Sur mes brizées

Où il est, surtout, question de livres !


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« Volia Volnaïa », Victor REMIZOV

voliaC’est aux confins de la Russie, dans la taïga sibérienne, que se déroule « Volia volnaïa », roman où ces vastes espaces ont autant d’importance que les hommes qui les parcourent, avec leurs rêves, leurs grandeurs et leurs bassesses.
Quand revient le temps de la chasse, à l’orée de l’hiver, ils retrouvent cette nature sauvage dans laquelle ils s’enfoncent, rouvrant les isbas qui leur servent de refuges. Ces chasseurs sont aussi des pêcheurs et l’économie de leur village repose sur la vente des conteneurs d’œufs de saumon qu’ils collectent, sur laquelle la milice prélève 20%, personne n’y trouve rien à redire, ça se passe comme ça en Russie, la corruption à tous les niveaux du pouvoir.
Cette mécanique bien huilée se grippe suite à une altercation entre l’un des villageois, Stepane Kobiakov et le chef de la milice, Alexandre Mikhaïlovitch Tikhi et son adjoint, Gnidiouk Semionovitch. Stepane n’était pas en tort mais l’attitude agressive de Gnidiouk l’a fait sortir de ses gonds et la situation a un peu dégénéré. Tikhi ne réussit pas à étouffer l’affaire comme il le souhaiterait et voilà Stepane Kobiakov devenu, aux yeux de Moscou qui dépêche ses forces spéciales sur place, l’ennemi public numéro 1 …

« Volia volnaïa » (« liberté libre ») est un roman sacrément dépaysant. Avec lui, c’est la Sibérie comme si vous y étiez, ambiance taïga-chasse-pêche-vodka (aucun Russe ne semble échapper à la vodka !) garantie. C’est aussi une totale absence de langue de bois : la Russie est pourrie jusqu’à l’os, ça ne date pas d’hier et ça n’est pas prêt de prendre fin. Moi, de mon côté, c’était moins le fait que les villageois soient assujettis à leur milice qui me choquait que la manière dont ils éventrent les saumons à tour de bras pour récolter des tonnes d’œufs et tuent les zibelines pour vendre leurs peaux, sans paraître respecter des quotas, à croire que l’abondance poissonneuse et giboyeuse durera de toute éternité. Que voulez-vous, c’est mon idéal Indien qui ne prélève que le nécessaire et rend grâce à la terre de le lui fournir qui parle.
Cela ne m’a pas empêchée de m’intéresser aux personnages (en remerciant l’auteur de nous en avoir dressé, au début du livre, la liste comprenant toutes les manières dont ils peuvent être nommés car qui n’a jamais eu des doutes à ce sujet en lisant de la littérature russe ?). Ils ne sont pas (enfin, il y a des exceptions !) monolithiques, y compris le citadin Ilya Jebrovski en vacances nature, et les découvrir, pour certains, en profondeur, contribue à l’intérêt du récit. Celui-ci s’avère de plus en plus tendu et on se dit qu’on lit la chronique d’une catastrophe annoncée … mais la fin m’a surprise (et beaucoup plu).

Extrait :
Comme la plupart des saisonniers, il aimait particulièrement ces jours précédant l’ouverture de la chasse. La rivière, la forêt, tout était à redécouvrir, tout avait légèrement changé. C’était comme retrouver un vieux copain que l’on n’a pas vu depuis un an. Tiens, il a des cheveux gris, une nouvelle cicatrice, des rides qu’on ne lui connaissait pas auparavant. Pareil. A un endroit, la berge s’affaissait, avalée par la rivière, le sentier avait disparu, un tilleul séculaire gisait, arraché, en travers de la clairière, ayant évité de justesse une petite isba. Mais surtout, il y avait une multitude de détails. Les couleurs étaient vives, comme rénovées.
Cette répétition éternelle et inépuisable – il verrait la même nature que l’an passé, qu’il y avait deux ans, et pourtant, ce serait comme une nouvelle rencontre – procurait une grande joie à Guenka, elle conférait un sens à son existence. La fraîcheur et l’infini de la vie l’élevaient au-dessus de la terre, au-dessus de la rivière et de la taïga. Dans ces moments, il avait l’impression qu’il en serait toujours ainsi.

J'ai bien aimé !« Volia volnaïa », Victor REMIZOV
Traduit du russe par Luba Jurgenson
Editions Belfond (464 p)
Paru en janvier 2017
Lu en numérique via NetGalley


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« L’Idiot », DOSTOIEVSKI

idiotLe prince Mychkine (26 ans) rentre en Russie, après plusieurs années de séjour en Suisse. Il y soignait son épilepsie, maladie qui, un temps, l’a fait passer pour un idiot. Il lui arrive d’ailleurs encore d’être considéré comme tel, car loin de se plier aux usages du monde, il parle sans détours et son naturel et sa franchise étonnent, quand ils ne détonnent pas.
Dans le train vers St Petersbourg, il fait la connaissance d’un individu haut en couleurs, Rogojine, et entend parler d’une certaine Nastassia Philippovna, femme d’une extrême beauté dont Rogojine est passionnément épris.
D’elle, il découvre le soir-même le visage, alors qu’il s’est rendu chez le général Epantchine, dont l’épouse lui serait parente. L’émotion qu’il ressent en contemplant ce portrait n’est que le prélude de celles dont il sera la proie au cours des jours et des mois à venir, plongé au milieu d’une succession de scènes où se côtoient et s’affrontent des personnages aux caractères complexes et aux desseins difficiles à pressentir, parfois y compris pour eux-mêmes…

Quel étonnant roman, très proche du théâtre, tant les dialogues y tiennent le haut du pavé, avec son lot de péripéties, de bruit et de fureur et cette manière bien à lui d’être parcouru par de puissants mouvements d’âmes !
Jamais je n’ai lu quelque chose d’aussi fouillé au niveau de la psychologie des personnages, car c’est vraiment là, à mon sens, ce qui caractérise le plus fortement cette œuvre. Certes, la société russe de l’époque, ou du moins une partie d’entre elle, y est dépeinte au travers des protagonistes et l’auteur parsème son roman de notations et d’analyses quant à la Russie actuelle et à l’âme russe. Mais cela ne s’effectue jamais au détriment de l’intrigue, au point que le roman ne m’a pas paru pesant à lire (comme ce fut par moments le cas avec Anna Karénine), excepté lors du long passage consacré à l’ « explication » d’Hippolyte. Il faut dire aussi qu’on s’attache instantanément à ce héros doux, sincère et bon, en un mot aimable au sens propre, donc rien de ce qui lui arrive ne nous laisse indifférent.

« L’Idiot » démontre de manière magistrale la complexité des êtres, la difficulté qu’il y a à appréhender leur caractère et leurs motivations, quand bien même on s’avèrerait un narrateur a priori omniscient. Car l’auteur, tout présent qu’il s’affiche auprès de son lecteur, confesse parfois lui-même cette difficulté qu’il y a à cerner l’essence d’une personne.

C’est le premier roman que je lis de Dostoïevski, auteur dont je me suis tenue jusque-là éloignée, peut-être en raison du nombre de pages ou bien parce que, dans ma jeunesse, l’échec de lecture rencontré avec « Guerre et paix » (abandon) m’avait dissuadée de poursuivre plus avant dans la littérature russe. Bref, il était grand temps de combler ce manque !

Marquant !« L’Idiot », DostoïevskiPavé 2014 petitMle
Traduction et notes d’Albert Mousset
Editions Folio (975 p)