Sur mes brizées

Où il est, surtout, question de livres !


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« Les cygnes de la cinquième avenue », Melanie BENJAMIN

En 1975, Truman Capote publie dans le magazine Esquire une nouvelle intitulée « La Côte basque 1965 » (La Côte Basque est le nom d’un restaurant new-yorkais) qui fait scandale car il s’est servi, pour l’écrire, de ce qu’il connaissait des femmes de la haute société qu’il fréquentait, celles qu’il appelait ses cygnes. Dès lors, celles-ci lui battent froid et le bannissent définitivement de leur monde, y compris Babe Paley, icône de l’élégance (elle faisait la couverture des magazines de mode) et peut-être la seule amie qu’il ait eue.

J’avais entendu parler de cette anecdote littéraire en regardant, il y a peu, un documentaire consacré à Truman Capote (c’était après ma lecture de « De sang-froid »), où j’avais d’ailleurs trouvé l’auteur pour le moins détestable. La démarche de Mélanie Benjamin (expliquée dans la postface que j’ai lue avant de commencer le livre), consistant à revenir sur cet épisode en faisant œuvre de fiction à partir de la documentation qu’elle a épluchée, a éveillé ma curiosité car la personnalité de Capote m’intriguait.

Plongée dans un milieu privilégié, cible des paparazzi de l’époque, « Les cygnes de la cinquième avenue » réussit avec brio le pari toujours risqué de la biographie (ici partielle) romancée. Les situations et les dialogues y sont plus vrais que nature, on se représente parfaitement l’irruption de Truman Capote, en 1955 (il avait 31 ans) dans le cercle des cygnes, jeunes femmes aux maris richissimes qui prennent plaisir à prendre sous leurs ailes ce joli lutin atypique et terriblement distrayant, car c’est bien connu, les mondanités, ça lasse. Alors on l’invite partout, dans les demeures qu’on possède ici ou là ou en croisière sur les yachts, la mascotte de service, c’est lui. Les époux n’ont rien à craindre puisqu’il est homosexuel et vont même jusqu’à partager l’engouement de leurs femmes pour ses facéties et sa mordante langue de vipère.

Babe Paley entourée de son mari et de Truman Capote (1960)

Truman se lie en particulier à Babe Paley, épouse d’un milliardaire qui l’arbore comme l’une de ses plus belles possessions mais ne s’intéresse pas à elle, malgré le soin qu’elle apporte à faire de son quotidien une source permanente de satisfactions. Babe et Truman se découvrent âmes sœurs et l’auteur dépeint à merveille la rencontre de ces deux êtres secrètement blessés, qui se rejoignent au-delà des apparences.

Tableau vivant et coloré d’une catégorie sociale très particulière que l’auteur parvient à rendre digne de notre intérêt (enfin au moins du mien), « Les cygnes de la cinquième avenue » dresse le portrait d’un Truman Capote espiègle et cancanier et apprécié comme tel, qui se délecte d’être parvenu dans des sphères dont il n’est pas issu, une revanche pour ses origines modestes. On suit en filigrane son parcours d’écrivain, qui sera à jamais marqué par la rédaction de « De sang-froid ». Après une œuvre d’une telle ampleur, dont la lente venue au jour l’aura usé (il lui a fallu attendre l’exécution des deux protagonistes du drame pour pouvoir la publier), il aura définitivement changé, tant psychologiquement (difficile de créer quelque chose d’une envergure similaire, qui a en outre un retentissement phénoménal sur sa notoriété déjà acquise) que physiquement : le séduisant petit jeune homme a cédé la place à un personnage ventripotent qui s’adonne à la boisson du matin au soir.

Extrait :
Babe – qui permettait rarement que quiconque entre dans sa chambre – sourit, tapota le dessus de lit et se retrouva , étonnée, assise jambes croisées près de Truman, qui la regardait avec inquiétude, de ses grands yeux bleus innocents. Et, comme la plupart des gens qui le rencontraient pour la première fois, elle en conclut que, par instants, il ressemblait à un enfant. Un enfant qui avait besoin d’être réconforté et protégé contre les aléas et la cruauté du monde extérieur. Elle se surprit à se confier comme elle ne l’avait encore jamais fait, pas même avec ses deux sœurs quand elle vivait à Boston.
[…]
« Ma mère s’est suicidée », dit Truman à Babe. Ses yeux étaient secs et son regard d’une clarté terrifiante. « Elle a avalé de l’alcool et des médicaments. Elle avait déjà essayé et s’était dégonflée au dernier moment. Mais pas cette fois. Tu comprends, le vieux Capote avait perdu tout son fric. Elle n’avait plus rien – elle était redevenue Lillie Mae, et non plus la séduisante et élégante Nina Capote. Et elle ne pouvait pas le supporter. Elle ne pouvait pas me supporter, moi. »

« Les cygnes de la cinquième avenue », Melanie BENJAMIN
Titre original The Swans of Fifth Avenue (2016)
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christelle Gaillard-Paris
Editions Albin Michel (423 p)
Paru en avril 2017

Les deux bouquineuses ont aimé aussi.


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« Il y a un robot dans le jardin », Deborah INSTALL

robot-dans-le-jardinUn beau matin, Ben découvre un petit robot dans son jardin. Pas un de ces androïdes spécialisés dans diverses tâches domestiques dont les foyers se sont équipés, non, un petit robot d’un mètre trente, qui semble avoir été construit à la va-vite avec tout ce qui serait tombé sous la main de son concepteur. Comment a-t-il atterri là ? Le robot, en mesure de s’exprimer de manière rudimentaire, s’avère incapable de répondre à cette question.
Ben se prend d’affection pour l’attachante petite créature, mais son épouse, Amy, ne l’entend pas de cette oreille et veut qu’il s’en débarrasse. Pour elle, il est la goutte d’eau qui fait déborder le vase : elle n’en peut plus de Ben, trente-quatre ans et incapable de se prendre en main, son aisance financière (héritage des parents) lui permettant de faire du sur place, alors qu’elle-même travaille et réussit dans sa carrière d’avocate.
Amy quitte donc Ben, lequel décide soudain, parce qu’il a découvert que Tang, c’est le nom du robot, ne vivra plus longtemps s’il n’est pas réparé, de partir avec lui à la recherche de son mystérieux créateur.
Voilà donc nos deux héros embarqués pour un long périple par-delà les mers, qui va non seulement les rapprocher mais permettre à Ben d’avancer dans sa propre vie …

Si j’ai bien accroché au départ, car le ton est tonique et réjouissant, rien à dire du côté du style, c’est réussi, j’ai dû au bout d’un moment aller relire le billet enthousiaste de Lune, chez qui j’avais repéré le roman, pour me remotiver et poursuivre ma lecture. Je m’y ennuyais en effet un peu, j’attendais plus au niveau du rythme et des péripéties proprement dites, peut-être aussi que je m’étais imaginé autre chose, davantage SF que mignon (ce qui ne signifie pas manquant d’intelligence, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit).

Ce léger passage à vide franchi, j’ai néanmoins continué sans déplaisir à découvrir les aventures de Ben et de celui qui, sous son allure de robot, ressemble en réalité fort dans son comportement à un petit garçon (et pour Ben qui ne voulait pas d’enfant, voilà qui est intéressant). Il y a certaines choses bien vues et qui peuvent gentiment ou malicieusement donner à réfléchir, au fil du parcours de Ben et Tang. Une jolie histoire, pleine de tendresse, du genre de celles qu’on verrait volontiers adaptées par les studios Disney, d’ailleurs vous pouvez la partager avec votre progéniture.

J'ai bien aimé !« Il y a un robot dans le jardin », Deborah INSTALL
Titre original A Robot in the Garden (2015)
Traduit de l’anglais par Sarah Gourgon
Super 8 éditions (352 p)
Paru en janvier 2017
Lu en numérique via NetGalley


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« L’imprévu », Chris BOHJALIAN

imprevuRichard Chapman, banquier quadragénaire auquel tout a réussi, participe à l’enterrement de la vie de garçon de son frère cadet dans sa propre demeure, qu’il a obligeamment prêtée pour l’occasion. La soirée, copieusement arrosée, s’échauffe encore avec la présence de deux jeunes stripteaseuses russes, accompagnées de leurs gardes du corps … et finit par déraper tragiquement, de la manière la plus imprévisible qui soit.
En état de choc, Richard téléphone à son épouse pour lui raconter le drame qui s’est déroulé chez eux, et ne parvient pas à passer sous silence la manière dont il s’est, de son côté, un peu trop laissé aller.
La tempête médiatique déchaînée par les événements risque alors de tout emporter sur son passage : son emploi dans une banque respectable, qui craint pour sa réputation, et sa famille, car sa femme et sa petite fille lui en veulent de ce qui leur arrive.
La chronique de cette soudaine traversée du désert, telle que chacun d’eux la vit, croise le récit d’Alexandra, une des deux jeunes stripteaseuses qui sont en réalité victimes d’esclavage sexuel.

Remarque liminaire : il m’a fallu accepter que Richard Chapman ait pu offrir sa maison comme cadre de l’enterrement de vie de garçon de son frère, quel manque de circonspection de sa part quand on connaît le caractère dissipé du frangin, mais de toute façon je n’avais pas le choix car sans cette soirée, pas d’histoire.

Même si, excepté dans la dernière partie, il n’y a pas d’enjeu narratif autre que l’évolution psychologique des différents protagonistes, directement liée aux répercussions du drame dans leur vie quotidienne ( = comment leur environnement familial, amical et professionnel réagit), je n’ai pas pu lâcher ce roman, tant j’y étais immergée. Tout y sonne juste, aussi bien la peinture des caractères que le récit d’Alexandra, pour lequel l’auteur s’est dûment documenté et qui illustre la manière dont peut fonctionner l’esclavage sexuel en Russie. On lit, et on souffre avec les personnages (y compris celui de Richard, un homme droit qui n’en méritait pas tant), sans avoir la sensation d’être voyeur : l’auteur n’a en effet pas cédé à la facilité puisqu’il ne s’autorise aucune scène de sexe, alors que c’est bien le sexe qui est le moteur du roman.
Un roman sombre et prenant.

J'ai bien aimé !« L’imprévu », Chris BOHJALIAN
Titre original The Guest Room (2016)
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Caroline Nicolas
Editions Le Cherche Midi
Paru en mars 2017
Lu en numérique via NetGalley


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« Agatha Raisin enquête – La quiche fatale », M.C BEATON

agatha-raisin-et-la-quiche-fataleA cinquante-trois ans, l’énergique Agatha Raisin a décidé de laisser tomber Londres et la florissante agence de relations publiques qu’elle dirige, pour se retirer dans un charmant cottage dans les Costwolds : elle vient de l’acheter et de le faire aménager, réalisant ainsi un rêve qu’elle nourrissait depuis fort longtemps.
A peine installée, elle décide d’accélérer son intégration villageoise en participant au concours gastronomique local et, comme elle est incapable de cuisiner, file acheter une quiche chez un traiteur réputé à Londres. Manque de chance : non seulement, sa quiche ne gagne pas, mais elle fait une victime par empoisonnement !
Le remords et la curiosité aidant, Agatha Raisin commence à fourrer son nez un peu partout, ce qui n’est pas du goût de tout le monde …

Il a fallu un énième billet sur ce livre (merci Kathel) pour que je me décide enfin à ne pas le zapper : je l’avais pourtant vu fleurir sur les blogs il y a quelques mois, mais le titre et la couverture ne m’avaient pas donné envie d’aller y regarder de plus.
J’ai donc fait la connaissance de cette chère Agatha Raisin, je dis chère parce que je l’ai bien aimée, avec son côté pète sec / brut de décoffrage mais pas irrécupérable non plus, il y a bien un cœur qui bat sous l’enveloppe plutôt revêche de cette robuste femme d’âge mûr au physique quelconque. La voir chercher à faire son trou dans son nouvel habitat est réjouissant : elle y met la pugnacité qui a fait son succès professionnel mais ça ne marche pas forcément et elle en vient à s’interroger sur sa décision d’exil loin de Londres.

C’est davantage les heurs et malheurs du personnage et le microcosme (le village avec son pub, ses dames patronnesses + quelques figures hautes en couleur) ainsi que la région (très l’Angleterre-telle-qu’on-se-la-représente) dans lesquels il évolue qui m’ont intéressée que l’ « enquête » à proprement parler. Celle-ci se poursuit au demeurant tranquillement au fil des pages, sans qu’Agatha y prenne toujours une part active. Il faut dire que Billy Song, jeune policier qui a su d’emblée passer outre la rugosité de son caractère, est inquiet pour elle et n’arrête pas de chercher à la dissuader de poursuivre ses investigations.

Premier volet des aventures d’Agatha Raisin, enlevé et amusant, « La quiche fatale » est un sympathique divertissement !

J'ai bien aimé !« Agatha Raisin enquête – La quiche fatale », M.C. BEATONyear-in-england
Titre original The Quiche of Death (1992)
Traduit de l’anglais par Esther Ménévis
Editions Albin Michel
Paru en juin 2016 (320 p)


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« Les Garçons de l’été », Rebecca LIGHIERI

garcons-de-leteNe vous y fiez pas : sous cette couverture claire se déroule un roman sombre à souhait, un roman comme je les aime, français mais qui m’a rappelé ses confrères américains (avec un petit côté « Il faut qu’on parle de Kevin ») tant l’histoire y est forte et bien menée. Sombre, donc, et pourtant ce n’est pas le soleil qui lui fait défaut, aussi bien celui des plages de Biarritz et Hossegor que celui des côtes réunionnaises.
La Réunion (avec quelques pages superbes de randonnée dans les terres), c’est là que tout commence ou plutôt que tout semble finir pour Thadée, 20 ans, jeune homme aux allures de demi-dieu venu se frotter aux vagues locales. Mais les requins s’intéressent de près aux surfeurs et Thadée rentre en France avec une jambe en moins …

J’ai plongé dans « Les Garçons de l’été » et les vagues ne m’ont pas lâchée ! Je n’avais pas du tout entendu parler de ce livre, paru en janvier, avant que ma bibliothèque ne le commande, mais le thème (un peu glauque, ce qui n’était pas pour me déplaire) ne pouvait qu’interpeller une presque Hossegorienne comme moi.surfrd
De surf, il sera souvent question au fil des pages (de quoi constater que mon vocabulaire gagnerait à être encore enrichi dans ce domaine), puisque Thadée aussi bien que son cadet d’un an, Zach, lui vouent la même passion. Mais c’est la famille qui est au cœur du roman, avec des personnages qu’on n’oubliera pas, de même que quelques autres gravitant dans leur orbite (je pense en particulier à Cindy, l’amie de Zach). Mylène, la mère, est en adoration devant les deux magnifiques jeunes hommes qu’elle a engendrés. Jérôme, le père, leur a servi de coach sportif durant toute leur enfance. Ysé, la benjamine de dix ans, indépendante et originale, vit sa petite vie avec eux mais un peu à la marge. De chacun nous ferons, progressivement, connaissance. L’histoire et ses rebondissements se nourrissent de ce que, au fond, ils se révèlent être.

« Les Garçons de l’été » est un roman prenant, impeccablement construit, où la tension est omniprésente : une réussite !

J'ai beaucoup aimé !« Les Garçons de l’été », Rebecca LIGHIERI
Editions P.O.L (440 p)
Paru en janvier 2017


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« Le gardien des choses perdues », Ruth HOGAN

gardienDans le train de London Bridge à Brighton, Anthony Peardew trouve une boîte à biscuits contenant des cendres, qu’il suppose être les restes d’une crémation. Il la rapporte chez lui, une belle demeure victorienne, et l’entrepose sur une des multiples étagères de la pièce où il range précieusement tous les objets perdus, après les avoir dûment étiquetés en indiquant le jour et le lieu où il les a trouvés. Il procède ainsi depuis 40 ans, depuis qu’a disparu celle qu’il aimait, qui a fait de lui le Gardien des choses perdues. Ces objets, il lui arrive d’imaginer leur histoire, ils ont été la matière des nouvelles qu’il leur a consacrées durant sa carrière d’écrivain.
Mais c’est à Laura, sa fidèle assistante, que va bientôt échoir une tâche effarante : rendre ces objets à leurs propriétaires …

On découvrira, rapidement, la raison pour laquelle Anthony s’est mis à collectionner ainsi les objets trouvés, mais on se demandera aussi pourquoi, tout au long du récit, court en contrepoint une autre petite histoire, non moins intéressante, commencée quarante ans plus tôt et concernant une certaine Eunice. D’autres histoires émaillent la trame principale, puisqu’y sont insérées quelques-unes des nouvelles rédigées par Anthony. J’ai cru au début qu’elles allaient rompre mon rythme de lecture, mais non : ni trop nombreuses ni trop longues, elles accrochent immédiatement et sont alertes et surprenantes, échos de vie parfois amers.
Laura se révèle la figure principale, au parcours chaotique, peu sûre d’elle et qui a enfin pris ses marques lorsqu’elle a été embauchée par Anthony, dans une maison sous le charme de laquelle nous tombons à notre tour. Il y aussi un (beau) jardinier, Freddy et une jeune voisine trisomique, Sunshine, qui va se faire une place dans la maison où elle sera toujours prête à offrir « la bonne petite tasse de thé ».

« Le gardien des choses perdues » est un roman à la construction habile dans lequel on se sent bien, tant s’en dégage un agréable parfum de bienveillance envers soi et envers autrui : un gros plaisir de lecture !year-in-england

J'ai beaucoup aimé !« Le gardien des choses perdues », Ruth HOGAN
Titre original The Keeper of Lost Things (2017)
Traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf
Editions Actes Sud (348 p)
Paru en février 2017


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« Volia Volnaïa », Victor REMIZOV

voliaC’est aux confins de la Russie, dans la taïga sibérienne, que se déroule « Volia volnaïa », roman où ces vastes espaces ont autant d’importance que les hommes qui les parcourent, avec leurs rêves, leurs grandeurs et leurs bassesses.
Quand revient le temps de la chasse, à l’orée de l’hiver, ils retrouvent cette nature sauvage dans laquelle ils s’enfoncent, rouvrant les isbas qui leur servent de refuges. Ces chasseurs sont aussi des pêcheurs et l’économie de leur village repose sur la vente des conteneurs d’œufs de saumon qu’ils collectent, sur laquelle la milice prélève 20%, personne n’y trouve rien à redire, ça se passe comme ça en Russie, la corruption à tous les niveaux du pouvoir.
Cette mécanique bien huilée se grippe suite à une altercation entre l’un des villageois, Stepane Kobiakov et le chef de la milice, Alexandre Mikhaïlovitch Tikhi et son adjoint, Gnidiouk Semionovitch. Stepane n’était pas en tort mais l’attitude agressive de Gnidiouk l’a fait sortir de ses gonds et la situation a un peu dégénéré. Tikhi ne réussit pas à étouffer l’affaire comme il le souhaiterait et voilà Stepane Kobiakov devenu, aux yeux de Moscou qui dépêche ses forces spéciales sur place, l’ennemi public numéro 1 …

« Volia volnaïa » (« liberté libre ») est un roman sacrément dépaysant. Avec lui, c’est la Sibérie comme si vous y étiez, ambiance taïga-chasse-pêche-vodka (aucun Russe ne semble échapper à la vodka !) garantie. C’est aussi une totale absence de langue de bois : la Russie est pourrie jusqu’à l’os, ça ne date pas d’hier et ça n’est pas prêt de prendre fin. Moi, de mon côté, c’était moins le fait que les villageois soient assujettis à leur milice qui me choquait que la manière dont ils éventrent les saumons à tour de bras pour récolter des tonnes d’œufs et tuent les zibelines pour vendre leurs peaux, sans paraître respecter des quotas, à croire que l’abondance poissonneuse et giboyeuse durera de toute éternité. Que voulez-vous, c’est mon idéal Indien qui ne prélève que le nécessaire et rend grâce à la terre de le lui fournir qui parle.
Cela ne m’a pas empêchée de m’intéresser aux personnages (en remerciant l’auteur de nous en avoir dressé, au début du livre, la liste comprenant toutes les manières dont ils peuvent être nommés car qui n’a jamais eu des doutes à ce sujet en lisant de la littérature russe ?). Ils ne sont pas (enfin, il y a des exceptions !) monolithiques, y compris le citadin Ilya Jebrovski en vacances nature, et les découvrir, pour certains, en profondeur, contribue à l’intérêt du récit. Celui-ci s’avère de plus en plus tendu et on se dit qu’on lit la chronique d’une catastrophe annoncée … mais la fin m’a surprise (et beaucoup plu).

Extrait :
Comme la plupart des saisonniers, il aimait particulièrement ces jours précédant l’ouverture de la chasse. La rivière, la forêt, tout était à redécouvrir, tout avait légèrement changé. C’était comme retrouver un vieux copain que l’on n’a pas vu depuis un an. Tiens, il a des cheveux gris, une nouvelle cicatrice, des rides qu’on ne lui connaissait pas auparavant. Pareil. A un endroit, la berge s’affaissait, avalée par la rivière, le sentier avait disparu, un tilleul séculaire gisait, arraché, en travers de la clairière, ayant évité de justesse une petite isba. Mais surtout, il y avait une multitude de détails. Les couleurs étaient vives, comme rénovées.
Cette répétition éternelle et inépuisable – il verrait la même nature que l’an passé, qu’il y avait deux ans, et pourtant, ce serait comme une nouvelle rencontre – procurait une grande joie à Guenka, elle conférait un sens à son existence. La fraîcheur et l’infini de la vie l’élevaient au-dessus de la terre, au-dessus de la rivière et de la taïga. Dans ces moments, il avait l’impression qu’il en serait toujours ainsi.

J'ai bien aimé !« Volia volnaïa », Victor REMIZOV
Traduit du russe par Luba Jurgenson
Editions Belfond (464 p)
Paru en janvier 2017
Lu en numérique via NetGalley


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« Superposition », David WALTON

superpositionNew Jersey, années 2030
Brillant physicien, Jacob Kelley a quitté l’univers de la recherche pour l’enseignement. Depuis, il mène une vie sans histoire auprès de sa femme, Elena et de leurs trois enfants, deux grandes filles et un petit garçon. Jusqu’au soir où Brian Vanderhall, son ancien collègue et ami, débarque chez lui armé de la ferme intention de lui exposer les spectaculaires résultats de ses récentes recherches et d’un pistolet pour étayer sa démonstration : il annonce à Jacob qu’il va tirer sur Elena sans que la balle l’atteigne !
Le lendemain, Brian est retrouvé mort et Jacob inculpé de meurtre …

Si je vous dis que « Superposition » est un thriller quantique, inutile de paniquer ! Parce que, moi aussi, je n’y entravais rien, au monde quantique (j’ai même laissé tomber la BD éponyme que j’avais empruntée à la bibli, en espérant y voir plus clair). Sauf que « Superposition », ce n’est pas la-physique-quantique-pour-les-nuls mais plutôt la-physique-quantique-par-l’exemple et avant tout un sacrément bon roman polar-SF du genre page-turner comme je me réjouis d’en lire !
C’est Jacob qui raconte et son récit, de manière surprenante, se superpose à un autre. Le ton est familier (c’est un récit de lui à nous) et alerte, comme le rythme, et les principaux protagonistes n’ont aucun mal à susciter notre sympathie. L’histoire est pour le moins originale et on se demande où elle va nous mener (vers un dénouement pas décevant, si vous voulez tout savoir).
Je suis sortie du bouquin ravie d’avoir passé un aussi bon moment de lecture et, cerise sur le gâteau, d’avoir ENFIN compris (un petit) quelque chose au monde quantique !

N.B. : la postface de Roland Lehoucq, « Physique et réalité », abandonnée au bout de quelques pages en me disant que j’y reviendrais (hum …) m’a toutefois rappelé, si besoin était, que je ne maîtrisais pas encore complètement le sujet 😉 .

J'ai beaucoup aimé !« Superposition », David WALTON
Editions ActuSF (408 p)
Paru en 2016

Repéré chez Lune.
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« Quelques minutes après minuit », Patrick NESS (livre et film)

QMAM_A63593_couv.indd« Quelques minutes après minuit » est un roman pour adolescents (à partir de 10/12 ans) que j’ai lu dans l’édition publiée par Gallimard Jeunesse à l’occasion de la sortie (4 janvier 2017) du film éponyme qui en est l’adaptation.
A l’origine du livre, il y a ce qu’avait esquissé l’écrivain Siobhan Dowd : « Elle avait les personnages, une ébauche, et un début ». Mais elle est morte et son éditrice a confié son idée à Patrick Ness (dont j’avais beaucoup aimé la trilogie du « Chaos en marche »). Ainsi est né « Quelques minutes après minuit », paru en 2011.

Conor O’Malley, treize ans, vit avec sa mère gravement malade. Depuis quelque temps, il est régulièrement réveillé la nuit par un cauchemar terrible.
Un soir, alors que ce funeste cauchemar l’a tiré du sommeil quelques minutes après minuit, un monstre immense et effrayant, né de l’if qui se dresse près de l’église à l’horizon, lui rend une première visite. Il se propose de lui raconter trois histoires et, quand il en aura fini, ce sera au tour de Conor de lui raconter la quatrième minutes2
Le quotidien de Conor est difficile : sa mère lutte contre une maladie insupportable ; lui-même est harcelé à l’école par trois de ses camarades ; enfin, il doit s’accommoder de sa très stricte grand-mère, chez laquelle il est contraint d’habiter quand sa mère fait des séjours à l’hôpital. Le monstre fait donc irruption auprès d’un jeune garçon en proie à des sentiments douloureux mais aussi violents, même s’il n’en a pas conscience  car il les intériorise et c’est sur ce terreau que le livre est construit. 
Je crois n’avoir jamais lu un roman jeunesse aussi déroutant que celui-ci. D’ailleurs je ne recommande ni le livre ni le film pour des enfants trop jeunes, ils passeraient à côté. Les histoires que raconte l’arbre-monstre sont, volontairement, ambiguës : leur dénouement, dérangeant, ne permet pas de saisir directement où le narrateur voulait en venir. Où donc est leur leçon, leur « morale » ? Comme dans la réalité, c’est-à-dire dans la vie en général et dans celle de Conor en particulier, les choses ne sont pas forcément faciles à comprendre, il y a ce qu’on voit et ce qui se cache en dessous. Dans « Quelques minutes après minuit », roman-conte aussi riche que complexe, le récit ne va jamais là où on l’attend. Car « Il n’y a pas toujours un gentil. Et pas toujours un méchant non plus. La plupart des gens sont entre les deux. »minutes3Le livre, agrémenté des superbes dessins de Jim Kay (repris de l’édition originale), est suivi d’un chapitre (très intéressant) portant sur la naissance du roman et d’un dossier (les deux richement illustrés) consacré à son adaptation cinématographique, dossier qui m’a donné envie de voir le film réalisé par J.A. Bayona. Et je n’ai pas été déçue ! Il est rare qu’une adaptation cinématographique corresponde parfaitement à ce qu’on s’imagine quand on lit mais pour « Quelques minutes après minuit » (scénario écrit par l’auteur et dans l’ensemble fidèle au livre, même si le personnage de Lily en est absent) c’est le cas.minutes5
Soulignons déjà le casting, tout bonnement parfait : le jeune acteur qui joue Conor est d’un naturel confondant et Felicity Jones (la mère) et Sigourney Weaver (la grand-mère) elles aussi impeccables. Quant à l’univers du roman, il est restitué de telle manière qu’en voyant le film j’ai eu l’impression d’être projetée au milieu des pages, y compris dans les séquences animées reprenant les histoires racontées par le monstre : magnifique !

J'ai beaucoup aimé !« Quelques minutes après minuit », Patrick NESS (d’après une idée originale de Siobhan Dowd)
Titre original A Monster Calls (2011)
Traduit de l’anglais par Bruno Krebs (2012)
Edition Gallimard Jeunesse (357 p)
Paru en novembre 2016


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« De sang-froid », Truman CAPOTE

de-sang-froidA peine avais-je commencé la lecture de « De sang-froid » que c’est l’adjectif remarquable qui m’est venu à l’esprit (j’étais saisie par la qualité de l’écriture) et cette première impression ne s’est pas démentie tout au long de ma lecture : j’ai rarement lu une œuvre qui m’a autant impressionnée, tant sur le fond que sur la forme !

L’histoire est celle d’un quadruple meurtre survenu dans le village de Holcomb au Kansas, celui de Mr Clutter, un riche fermier, sa femme et leurs deux enfants, Nancy (17 ans) et Kenyon (15 ans), assassinés à leur domicile dans la nuit du 15 novembre 1959 par Richard Hickock et Perry Smith. Les deux individus étaient venus voler l’argent qu’ils pensaient trouver dans un coffre-fort. Il n’y avait ni coffre-fort ni argent et ils sont repartis avec une quarantaine de dollars …

S’emparant de cette sinistre affaire qui avait défrayé la chronique, Truman Capote construit un récit passionnant et rythmé, qui se lit comme un roman. Si on imagine sans peine l’effarant travail de collecte d’informations qui fut le sien, la fluidité de la narration n’en laisse rien transparaître. Contrairement à ce qui se passe actuellement dans ce genre d’ouvrage d’investigation, où l’auteur se plaît à évoquer ses recherches en même temps qu’il livre leur résultat, Truman Capote s’efface complètement, une fois tournée la page de ses Remerciements liminaires. Seuls sont placés sous le feu des projecteurs les deux criminels, leurs victimes et les enquêteurs, sans oublier une pléthore de personnages croisés au fil des événements, toujours dépeints en quelques traits efficaces car Capote maîtrise l’art de la description comme un dessinateur celui du croquis. C’est peu dire que, grâce à lui, nous avons une meilleure connaissance du drame. Non, nous avons l’intime conviction de tout en connaître et de comprendre ce qui s’est joué.

Rien n’est laissé dans l’ombre, à commencer par ce qui concerne les faits. Truman Capote les raconte en s’appuyant sur une chronologie rythmée et tendue, alternant les séquences consacrées à ce qui se passe à Holcomb avec le parcours des deux meurtriers, aussi bien avant qu’après le massacre. Nous saurons tout de ce qui s’est passé cette terrible nuit mais sans jamais avoir la sensation d’en être voyeur car l’auteur n’en rajoute pas dans le sordide, la description est lapidaire et sans complaisance. Nous saurons tout aussi de la personnalité des deux criminels, de leurs motivations et de ce qui régit leur comportement. Mais nous n’oublierons pas, non plus, la personnalité des victimes, à commencer par Mr Clutter, un homme travailleur et qui s’était enrichi mais sans perdre son humanité, si bien que tout le monde l’appréciait. Impossible aussi de ne pas nourrir une tendresse particulière pour Nancy, jeune fille douée pour tout et à l’écoute des autres et de ne pas être sensible aux affres de Dewey, responsable de l’enquête investi corps et âme dans sa mission : retrouver celui ou ceux qui ont perpétré les crimes.
Car si leur identité n’a pas de secret pour le lecteur, il n’en est pas de même pour la police : ne disposant d’aucun indice (à part deux traces de bottes qui n’ont été repérées que grâce aux photos prises sur place car on ne les voyait pas à l’œil nu), les enquêteurs se démènent en vain pour essayer de trouver une piste et le lecteur se demande comment ils vont finir par arrêter les deux criminels.

Si ce n’est déjà fait, je ne peux que vous inviter à lire cette œuvre majeure qu’est « De sang-froid », qui est aussi une intéressante réflexion sur la peine de mort. J’en avais eu l’intention après avoir vu « Truman Capote », film qui décrit la manière dont l’auteur (magistralement interprété par Philip Seymour Hoffman) s’est plongé dans ce fait divers dont il avait eu connaissance et, pour rédiger son livre, s’est rapproché des deux accusés et de ceux qui étaient liés à l’affaire. Dix ans ont passé depuis et c’est aussi bien car je l’avais suffisamment oublié pour redécouvrir ce qui s’était passé.
J’imagine (à tort ou à raison) que « De sang-froid » est l’« ancêtre » des true crime stories, ces romans (comme ceux de l’écrivain Ann Rule) relatant des crimes ayant réellement eu lieu et qui représentent un genre à eux tout seuls aux Etats-Unis. Mais tout le monde n’a pas la plume de Truman Capote, son art consommé des dialogues et son talent pour brosser, en quelques lignes, une scène qui donne autant à voir qu’à ressentir.

Extrait :

Jusqu’à un matin de la mi-novembre 1959, peu d’Américains – en fait peu d’habitants du Kansas – avaient jamais entendu parler de Holcomb. Comme les eaux de la rivière, comme les automobilistes sur la grand-route, et comme les trains jaunes qui filent à la vitesse de l’éclair sur les rails du Santa Fe, la tragédie, sous forme d’événements exceptionnels, ne s’était jamais arrêtée là. Les habitants du village, au nombre de deux cent soixante-dix, étaient satisfaits qu’il en fût ainsi, tout à fait heureux d’exister à l’intérieur d’une vie ordinaire : travailler, chasser, regarder la télé, assister aux fêtes scolaires, aux répétitions du chœur, aux réunions du club des « 4 H ». Mais aux petites heures de ce matin de novembre, un dimanche, certains bruits étrangers empiétèrent sur les rumeurs nocturnes habituelles de Holcomb, sur l’hystérie perçante des coyotes, le frottement sec des graines d’ecbalium dans leur course précipitée, la plainte affolée et décroissantes des sifflets de locomotive. A ce moment-là, dans Holcomb qui sommeillait, pas une âme n’entendit les quatre coups de fusil qui, tout compte fait, mirent un terme à six vies humaines. Mais par la suite les habitants de la ville, jusqu’alors suffisamment confiants les uns dans les autres pour ne se donner la peine que rarement de verrouiller leurs portes, se surprirent à les recréer maintes et maintes fois, ces ombres explosions qui allumèrent des feux de méfiance dans les regards que plusieurs vieux voisins échangeaient entre eux, étrangement et comme des étrangers.

Marquant !« De sang-froid – Récit véridique d’un meurtre multiple et de ses conséquences », Truman CAPOTE
Titre original In Cold Blood : A True Account of a Multiple Murder and Its Consequences (1965)
Traduit de l’anglais par Raymond Girard
Editions Folio (506 p)