Sur mes brizées

Où il est, surtout, question de livres !


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Clichés et échos parisiens…

Quelques jours à Paris sous un ciel souvent gris (au moins lorsque, moi, j’étais dehors !) mais je n’ai quand même pas résisté au plaisir de dégainer l’appareil photo :
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Ce petit déplacement parisien était motivé par ma participation au Prix Une Autre Terre le samedi 23 mars (je vais y revenir), mais j’en ai profité pour faire un tour au Salon du Livre le vendredi.Affiche-Salon-du-livre-2013_illustration
J’avais négligé le fait que, surtout depuis que la durée du Salon a été réduite, le vendredi est LE jour des scolaires, qui y débarquent (déboulent, devrais-je dire) par cars entiers. Heureusement, j’ai retrouvé deux amies sur place, pour un déjeuner bien sympathique, car pour le reste ce Salon ne restera pas dans ma mémoire. J’y ai déambulé, parcouru les expositions, mais je n’avais pas repéré de conférences m’attirant particulièrement ce jour-là et je n’y ai pas fait de rencontres originales, comme cela a déjà pu m’arriver par le passé.

Le samedi, en revanche, est une journée que je n’oublierai pas, tant elle fut conviviale et intéressante ! Pour élire le lauréat 2013 du Prix Une Autre Terre, les membres de l’association ayant créé ledit Prix avaient demandé aux lecteurs qui souhaitaient s’engager dans l’aventure de lire les trois romans sélectionnés et de Sélection Prix Une Autre Terre
venir voter à Paris. La réunion a été précédée, pour ceux qui le désiraient, d’un déjeuner en commun pris au Café des Anges (pas loin de Bastille). Menu savoureux qui, je vous rassure, n’a en rien entamé notre clairvoyance pour la suite des opérations (cétait pas le moment de faire la sieste, il y avait du débat dans l’air !). Les opérations de délibération et de vote ont été organisées et menées de main de maître(s) (un « s » car c’est toute l’équipe qui s’en est chargée). Et quant au lauréat désigné… eh bien je resterai, pour le moment, muette comme une tombe (mais oui, ça m’arrive !), en attendant la proclamation officielle, par l’association, des résultats. Sachez enfin que le Prix Une Autre Terre sera remis à l’occasion des Imaginales qui se dérouleront à Epinal du 23 au 26 mai prochain.

Une fois l’affaire « Prix Une Autre Terre » réglée, j’ai rejoint ma-grande-fille-chérie-étudiante-à-Paris au Théâtre Dunois, un petit théâtre dont j’ignorais l’existence jusqu’au billet de Lhisbei, qui avait signalé qu’une pièce y était jouée ce soir-là, « Le pays des aveugles », adaptation d’une nouvelle de H.G. Wells, suivie d’une rencontre avec Simon Bréan (docteur en littérature française, auteur de l’essai La Science-fiction en France ) autour de la science-fiction. La pièce nous a séduites quant à son interprétation (un seul interprète-conteur, le très expressif acteur italien Nino D’Introna, qui est aussi le metteur en scène) et à sa mise en scène, excellente (notamment du fait des jeux de lumière et de l’accompagnement musical par deux guitaristes présents sur la scène). Mais nous sommes restées quelque peu dubitatives quant au fond du texte et ce malgré les commentaires intéressants effectués ensuite tant par Simon Bréan , qui a resitué l’œuvre de Wells dans son contexte socio-historique, que par Nino D’Introna .

Ce petit séjour parisien s’est achevé aujourd’hui et j’ai rejoint Lille cet après-midi après un brunch tout à fait recommandable (accueil aimable et composition du brunch en 3 chapitres, je cite le menu, dont la lecture fut fort agréable !) au Café Livres, un endroit qui m’avait totalement échappé alors qu’il est très bien situé (10 rue Saint Martin,4ème arrondissement, tout près de la Tour Saint Jacques) et a tout pour (nous) plaire, jugez-en plutôt :

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« Exodes », Jean-Marc LIGNY

ExodesLe réchauffement climatique a bouleversé de fond en comble l’écosystème de la planète et la vie humaine sur terre n’est plus que survie, en attendant l’extinction de l’espèce.
Il subsiste pourtant quelques enclaves privilégiées, comme celle sous dôme de Genève, où le chercheur Pradeesh Gorayan vit avec sa famille à l’abri des températures caniculaires et surtout des dangers du monde extérieur. Car, au dehors, règnent la misère et le chaos. Les rares îlots de civilisation sont menacés par des bandes de pillards ou encore par les Boutefeux, ces hordes qui, sous l’emprise de la rabia negra, une drogue les rendant quasi fous, mettent à feu et à sang tout ce qu’ils trouvent. Et enfin, il y a les Mangemorts…
C’est à une bande de Boutefeux que sera confronté Fernando, alors qu’il a quitté l’Espagne pour échapper à sa mère, Mercedes, laquelle se réfugie dans la foi et attend les Anges sauveurs. Mais elle aussi va prendre la route, avec le padre Garcia, dans le secret espoir de le retrouver.
Paula Rossi et ses deux fils, dont l’un gravement malade, feront, eux, plus d’une rencontre périlleuse sur le chemin vers Milan, en quête d’un médecin.
Olaf Eriksson et sa femme, de leur côté, envisagent de fuir les îles norvégiennes de Lofoten, tant la vie y est devenue terriblement difficile.
Cette vie que Mélanie essaie de préserver, à son niveau, près du petit village de Saint Polgues, en recueillant et soignant quelques animaux rescapés par miracle.
Autant de personnages, autant d’itinéraires, que des circonstances toujours dramatiques ne vont cesser de rapprocher …

La mise en place de ce roman m’a paru assez longue : on suit six fils narratifs et on se demande quand on aura fait le tour des différents protagonistes. Quand c’est fait, on attend le moment où tous ces fils vont finir par se croiser. Alors oui, cela se produit car le roman est habilement construit, mais pour ce qui me concerne je l’ai trouvé sans réelle surprise (excepté le clin d’œil final, juste avant l’épilogue). Il y a bien un crescendo mais, justement, il est quasi ininterrompu donc le lecteur finit par ne plus être surpris et s’attend chaque fois à un nouveau drame ou une nouvelle horreur. Malgré tout, je reconnais que l’issue du périple d’Olaf et de son épouse Risten est diablement bien trouvée… Pour le reste, cette lecture a tourné au pensum (avec plus de 500 pages, quand on n’accroche pas plus que cela, on voit le temps passer !), quel que soit l’intérêt des descriptions présentées et de la découverte progressive des modifications subies par l’environnement, sous toutes les latitudes.

L’aspect plombant du récit (tout est noir et ne peut qu’aller de mal en pis, pas de futur ni d’espoir, avec l’impression que c’est tragiquement réaliste et plausible) n’a pas été compensé par l’écriture, trop souvent terne dès lors que le récit s’attache directement aux personnages et à leurs faits et gestes (plus satisfaisante quand il s’agit de décrire des environnements). Quant à l’analyse des comportements humains, je devrais dire du comportement, je l’ai trouvée finalement assez sommaire : en gros, plus ça va mal, plus les gens perdent leur humanité, se laissent aller à tuer, etc. , avec ce leitmotiv affiché de la lutte pour la vie sur fond de l’homme est un loup pour l’homme, poussé à son extrémité avec les Mangemorts. Alors, certes, il y a des exceptions, Mélanie par exemple, mais si peu qu’elles ne sont pas représentatives.

Les personnages principaux, saisis au point où ils sont arrivés dans leur vie, m’ont semblé manquer d’épaisseur. Non qu’ils ne me paraissaient pas vraisemblables, mais ils ne m’étaient pas proches, c’était comme si je les voyais sur un écran de cinéma : seulement, au cinéma, je n’ai pas la chance de pouvoir en apprendre davantage à leur sujet comme je peux le faire dans un roman, or ça n’a pas été le cas ici, pas d’arrière-plan personnel ni d’analyse psychologique fouillée.

Le plus captivant a donc été à mes yeux le panorama exhaustif et impressionnant de ce qu’est devenue la Terre post réchauffement climatique.

« Exodes » est un roman extrêmement bien pensé pour ce qui concerne la réflexion prospective environnementale, dont la mise en images m’a convaincue. Mais ni le récit ni les personnages qui l’animent ne m’ont passionnée.

J'ai aimé un peu« Exodes », Jean-Marc LIGNYSélection Prix Une Autre Terre
Editions L’Atalante (538 p)
Paru en juin 2012

« Exodes » fait l’objet d’un grand nombre d’avis très positifs, chez : Lune, NooSFere , Gromovar , Endea , tam-tamLes Vagabonds du RêveMythologica , Pegase (un peu plus réservé) …

C’est un des trois romans sélectionnés pour concourir au Prix Une Autre Terre 2013 (avec « Super triste histoire d’amour » et « La fille automate ») et je l’ai lu dans ce cadre, puisque j’ai rejoint le comité de lecture qui se réunira à Paris samedi 23 mars pour l’élection du lauréat.


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« La fille automate », Paolo BACIGALUPI

La fille automateSur le marché de Bangkok, Anderson Lake repère un fruit singulier, le ngaw, dont l’extraordinaire saveur le surprend. Car il n’existe plus rien de cet ordre dans un monde où les manipulations génétiques ont causé la perte des fruits et légumes traditionnels en provoquant des maladies et épidémies de toutes sortes qui touchent le végétal ou l’humain. Anderson Lake est persuadé que le royaume thaï dispose d’une banque de semences et a bien l’intention de la localiser.
En attendant, il doit gérer l’usine SpringLife , une couverture utile pour les agissements de la société AgriGen, dont il dépend secrètement, une de ces multinationales agroalimentaires qui dominent le monde. A SpringLife, on développe une nouvelle technique de production de l’énergie grâce à un système biotechnologique à base de bains d’algues transgéniques, comme le sont les énormes mastodontes, éléphants nouvelle génération dont la puissance cinétique est mise à contribution pour les opérations de stockage. Sur place, doté de son ordinateur à pédale, officie le vieux Chinois Hock Seng : réfugié de Malaisie où il était chef d’entreprise, il a survécu à l’extermination de son clan et survit maintenant en étant le contremaître et l’homme à tout faire d’Anderson.
La ville de Bangkok, grouillante et étouffante, résiste à la puissance des eaux (qui ont englouti New York, entre autres) grâce à d’immenses digues. Elle a, comme le reste du monde, connu l’Expansion, dont les tours abandonnées et livrées à la végétation sont les vestiges. Puis la Contraction, lorsque les sources d’énergie fossile se sont taries, le charbon mis à part, avec toutes les guerres que se sont livrées les nations entre elles. Et elle s’acharne à se prémunir du monde extérieur par l’intermédiaire de ses « chemises blanches », représentant le ministère de l’Environnement et dont le capitaine Jaidee Rojjanasukchai est le chef, secondé par son adjointe Kanya. Ce sont les vérificateurs intraitables des produits importés, souvent via des dirigeables, auxquels s’opposent les sbires du ministère du Commerce extérieur.
Dans cet environnement où la misère tient le haut du pavé, les pas d’Anderson Lake vont bientôt croiser ceux d’Emiko. Créature produite par la science génétique japonaise et conçue pour le plaisir de son propriétaire, elle est perçue comme une monstruosité intolérable dans le royaume Thaï où son ancien maître l’a pourtant abandonnée aux mains d’un proxénète.
Anderson Lake, Hock Seng, Jaidee, Kanya et Emiko : cinq personnages qui vont être pris dans le tourbillon d’affaires politiques intérieures dont le déclenchement sera insidieux et les retentissements, de fil en aiguille, spectaculaires…

Pas facile de vous donner ne serait-ce qu’une idée de ce contexte politico-écologico-économique extrêmement dense, dans lequel le lecteur se retrouve directement immergé, à charge pour lui de glaner au fur et à mesure les indices nécessaires à son repérage ! Mais c’est ce que j’aime dans la SF, la découverte d’un environnement du futur radicalement nouveau, ce qu’il est au moment où le récit débute et les circonstances historiques qui l’ont façonné. Et pour le coup on est servi, avec ce roman d’anticipation hors du commun qui, en plus d’être bien écrit, est habité de personnages à la psychologie fouillée. Il fourmille en effet de trouvailles et d’éléments intéressants, basés en particulier sur ce qui pourrait résulter de progrès scientifiques dans le domaine très controversé des manipulations génétiques.

Si tous
les ingrédients semblaient réunis pour que ce livre soit à mon goût, je ne l’ai cependant pas trouvé captivant. Certes, j’étais impressionnée par l’univers décrit et sensible aux enjeux globaux exposés, mais pas à la manière dont ils étaient mis en scène, un récit suivant à tour de rôle chacun des protagonistes et présenté avant tout sous l’angle des jeux de pouvoirs et des intrigues politico-financières. Du coup, ma lecture s’est avérée par moments un peu fastidieuse, faute aussi de suspense, excepté tout à la fin. Et puis, je n’ai guère ressenti d’empathie pour les personnages en cause, donc je ne m’inquiétais pas tant que cela de leur sort. Il s’en est pourtant fallu de peu pour qu’Emiko occupe à mes yeux une place prépondérante. Mais les traitements humiliants dont elle est victime prennent trop facilement le pas sur d’autres aspects de sa personnalité. Quant à ce Nouveau Peuple dont elle fait partie, on aimerait en apprendre davantage à son sujet, par l’intermédiaire d’Emiko justement, mais cette attente ne sera pas satisfaite.

Il reste que « La fille automate » est une œuvre remarquable, au sens propre du terme, dont certaines images (celles de la fin notamment, spectaculaire et emblématique) sont saisissantes et, surtout, qui a l’art de poser les bonnes questions et d’appuyer où ça peut faire (très) mal.

J'ai bien aimé !« La fille automate », Paolo BACIGALUPIa-tous-prixPMSélection Prix Une Autre Terre
Titre original The Windup Girl
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sarah Doke
Editions Au Diable Vauvert (595 p)
Paru en février 2012
Prix Nebula du meilleur roman en 2009, Prix Hugo du meilleur roman 2010, Prix Locus du meilleur premier roman 2010, Prix Planète-SF des Blogueurs 2012

D’autres avis, tous très positifs, chez : Gromovar, Traqueur Stellaire, Anudar, Lhisbei, Tigger Lilly, Efelle, Lorhkan, Endea, Alias …


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« Super triste histoire d’amour », Gary SHTEYNGART

Super triste histoire d'amourLenny Abramov, les trente-neuf ans grisonnants, achève un séjour de presque un an en Italie. Il y a prospecté, sans résultat, au profit de la division des Services post-humains de la Staatling-Wapachung Corporation, qui propose à ses heureux et très riches clients (tous des ICPE, Individus à Capitaux Propres Elevés) la prolongation de leur vie via la régénération de leur corps.
Pour revenir à New York sans risque d’être refoulé vers un « camp de triage sécurisé », il lui est vivement recommandé d’aller à l’ambassade des Etats Unis s’inscrire à « Bon retour au pays, l’ami », programme officiel mis en place par le gouvernement américain. Depuis son départ en effet, son pays a changé : il est sous la coupe de l’Autorité de rétablissement de l’américanité qui en a durci les règles d’accès et pousse vers la sortie les émigrés à faible niveau de Crédit. Les Etats Unis sont en guerre contre le Venezuela et le ministre de la Défense, le redouté Rubenstein, fait un peu trop parler de lui.
Voilà donc Lenny en tête à tête avec une loutre curieuse, celle du programme ad hoc auquel il s’est connecté sur son äppärät et qui se met à lui poser des tas de questions bien indiscrètes !
Ce jour de la loutre est aussi marqué, pour Lenny, par un autre événement majeur : il rencontre la jeune et jolie Coréenne Eunice Park et en tombe éperdument amoureux.
Mais notre héros tellement décalé par rapport à son époque (il a un mur de LIVRES chez lui, ces objets surannés qui sentent mauvais, et en plus il les LIT, au lieu de se contenter d’en scanner les données), parviendra-t-il à conquérir le cœur d’une femme aussi ancrée dans son temps, obnubilée par le paraître et frénétiquement consumériste, qu’Eunice ?
Au travers d’extraits du journal de Lenny Abramov et des échanges de mails d’Eunice avec ses proches, chronique d’une histoire d’amour a priori bien improbable…

Avec « Super triste histoire d’amour » (roman faisant partie des 3 sélectionnés pour le Prix Une Autre Terre 2013, dont j’ai rejoint le comité de lecteurs), nous voilà projetés dans un futur proche, voire très proche (ou bien dans un présent alternatif), où personne ne peut se passer de son précieux « äppärät » (au pluriel : « äppäräti »). Encore plus fort que nos téléphones portables actuels, l’äppärät, dont la dernière version ressemble à une espèce de petit galet porté en pendentif autour du cou, ne se contente pas de vous permettre de rester connecté en permanence mais affiche aussi bien votre niveau de crédit que votre taux de personnalité et de baisabilité car grâce à lui chacun peut BASEr l’autre, c’est-à-dire le juger ! L’afflux de données entre les individus est tel qu’on ne se « verbale » plus systématiquement, on filtre en amont avant d’aller jusqu’à adresser la parole à quelqu’un.
La mode est aux jeans en Pelured’Oignon, dont certains modèles ne laissent strictement aucune zone invisible. Quant aux dessous, la palme revient à la petite culotte à boutons pressions RedditionSansCondition, plus que tendance, en vente sur le fameux site CulLuxe.
Dans l’entreprise où travaille Lenny, des tableaux affichent en face du nom de chaque employé le résultat de son dernier bilan de santé et un  indicateur d’humeur et de stress .

Au sein d’un environnement aussi intrusif, Lenny fait figure de dinosaure, même si son propre souci de longévité le rattache viscéralement à la compagnie qui l’emploie. Homme affable, peu sûr de lui et prompt à l’autodérision, il gravite à mille lieues des préoccupations terre à terre de la nouvelle génération et des rapports crus, quand ils ne sont pas cruels, que ses membres entretiennent les uns et les autres, notamment dans le domaine professionnel. Il est par ailleurs marqué par ses origines familiales car ses parents sont des émigrés russes juifs qui avaient fui un régime totalitaire et il observe donc avec une inquiétude grandissante la manière dont le régime américain évolue.
Eunice, de son côté, censée préparer une fac de droit, dilapide les subsides familiaux en articles à la mode. Sa futilité apparente ne l’empêche pas de se préoccuper de sa famille, trop loin d’elle à son goût, car elle craint toujours que son père ne se remette à battre sa mère et sa sœur.

J’ai beaucoup apprécié la mise en place de ce roman, tant pour l’écriture que pour l’humour dont Lenny fait preuve (le récit de la confrontation à la loutre est très drôle). Les courriels d’Eunice m’ont tout d’abord agacée car je trouvais que, à vingt-quatre ans, sa prose avait tout de celle d’une adolescente bourrée de tics de langage (genre, les surnoms de copine à copine bien lourdingues etc.). Mais cette impression a fini par s’estomper en même temps que la jeune fille se révélait plus intéressante. Et pour en revenir à l’écriture, elle a fait l’objet d’un réel travail dans le roman, avec pour résultat une tonalité très naturelle… pour ne pas dire « nature », qui cadre parfaitement (au-delà de ma réserve initiale ci-dessus) avec les individus et les situations évoqués.
Au bout d’un moment, cependant, et alors qu’on est parvenu à un certain stade dans l’évolution de la relation entre nos deux principaux protagonistes, j’ai craint qu’on finisse par tourner en rond. Mais un événement extérieur est venu relancer la dynamique de l’histoire.

Ce roman faussement atypique (le contexte est particulier mais il s’agit de disséquer une relation de couple, le titre annonce la couleur) me laisse une impression ambivalente.
L’étude du couple Lenny/Eunice est sans conteste réussie car la psychologie des personnages très fouillée et le recours aux écrits intimes déjà évoqués (journal et lettres) nous permettent de suivre leur évolution et d’y croire.
Je reste partiellement sur ma faim, cependant, pour l’aspect anticipation (qui a motivé ma lecture).
L’environnement sociologique est dépeint de manière percutante, grâce à la verve satirique de l’auteur. Pas de réelle innovation par rapport à ce qu’un lecteur du genre a déjà pu lire ici ou là, mais les travers de notre société actuelle poussés à l’extrême et représentés dans une civilisation future sont toujours un excellent moyen de les stigmatiser.
En revanche, j’ai trouvé l’évocation du contexte politico-économique, sur le plan national et international, un peu fouillis, à croire que l’auteur se bornait à nous donner les éléments détenus par le commun des mortels, sans plus, à nous de nous débrouiller avec ça comme ils sont obligés de le faire. Bref, si on voit ce qui se passe et quels sont en gros les enjeux, tout cela n’est qu’effleuré, à peine une toile de fond de totalitarisme ploutocratique et j’attendais davantage dans ce domaine.
Enfin, et c’est là ce qui me gêne le plus, il s’agit d’un roman foncièrement américain (au sens ethnocentrique du terme) et terriblement new-yorkais, où le côté attachant d’un Lenny Abramov (proche d’un Woody Allen) n’empêche pas un certain nombrilisme. De quoi en limiter, à mon sens et malgré ses qualités, l’intérêt et la portée.

J'ai bien aimé !« Super triste histoire d’amour », Gary SHTEYNGARTSélection Prix Une Autre Terre
Titre original : Super Sad True Love Story
Traduit de l’anglais (Etats Unis) par Stéphane Roques
Editions de l’Olivier (408 p)
Paru en février 2012

Ce roman, bien accueilli par la critique, ne fait pas l’unanimité sur les blogs, vous pourrez le constater en lisant les avis contrastés recensés sur Babelio.