Sur mes brizées

Où il est, surtout, question de livres !


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« Luna », Ian McDONALD

Présentation de l’éditeur :
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Sur une Lune où tout se vend, où tout s’achète, jusqu’aux sels minéraux contenus dans votre urine, et où la mort peut survenir à peu près à n’importe quel moment, Adriana Corta est la dirigeante du plus récent des cinq « Dragons », ces familles à couteaux tirés qui règnent sur les colonies lunaires. Elle doit l’ascension météoritique de son organisation au commerce de l’Hélium-3. Mais Corta-Hélio possède de nombreux ennemis, et si Adriana, au crépuscule de sa vie, veut léguer quelque chose à ses cinq enfants, il lui faudra se battre, et en retour ils devront se battre pour elle…
Car sur la Lune, ce nouveau Far West en pleine ruée vers l’or, tous les coups sont permis.
Développé en série télé par CBS, souvent comparé à Game of Thrones à cause de la brutalité de ses intrigues, récompensé par le Gaylactic Spectrum Award 2016, Luna est le premier volume d’une trilogie.

« Luna » est un roman dont je pensais, au vu de cette présentation et compte tenu des critiques élogieuses aperçues à son sujet (voir in fine) qu’il me passionnerait … mais ce ne fut malheureusement pas le cas (et comme j’ai eu la chance de pouvoir le lire grâce à une opération Masse Critique de Babelio, je ne l’ai pas abandonné en route, ce qui aurait pu sinon lui arriver).

J’ai l’habitude, en SF, des plongées abruptes dans des univers totalement nouveaux et déroutants (c’est entre autres pour cela que j’aime le genre, où l’on s’approprie ce qui de prime abord déconcerte), il faut quelques dizaines de pages pour prendre ses marques, mais je dois reconnaître que, avec « Luna », j’ai eu un peu de mal, tout m’a au début paru très compliqué, à la fois l’environnement (géophysique et social) et le vocabulaire utilisé (glossaire en fin de l’ouvrage). Mais, bon, j’ai fini par me repérer et le monde lunaire créé par l’auteur est impressionnant, même si j’ai trouvé que le roman n’était pas assez visuel : l’auteur aurait pu forcer sur les descriptions pour qu’on s’en représente mieux tous les aspects spectaculaires.
On suit les heurs et malheurs des divers protagonistes, tous sauf une sont membres de la famille Corta, le passage constant de l’un à l’autre tissant le fil du récit, procédé rythmé qui m’allait bien. Sauf que, en réalité, je n’ai pas réussi à m’intéresser à leurs petites (= personnelles) ou grandes (= mettant en jeu la famille) histoires et pourtant ce ne sont pas l’action et les péripéties qui manquent (pour aboutir à un dénouement dramatique appelant à lire la suite de ce premier tome). Une exception, quand même, avec Marina, fraîchement débarquée de la Terre et dont le parcours nous permet aussi de mieux découvrir la lune telle qu’elle est par nature et telle que les terriens l’ont aménagée-exploitée. Puis Adriana a retenu mon attention quand elle a commencé à évoquer son passé avec son arrivée quelque cinquante ans plus tôt sur la lune et la manière dont elle a créé son entreprise (narration en pointillé qui aurait pour ce qui me concerne pu être encore plus développée tant elle me convenait).
Si j’essaie d’analyser ce qui n’a pas collé pour moi, c’est l’impression que les choses racontées étaient seulement dites, posées là, du factuel restant à la surface de ce qui est vécu par les uns et les autres, il me manquait un petit supplément d’âme (sans parler d’émotion) qui aurait fait la différence (je mets de côté les deux personnages déjà évoqués et quelques passages, ceux avec la jeune Luna, ou bien Lucas en proie à la saudade ou encore Rachel Mackenzie voulant sauver son fils, mais ce sont les rares moments où quelque chose a vibré en moi). Voilà, c’est un roman qui m’a la plupart du temps laissée à une certaine distance (lunaire ?), ça arrive.
Il fait par ailleurs l’objet de nombreuses critiques (souvent plus que) positives, donc je vous invite à ne pas vous arrêter à mon avis/ressenti mais à le mettre en balance avec ceux de : Télérama, Apophis, Lohrkan, Xapur, Yogo, Lutin82, Aelinel

« Luna », Ian McDONALD
titre original New Moon (2015)
traduit de l’anglais (Irlande du Nord) par Gilles Goullet
éditions Denoël, collection Lunes d’encre (456 p)
paru en mars 2017

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« Fille de joie », Kyoko MURATA

Savez-vous qu’au Japon, et ce jusqu’au tout début du 20ème siècle, les filles des familles les plus pauvres pouvaient être vendues à une maison close ? Elles devaient ensuite y travailler le nombre d’années nécessaire au rachat de la somme versée à leurs parents … si tant est que ceux-ci ne viennent pas en cours de route demander de nouveaux subsides, dont le montant s’ajouterait alors à la dette déjà contractée : de quoi prolonger de plusieurs années leur séjour. Et si les filles s’enfuyaient, on se retournait vers leurs parents pour leur demander de rembourser l’argent qu’ils avaient reçu.
C’est ce que j’ai appris dans « Fille de joie », de Kiyoko Murata, qui évoque le parcours de la jeune Ichi, âgée de15 ans au moment où elle est ainsi vendue, ce qui laisse théoriquement deux ans pour la former avant qu’elle atteigne l’âge légal de la prostitution. Venant d’une petite île du Japon où les femmes sont plongeuses, elle n’a aucune instruction et parle un patois à peine compréhensible. De même qu’aux quatre autres filles arrivées en même temps qu’elle, on lui impose un nouveau nom et elle doit être « dégrossie » avant utilisation :

Les filles n’étaient pas immédiatement mises au travail. Les légumes qu’on vient de tirer de terre sont couverts de boue. Il faut les nettoyer, les débarrasser de leurs feuilles abîmées, les laver avant de les présenter sur un plateau.

La maison où Ichi a atterri n’est pas la pire de celles qui fleurissent dans ce quartier réservé : les tenanciers gèrent les comptes honnêtement et les filles sont bien traitées. Deux courtisanes de haut rang en sont le fleuron : réservées à une clientèle d’élite, leurs revenus hors du commun représentent une part essentielle de ceux de l’établissement.
Les apprenties prostituées bénéficient d’un accès à l’éducation qu’elles n’avaient pas eu jusque là, en suivant des cours tous les jours. Mais à côté de ces cours-là, il y a les autres, découverte crue de ce que doit être le sexe.
Bien que le sujet soit sordide, le récit ne se complaît jamais dans des détails et des descriptions glauques : l’auteur procède en multipliant les petites touches, esquissant quelques scènes suffisantes pour nous donner une vision d’ensemble réaliste du tableau, technique qui s’applique d’ailleurs à l’intégralité du roman.

Ichi est une personnalité étonnante, spontanée et énergique, contrainte de se plier mais refusant de se rompre. Rien ne l’a préparée à ce qui lui tombe dessus. Comme ses consœurs elle ne sait ni lire ni écrire et n’a jamais eu besoin de réfléchir sur ce qui l’entourait. Pourtant, malgré son immaturité, c’est comme si elle possédait une espèce de boussole interne : quoi qu’il arrive, elle perçoit l’essentiel, sans jamais confondre vérité et mensonges. En témoignent notamment les lignes du journal qu’elle tient pendant les cours données par Mademoiselle Tetsuko, souvent porteuses, aussi, d’une touche de poésie reflet de sa sensibilité innée :

L’institutrice cesse de fixer le ciel de l’autre côté de la fenêtre et tourne les yeux vers les tables de ses élèves. Aoi Ichi, qui a fini d’écrire, lui tend sa feuille. Elle fait toujours ainsi, comme pour la mettre au défi de la prendre.
Elle est petite, mais fière.

15 mai
Aoi Ichi
J’ai oublié mes sandoles.
J’me suis fait traiter de chien et de chat
Sur mon île
Mon père à moi ma mère à moi
Ils vont pieds nus
Ici j’mets des sandoles
Faut des sandoles pour être humain ?

La maîtresse scrute le visage d’Ichi après avoir lu ce qu’elle a écrit.
Elle se représente ses parents, qui vivent à moitié nus sur leur île.
Elle se tait, ne sachant que lui dire.
Elle est la première à comprendre que cette jeune fille a du discernement.

L’institutrice, Mademoiselle Tetsuko, est un autre personnage fort du livre. Ancienne prostituée, elle a racheté sa dette et se consacre maintenant à l’éducation des jeunes filles. Si l’objectif des patrons est que celles-ci soient capables de converser correctement avec leurs clients et de leur écrire, Mademoiselle Tetsuko, elle, veut donner à ses élèves les outils nécessaires pour contrôler les comptes de suivi du règlement de leur dette, ce qui leur est impossible tant qu’elles sont illettrées. Elle porte un regard très critique sur cette prostitution imposée alors que des lois récentes, non appliquées, l’ont théoriquement abolie.

« Fille de joie » n’a pas la précision d’un documentaire mais c’est une approche intéressante et sensible, de l’intérieur, d’une pratique méconnue, dont la dernière partie montre qu’il y a heureusement été mis un terme.

« Fille de joie », Kiyoko MURATA
traduit du japonais (2013) par Sophie Refle
éditions Actes Sud (271 p)
paru en avril 2017


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« Cette terre promise », Erich Maria REMARQUE

Présentation de l’éditeur :
« J’ai vu la ville pendant trois semaines devant moi, mais c’était comme si elle avait été située sur une planète inconnue. J’étais dans l’île d’Ellis Island, c’était l’été 1944, et sous mes yeux j’avais New York. »
Ludwig Sommer, jeune Allemand pourchassé par les nazis, a enfin rejoint les États-Unis. Son permis de séjour en poche, il part à la découverte de cette terre promise dont les richesses semblent inépuisables. Mais les souvenirs et blessures de la guerre, toujours vivaces, remettent en question la possibilité d’un nouveau départ.
Dans cet ultime roman, inédit en France, l’auteur d’« À l’ouest rien de nouveau » (Stock, 1929) brosse le portrait d’une incroyable communauté d’exilés tout en offrant une réjouissante satire de la société américaine.

De l’auteur, j’ai lu il y a bien longtemps « A l’ouest rien de nouveau », qui m’avait beaucoup plu et « Trois camarades ». En commençant « Cette terre promise » (roman inachevé, des notes finales de l’auteur nous donnent un aperçu des directions qu’il aurait pu prendre), c’est sa remarquable qualité littéraire qui m’a sauté aux yeux et cette première impression, forte, ne s’est pas démentie tout au long de ma lecture. Il faut dire que la plume d’Erich Maria Remarque excelle aussi bien dans l’art des descriptions, pas trop nombreuses, jamais pesantes et riches en résonnances, que dans celui des dialogues : omniprésents, fluides, avec des réparties qui s’enchaînent sur un rythme très vif, ils sont prompts à transporter les échanges du commun vers un degré de réflexion plus profond, souvent avec cette pointe d’humour qui permet de transcender le tragique des situations.

S’il cherche à reprendre pied dans sa nouvelle vie en travaillant comme assistant auprès d’antiquaires, Ludwig Sommer n’en demeure pas moins en contact permanent avec des émigrants comme lui. Plongée dans un microcosme très particulier, « Cette terre promise » est un roman qui possède une tonalité singulière, mélange de mélancolie, d’ironie et d’amertume. Il fascine par son pouvoir à évoquer les choses qui ne sont plus, les ombres des morts et le désarroi des vivants face à d’insaisissables lendemains.

Extraits :
Je refermai ma grammaire et me laissai aller contre mon dossier. De ma place, je voyais un morceau de la rue. La porte était ouverte, il faisait chaud, et la lumière d’un lampadaire à arc atteignait le comptoir de l’accueil ; ensuite elle se perdait dans l’ombre de l’escalier. Le miroir face à moi était plein d’un gris livide qui tentait vainement d’être argenté. Je le fixais sans le voir. Les fauteuils de velours rouge, à contre-jour, paraissaient presque violets et leurs taches, l’espace d’un instant, ressemblaient à du sang séché. Où avais-je déjà vu ça ? Du sang séché, dans une petite pièce d’où l’on voyait par la fenêtre un somptueux coucher de soleil qui à l’intérieur rendait tout étrangement terne, tel un reflet inconsistant de gris, de noir, et de rouge et violet sombre. Des corps déformés et sanglants sur le sol, et devant la fenêtre un visage qui se tournait soudain, éclairé en plein, d’un côté, par le soleil oblique, tandis que l’autre côté restait dans l’ombre. Une voix haut perchée et nasale disait avec ennui : « Continuez ! Prenez le suivant ! »
Je me levai vite et rallumai le plafonnier. Puis je regardai autour de moi. La maigre lumière du lustre se remit à arroser telle une averse gris-jaune les sièges et le divan en velours, bordeaux et laids comme avant. Là, il n’y avait pas de sang. Je regardai dans le miroir ; il ne renvoyait, trouble et déformée, qu’une image du comptoir d’accueil – rien d’autre.
« Non, dis-je à voix haute. Non ! Pas ici ! »  

– Elle traversa la chambre et alla dans le couloir. J’adorais le naturel avec lequel elle était nue. Elle était habituée par son métier (1) à ne pas y attacher d’importance. La climatisation ronronnait sous la fenêtre, presque inaudible. Le petit appartement était situé si haut qu’on ne percevait guère le bruit des rues. Tout était soudain un peu irréel, le crépuscule profond et coloré dans la pièce, sans lumière artificielle, juste éclairé par les brillantes murailles de verre des gratte-ciels à distance. C’était comme si nous volions dans un ballon silencieux, échappant de haut, pour un court moment, au temps, à la guerre, à l’inquiétude et à la sourde angoisse, pour se trouver dans un morceau de paix qui m’était si inconnu que son silence me donnait des palpitations.
(1) Maria Fiola travaille comme modèle pour des photos

« Cette terre promise », Erich Maria REMARQUE
titre original Das gelobte Land
traduit de l’allemand par Bernard Lortholary
éditions Stock (486 p)
paru en janvier 2017
lu en numérique via NetGalley


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« La petite fille et le monde secret », Maren UTHAUG

Risten est née d’une mère same (nous dirions lapone, mais j’ai appris que cet adjectif était péjoratif car le mot vient de haillons) et d’un père norvégien, Knut. Jusqu’à ses sept ans, elle vit auprès d’eux et de sa grand-mère maternelle, Ahkku. Celle-ci lui transmet, sans que les parents en prennent conscience, toutes les croyances dont elle est pétrie concernant notamment l’existence de redoutables êtres sous-terriens dont seul le port d’objets en argent peut vous prémunir et le terrible danger que représentent les aurores boréales, qu’il ne faut surtout pas essayer de regarder. C’est avec ce singulier bagage que Risten quittera les rivages sames en suivant son père au Danemark, lorsqu’il décidera de partir y vivre avec sa nouvelle compagne, Grethe, perdant ainsi, jusqu’à l’âge adulte, tout contact avec sa vraie mère.

« La petite fille et le monde secret » est la chronique dépaysante et non linéaire (quelques allers-retours entre présent et passé) de la vie de Risten, devenue Kirsten en version danoise (une langue aux accents différents et qui lui résistent, ne facilitant pas son intégration à son nouvel environnement), de son enfance à ses trente ans.

Le plus dur, c’était la langue. Au-delà des différences radicales par rapport à ce qu’elle connaissait chez elle, à savoir les feux de signalisation aux carrefours et le fait qu’il fallait appuyer sur une sonnette quand on rendait visite aux gens, les mots compliquaient énormément son quotidien. Elle comprenait ce que les autres lui disaient, mais elle n’arrivait pas à s’habituer à cette fichue prononciation danoise, si gutturale. Aussi préférait-elle le silence. Les élèves se moquaient d’elle dès qu’elle devait dire des mots contenant un r. Elle qui était habituée à les rouler à la norvégienne, en actionnant sa langue avec énergie à l’avant du palais, avait toutes les peines du monde à garder cette même langue le plus profondément possible dans sa bouche et à coincer sa luette pour tenter d’éructer le r danois. C’était encore plus ballot quand on s’appelait Risten et que son prénom commençait précisément par un r roulé […]
En attendant de maîtriser, quelques années plus tard, la langue danoise et sa prononciation impossible, elle développa un vocabulaire passé à l’aspirateur linguistique pour qu’il soit dépourvu de tout mot contenant la lettre r. Si elle allait déjeuner chez quelqu’un et qu’on lui demandait si elle voulait du fromage ou du pâté de foie, elle choisissait systématiquement le pâté – et tant pis si en réalité elle avait une nette préférence pour le fromage. Le rouge n’était plus sa couleur préférée, si d’aventure on lui posait la question. Et si enfin on lui présentait une opération de calcul simplissime, à savoir combien faisaient deux et deux, elle prétendait sans ciller que  ça faisait cinq et non quatre. Mieux valait être sotte que différente.

Rien d’ordinaire dans ce récit d’apprentissage, où les préoccupations de Kirsten, acharnée à se garder des sous-terriens, passent complètement inaperçues de ses parents pourtant affectueux mais incapables de comprendre cette enfant secrète, volontaire et toujours en train de dessiner. Il faut dire que Knut se soucie surtout de ses flatulences et du physique attractif de Grethe. Quant à celle-ci, elle déborde d’amour au point de finir par s’entourer de sept cockers qu’elle gave de fromage. Elle héberge aussi Niels, jeune émigré vietnamien, qui devient le meilleur ami de Kirsten et découvrira incidemment le monde adulte en feuilletant les magazines de Knut ou en l’observant lorsqu’il s’isole dans la salle de bains.

Le ton est enlevé et, malgré la rugosité du fond (la vie des sames en général et celle de Kirsten en particulier n’est pas un long fleuve tranquille), la narration chaleureuse et non dénuée d’humour, avec des situations parfois cocasses et des personnages hauts en couleurs. On quitte Kirsten en se disant, quelle que soit l’amertume qui se dégage de son parcours et du dénouement, qu’elle va pouvoir avancer dans sa vie de femme et que celle-ci sera belle.

« La petite fille et le monde secret », Maren UTHAUG
Traduit du danois (2013) par Jean-Baptiste Coursaud
Editions Actes Sud (283 p)
Paru en mars 2017


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« Les cygnes de la cinquième avenue », Melanie BENJAMIN

En 1975, Truman Capote publie dans le magazine Esquire une nouvelle intitulée « La Côte basque 1965 » (La Côte Basque est le nom d’un restaurant new-yorkais) qui fait scandale car il s’est servi, pour l’écrire, de ce qu’il connaissait des femmes de la haute société qu’il fréquentait, celles qu’il appelait ses cygnes. Dès lors, celles-ci lui battent froid et le bannissent définitivement de leur monde, y compris Babe Paley, icône de l’élégance (elle faisait la couverture des magazines de mode) et peut-être la seule amie qu’il ait eue.

J’avais entendu parler de cette anecdote littéraire en regardant, il y a peu, un documentaire consacré à Truman Capote (c’était après ma lecture de « De sang-froid »), où j’avais d’ailleurs trouvé l’auteur pour le moins détestable. La démarche de Mélanie Benjamin (expliquée dans la postface que j’ai lue avant de commencer le livre), consistant à revenir sur cet épisode en faisant œuvre de fiction à partir de la documentation qu’elle a épluchée, a éveillé ma curiosité car la personnalité de Capote m’intriguait.

Plongée dans un milieu privilégié, cible des paparazzi de l’époque, « Les cygnes de la cinquième avenue » réussit avec brio le pari toujours risqué de la biographie (ici partielle) romancée. Les situations et les dialogues y sont plus vrais que nature, on se représente parfaitement l’irruption de Truman Capote, en 1955 (il avait 31 ans) dans le cercle des cygnes, jeunes femmes aux maris richissimes qui prennent plaisir à prendre sous leurs ailes ce joli lutin atypique et terriblement distrayant, car c’est bien connu, les mondanités, ça lasse. Alors on l’invite partout, dans les demeures qu’on possède ici ou là ou en croisière sur les yachts, la mascotte de service, c’est lui. Les époux n’ont rien à craindre puisqu’il est homosexuel et vont même jusqu’à partager l’engouement de leurs femmes pour ses facéties et sa mordante langue de vipère.

Babe Paley entourée de son mari et de Truman Capote (1960)

Truman se lie en particulier à Babe Paley, épouse d’un milliardaire qui l’arbore comme l’une de ses plus belles possessions mais ne s’intéresse pas à elle, malgré le soin qu’elle apporte à faire de son quotidien une source permanente de satisfactions. Babe et Truman se découvrent âmes sœurs et l’auteur dépeint à merveille la rencontre de ces deux êtres secrètement blessés, qui se rejoignent au-delà des apparences.

Tableau vivant et coloré d’une catégorie sociale très particulière que l’auteur parvient à rendre digne de notre intérêt (enfin au moins du mien), « Les cygnes de la cinquième avenue » dresse le portrait d’un Truman Capote espiègle et cancanier et apprécié comme tel, qui se délecte d’être parvenu dans des sphères dont il n’est pas issu, une revanche pour ses origines modestes. On suit en filigrane son parcours d’écrivain, qui sera à jamais marqué par la rédaction de « De sang-froid ». Après une œuvre d’une telle ampleur, dont la lente venue au jour l’aura usé (il lui a fallu attendre l’exécution des deux protagonistes du drame pour pouvoir la publier), il aura définitivement changé, tant psychologiquement (difficile de créer quelque chose d’une envergure similaire, qui a en outre un retentissement phénoménal sur sa notoriété déjà acquise) que physiquement : le séduisant petit jeune homme a cédé la place à un personnage ventripotent qui s’adonne à la boisson du matin au soir.

Extrait :
Babe – qui permettait rarement que quiconque entre dans sa chambre – sourit, tapota le dessus de lit et se retrouva , étonnée, assise jambes croisées près de Truman, qui la regardait avec inquiétude, de ses grands yeux bleus innocents. Et, comme la plupart des gens qui le rencontraient pour la première fois, elle en conclut que, par instants, il ressemblait à un enfant. Un enfant qui avait besoin d’être réconforté et protégé contre les aléas et la cruauté du monde extérieur. Elle se surprit à se confier comme elle ne l’avait encore jamais fait, pas même avec ses deux sœurs quand elle vivait à Boston.
[…]
« Ma mère s’est suicidée », dit Truman à Babe. Ses yeux étaient secs et son regard d’une clarté terrifiante. « Elle a avalé de l’alcool et des médicaments. Elle avait déjà essayé et s’était dégonflée au dernier moment. Mais pas cette fois. Tu comprends, le vieux Capote avait perdu tout son fric. Elle n’avait plus rien – elle était redevenue Lillie Mae, et non plus la séduisante et élégante Nina Capote. Et elle ne pouvait pas le supporter. Elle ne pouvait pas me supporter, moi. »

« Les cygnes de la cinquième avenue », Melanie BENJAMIN
Titre original The Swans of Fifth Avenue (2016)
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christelle Gaillard-Paris
Editions Albin Michel (423 p)
Paru en avril 2017

Les deux bouquineuses ont aimé aussi.


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« Il y a un robot dans le jardin », Deborah INSTALL

robot-dans-le-jardinUn beau matin, Ben découvre un petit robot dans son jardin. Pas un de ces androïdes spécialisés dans diverses tâches domestiques dont les foyers se sont équipés, non, un petit robot d’un mètre trente, qui semble avoir été construit à la va-vite avec tout ce qui serait tombé sous la main de son concepteur. Comment a-t-il atterri là ? Le robot, en mesure de s’exprimer de manière rudimentaire, s’avère incapable de répondre à cette question.
Ben se prend d’affection pour l’attachante petite créature, mais son épouse, Amy, ne l’entend pas de cette oreille et veut qu’il s’en débarrasse. Pour elle, il est la goutte d’eau qui fait déborder le vase : elle n’en peut plus de Ben, trente-quatre ans et incapable de se prendre en main, son aisance financière (héritage des parents) lui permettant de faire du sur place, alors qu’elle-même travaille et réussit dans sa carrière d’avocate.
Amy quitte donc Ben, lequel décide soudain, parce qu’il a découvert que Tang, c’est le nom du robot, ne vivra plus longtemps s’il n’est pas réparé, de partir avec lui à la recherche de son mystérieux créateur.
Voilà donc nos deux héros embarqués pour un long périple par-delà les mers, qui va non seulement les rapprocher mais permettre à Ben d’avancer dans sa propre vie …

Si j’ai bien accroché au départ, car le ton est tonique et réjouissant, rien à dire du côté du style, c’est réussi, j’ai dû au bout d’un moment aller relire le billet enthousiaste de Lune, chez qui j’avais repéré le roman, pour me remotiver et poursuivre ma lecture. Je m’y ennuyais en effet un peu, j’attendais plus au niveau du rythme et des péripéties proprement dites, peut-être aussi que je m’étais imaginé autre chose, davantage SF que mignon (ce qui ne signifie pas manquant d’intelligence, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit).

Ce léger passage à vide franchi, j’ai néanmoins continué sans déplaisir à découvrir les aventures de Ben et de celui qui, sous son allure de robot, ressemble en réalité fort dans son comportement à un petit garçon (et pour Ben qui ne voulait pas d’enfant, voilà qui est intéressant). Il y a certaines choses bien vues et qui peuvent gentiment ou malicieusement donner à réfléchir, au fil du parcours de Ben et Tang. Une jolie histoire, pleine de tendresse, du genre de celles qu’on verrait volontiers adaptées par les studios Disney, d’ailleurs vous pouvez la partager avec votre progéniture.

J'ai bien aimé !« Il y a un robot dans le jardin », Deborah INSTALL
Titre original A Robot in the Garden (2015)
Traduit de l’anglais par Sarah Gourgon
Super 8 éditions (352 p)
Paru en janvier 2017
Lu en numérique via NetGalley


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« L’imprévu », Chris BOHJALIAN

imprevuRichard Chapman, banquier quadragénaire auquel tout a réussi, participe à l’enterrement de la vie de garçon de son frère cadet dans sa propre demeure, qu’il a obligeamment prêtée pour l’occasion. La soirée, copieusement arrosée, s’échauffe encore avec la présence de deux jeunes stripteaseuses russes, accompagnées de leurs gardes du corps … et finit par déraper tragiquement, de la manière la plus imprévisible qui soit.
En état de choc, Richard téléphone à son épouse pour lui raconter le drame qui s’est déroulé chez eux, et ne parvient pas à passer sous silence la manière dont il s’est, de son côté, un peu trop laissé aller.
La tempête médiatique déchaînée par les événements risque alors de tout emporter sur son passage : son emploi dans une banque respectable, qui craint pour sa réputation, et sa famille, car sa femme et sa petite fille lui en veulent de ce qui leur arrive.
La chronique de cette soudaine traversée du désert, telle que chacun d’eux la vit, croise le récit d’Alexandra, une des deux jeunes stripteaseuses qui sont en réalité victimes d’esclavage sexuel.

Remarque liminaire : il m’a fallu accepter que Richard Chapman ait pu offrir sa maison comme cadre de l’enterrement de vie de garçon de son frère, quel manque de circonspection de sa part quand on connaît le caractère dissipé du frangin, mais de toute façon je n’avais pas le choix car sans cette soirée, pas d’histoire.

Même si, excepté dans la dernière partie, il n’y a pas d’enjeu narratif autre que l’évolution psychologique des différents protagonistes, directement liée aux répercussions du drame dans leur vie quotidienne ( = comment leur environnement familial, amical et professionnel réagit), je n’ai pas pu lâcher ce roman, tant j’y étais immergée. Tout y sonne juste, aussi bien la peinture des caractères que le récit d’Alexandra, pour lequel l’auteur s’est dûment documenté et qui illustre la manière dont peut fonctionner l’esclavage sexuel en Russie. On lit, et on souffre avec les personnages (y compris celui de Richard, un homme droit qui n’en méritait pas tant), sans avoir la sensation d’être voyeur : l’auteur n’a en effet pas cédé à la facilité puisqu’il ne s’autorise aucune scène de sexe, alors que c’est bien le sexe qui est le moteur du roman.
Un roman sombre et prenant.

J'ai bien aimé !« L’imprévu », Chris BOHJALIAN
Titre original The Guest Room (2016)
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Caroline Nicolas
Editions Le Cherche Midi
Paru en mars 2017
Lu en numérique via NetGalley


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« Agatha Raisin enquête – La quiche fatale », M.C BEATON

agatha-raisin-et-la-quiche-fataleA cinquante-trois ans, l’énergique Agatha Raisin a décidé de laisser tomber Londres et la florissante agence de relations publiques qu’elle dirige, pour se retirer dans un charmant cottage dans les Costwolds : elle vient de l’acheter et de le faire aménager, réalisant ainsi un rêve qu’elle nourrissait depuis fort longtemps.
A peine installée, elle décide d’accélérer son intégration villageoise en participant au concours gastronomique local et, comme elle est incapable de cuisiner, file acheter une quiche chez un traiteur réputé à Londres. Manque de chance : non seulement, sa quiche ne gagne pas, mais elle fait une victime par empoisonnement !
Le remords et la curiosité aidant, Agatha Raisin commence à fourrer son nez un peu partout, ce qui n’est pas du goût de tout le monde …

Il a fallu un énième billet sur ce livre (merci Kathel) pour que je me décide enfin à ne pas le zapper : je l’avais pourtant vu fleurir sur les blogs il y a quelques mois, mais le titre et la couverture ne m’avaient pas donné envie d’aller y regarder de plus.
J’ai donc fait la connaissance de cette chère Agatha Raisin, je dis chère parce que je l’ai bien aimée, avec son côté pète sec / brut de décoffrage mais pas irrécupérable non plus, il y a bien un cœur qui bat sous l’enveloppe plutôt revêche de cette robuste femme d’âge mûr au physique quelconque. La voir chercher à faire son trou dans son nouvel habitat est réjouissant : elle y met la pugnacité qui a fait son succès professionnel mais ça ne marche pas forcément et elle en vient à s’interroger sur sa décision d’exil loin de Londres.

C’est davantage les heurs et malheurs du personnage et le microcosme (le village avec son pub, ses dames patronnesses + quelques figures hautes en couleur) ainsi que la région (très l’Angleterre-telle-qu’on-se-la-représente) dans lesquels il évolue qui m’ont intéressée que l’ « enquête » à proprement parler. Celle-ci se poursuit au demeurant tranquillement au fil des pages, sans qu’Agatha y prenne toujours une part active. Il faut dire que Billy Song, jeune policier qui a su d’emblée passer outre la rugosité de son caractère, est inquiet pour elle et n’arrête pas de chercher à la dissuader de poursuivre ses investigations.

Premier volet des aventures d’Agatha Raisin, enlevé et amusant, « La quiche fatale » est un sympathique divertissement !

J'ai bien aimé !« Agatha Raisin enquête – La quiche fatale », M.C. BEATONyear-in-england
Titre original The Quiche of Death (1992)
Traduit de l’anglais par Esther Ménévis
Editions Albin Michel
Paru en juin 2016 (320 p)


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« Les Garçons de l’été », Rebecca LIGHIERI

garcons-de-leteNe vous y fiez pas : sous cette couverture claire se déroule un roman sombre à souhait, un roman comme je les aime, français mais qui m’a rappelé ses confrères américains (avec un petit côté « Il faut qu’on parle de Kevin ») tant l’histoire y est forte et bien menée. Sombre, donc, et pourtant ce n’est pas le soleil qui lui fait défaut, aussi bien celui des plages de Biarritz et Hossegor que celui des côtes réunionnaises.
La Réunion (avec quelques pages superbes de randonnée dans les terres), c’est là que tout commence ou plutôt que tout semble finir pour Thadée, 20 ans, jeune homme aux allures de demi-dieu venu se frotter aux vagues locales. Mais les requins s’intéressent de près aux surfeurs et Thadée rentre en France avec une jambe en moins …

J’ai plongé dans « Les Garçons de l’été » et les vagues ne m’ont pas lâchée ! Je n’avais pas du tout entendu parler de ce livre, paru en janvier, avant que ma bibliothèque ne le commande, mais le thème (un peu glauque, ce qui n’était pas pour me déplaire) ne pouvait qu’interpeller une presque Hossegorienne comme moi.surfrd
De surf, il sera souvent question au fil des pages (de quoi constater que mon vocabulaire gagnerait à être encore enrichi dans ce domaine), puisque Thadée aussi bien que son cadet d’un an, Zach, lui vouent la même passion. Mais c’est la famille qui est au cœur du roman, avec des personnages qu’on n’oubliera pas, de même que quelques autres gravitant dans leur orbite (je pense en particulier à Cindy, l’amie de Zach). Mylène, la mère, est en adoration devant les deux magnifiques jeunes hommes qu’elle a engendrés. Jérôme, le père, leur a servi de coach sportif durant toute leur enfance. Ysé, la benjamine de dix ans, indépendante et originale, vit sa petite vie avec eux mais un peu à la marge. De chacun nous ferons, progressivement, connaissance. L’histoire et ses rebondissements se nourrissent de ce que, au fond, ils se révèlent être.

« Les Garçons de l’été » est un roman prenant, impeccablement construit, où la tension est omniprésente : une réussite !

J'ai beaucoup aimé !« Les Garçons de l’été », Rebecca LIGHIERI
Editions P.O.L (440 p)
Paru en janvier 2017


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« Le gardien des choses perdues », Ruth HOGAN

gardienDans le train de London Bridge à Brighton, Anthony Peardew trouve une boîte à biscuits contenant des cendres, qu’il suppose être les restes d’une crémation. Il la rapporte chez lui, une belle demeure victorienne, et l’entrepose sur une des multiples étagères de la pièce où il range précieusement tous les objets perdus, après les avoir dûment étiquetés en indiquant le jour et le lieu où il les a trouvés. Il procède ainsi depuis 40 ans, depuis qu’a disparu celle qu’il aimait, qui a fait de lui le Gardien des choses perdues. Ces objets, il lui arrive d’imaginer leur histoire, ils ont été la matière des nouvelles qu’il leur a consacrées durant sa carrière d’écrivain.
Mais c’est à Laura, sa fidèle assistante, que va bientôt échoir une tâche effarante : rendre ces objets à leurs propriétaires …

On découvrira, rapidement, la raison pour laquelle Anthony s’est mis à collectionner ainsi les objets trouvés, mais on se demandera aussi pourquoi, tout au long du récit, court en contrepoint une autre petite histoire, non moins intéressante, commencée quarante ans plus tôt et concernant une certaine Eunice. D’autres histoires émaillent la trame principale, puisqu’y sont insérées quelques-unes des nouvelles rédigées par Anthony. J’ai cru au début qu’elles allaient rompre mon rythme de lecture, mais non : ni trop nombreuses ni trop longues, elles accrochent immédiatement et sont alertes et surprenantes, échos de vie parfois amers.
Laura se révèle la figure principale, au parcours chaotique, peu sûre d’elle et qui a enfin pris ses marques lorsqu’elle a été embauchée par Anthony, dans une maison sous le charme de laquelle nous tombons à notre tour. Il y aussi un (beau) jardinier, Freddy et une jeune voisine trisomique, Sunshine, qui va se faire une place dans la maison où elle sera toujours prête à offrir « la bonne petite tasse de thé ».

« Le gardien des choses perdues » est un roman à la construction habile dans lequel on se sent bien, tant s’en dégage un agréable parfum de bienveillance envers soi et envers autrui : un gros plaisir de lecture !year-in-england

J'ai beaucoup aimé !« Le gardien des choses perdues », Ruth HOGAN
Titre original The Keeper of Lost Things (2017)
Traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf
Editions Actes Sud (348 p)
Paru en février 2017