les mettre dans l’ordre dans lequel je les ai lus.

quinze-premieres-vies-dharry-august_2841« Les quinze premières vies d’Harry August », Claire NORTH (2014)
Une uchronie personnelle (mais pas que) repérée grâce au Guide de l’uchronie. Vraiment beaucoup aimé.

« Plaguers », Jeanne-A DESBATS (2010)
De l’auteur, j’avais lu « La vieille Anglaise et le continent », un coup de cœur.
Ce titre-ci ne m’a pas autant emballée. Qui plus est, bien qu’il ne soit pas paru dans une collection spécifique Young Adult, pour moi il relève de cette catégorie (ce qui ne me gêne pas forcément, mais là, si). J’ai trouvé que le postulat de base (des jeunes gens exerçant un pouvoir, plus ou moins contrôlé, sur l’un ou de l’autre des quatre éléments, dans une terre qui se meurt) relevait davantage du fantastique que de la SF et j’ai eu du mal à croire à l’histoire, même si son aspect merveilleux est séduisant.

« L’incandescente », Claudie HUNZINGER (2016)
De l’auteur, j’avais adoré « La langue des oiseaux ».
La magie n’a pas opéré avec ce roman-ci, les tourments de l’héroïne et sa manière d’appréhender la vie ne me parlaient guère. J’étais davantage intéressée par la figure, évoquée seulement en filigrane, de son amie (la mère de Claudie Hunzinger).

« La terre bleue de nos souvenirs », Alastair REYNOLDS (2015)
Premier tome des « Enfants de Poséidon ». Space opera lu sans déplaisir, avec certaines choses qui m’ont beaucoup plu. Mais la narration a une structure en mode de quête façon jeu vidéo (d’un indice à l’autre) qui m’a gênée car je l’ai trouvée artificielle.
Je ne me suis pas laissée tenter par la suite, parue en 2016.

defaite-des-maitres-et-possesseurs« Défaite des maîtres et possesseurs », Vincent MESSAGE (2016)
Tellement difficile d’en parler sans trop en dire que j’ai fini par y renoncer (pour une fois que j’avais une bonne excuse !) !
Un conte philosophique (c’est ainsi que le qualifie l’auteur) dont l’écriture autant que le propos m’ont captivée. Je ne saurais trop vous en recommander la lecture

« Sommes-nous trop bêtes pour comprendre l’intelligence des animaux », Frans de WAAL (2016)
Un essai intéressant repéré grâce à l’émission La tête au carré sur France Inter, à laquelle l’auteur était invité. Bon point de situation sur la question de l’intelligence animale.

« Le Nexus du docteur Erdmann », Nancy KRESS (2016)
Premier livre que je lis de la nouvelle collection des éditions Le Bélial, Une Heure Lumière (livres au format court de type novella) et ce ne sera pas le dernier –
Un ancien professeur de physique, maintenant en maison de retraite, ressent un beau jour une soudaine douleur au cerveau … et d’autres pensionnaires à leur tour vont être affectés. Plaisant et bien mené, même si le dénouement ne m’a pas plus convaincue que cela. Ce qui ne m’empêchera pas de lire, de cet auteur que je découvrais ici, « L’une rêve et l’autre pas », repéré depuis un moment.

« Le tropique des serpents », Marie BRENNAN (2016)
Deuxième tome des Mémoires de Lady Trent (j’ai chroniqué le premier ici). Toujours aussi agréable à lire mais Apophis avait raison, la recette reste un peu trop la même, donc pas sûr que je me laisse tenter par la suite.

« Une porte sur l’été », Robert HEINLEIN (1957)
Premier livre de Robert Heinlein que je lis. Une histoire menée tambour battant, avec un inventeur génial (mais pas très malin par ailleurs), entouré d’une belle et d’un ami pas trop fiables et qui va chercher à oublier ses déboires en se faisant cryogénéiser pour faire un bond dans le futur … Récit très plaisant (dans le genre lecture détente) et dont la construction est top !

« De chant et d’amour », Virginie THARAUD (2016)
Récit romanesque évoquant l’histoire d’Adélaïde de Beaumesnil et qui permet de découvrir le milieu de l’opéra parisien autour de 1766. Des choses très intéressantes mais j’ai eu l’impression que l’auteur se laissait déborder par la masse d’informations qu’elle détenait sur le sujet (spécialiste universitaire), ce qui nuit un peu à l’ensemble.

« Existence », David BRIN (2016)
De l’auteur, j’avais déjà lu et bien aimé « Jusqu’au cœur du soleil » et je savais qu’ « Existence » était quelques bonnes coudées au-dessus + hard SF, bref tout pour me plaire (avec d’excellentes critiques lues à son sujet).
J’ai donc plongé dans la lecture de ce pavé (737 pages !), persuadée que je serais conquise … mais je me suis rarement autant ennuyée dans une lecture (ça m’a rassurée de constater sur Goodreads que je n’étais pas la seule). Parvenue (eh oui, j’ai tout bien lu !) au bout, j’ai eu en plus une impression de « Tout ça pour ça » (genre cerise sur le gâteau inversée) et pas le courage d’aller argumenter-justifier ce ressenti dans un billet. Si nombre d’éléments présents dans le roman m’ont intéressée, j’ai trouvé que la narration était particulièrement hachée (avec en plus ces extraits divers concluant de courts chapitres qui ont fini par me devenir insupportables tant ils nuisaient au rythme déjà insuffisant à mon goût), sans réelle tension narrative et j’ai regretté que les personnages ne réussissent pas à capter plus que cela mon attention.
Peu auparavant, j’avais heureusement (ça aurait été dommage d’être déçue deux fois par des œuvres de SF arrivant chez nous avec une belle réputation) beaucoup aimé « Le problème à trois corps ».

« Les plus qu’humains », Theodore STURGEON (1953) – relecture d’un classique SF que j’avais énormément aimé adolescente. Très bien (mais un tout petit cran en dessous de mon souvenir).plus-quhumains

cristal_qui_songe« Cristal qui songe », Theodore STURGEON (1950) – comme pour « Les plus qu’humains », relecture d’un classique SF lu adolescente et que j’avais adoré. Aussi bien que dans mon souvenir !

 

« La peste », Albert CAMUS (1947)
Même pas une relecture (ou alors, ma mémoire n’a rien enregistré de la lecture initiale, qui remonterait à quelques décennies …), donc il était temps de découvrir ce classique.