« Super triste histoire d’amour », Gary SHTEYNGART

Super triste histoire d'amourLenny Abramov, les trente-neuf ans grisonnants, achève un séjour de presque un an en Italie. Il y a prospecté, sans résultat, au profit de la division des Services post-humains de la Staatling-Wapachung Corporation, qui propose à ses heureux et très riches clients (tous des ICPE, Individus à Capitaux Propres Elevés) la prolongation de leur vie via la régénération de leur corps.
Pour revenir à New York sans risque d’être refoulé vers un « camp de triage sécurisé », il lui est vivement recommandé d’aller à l’ambassade des Etats Unis s’inscrire à « Bon retour au pays, l’ami », programme officiel mis en place par le gouvernement américain. Depuis son départ en effet, son pays a changé : il est sous la coupe de l’Autorité de rétablissement de l’américanité qui en a durci les règles d’accès et pousse vers la sortie les émigrés à faible niveau de Crédit. Les Etats Unis sont en guerre contre le Venezuela et le ministre de la Défense, le redouté Rubenstein, fait un peu trop parler de lui.
Voilà donc Lenny en tête à tête avec une loutre curieuse, celle du programme ad hoc auquel il s’est connecté sur son äppärät et qui se met à lui poser des tas de questions bien indiscrètes !
Ce jour de la loutre est aussi marqué, pour Lenny, par un autre événement majeur : il rencontre la jeune et jolie Coréenne Eunice Park et en tombe éperdument amoureux.
Mais notre héros tellement décalé par rapport à son époque (il a un mur de LIVRES chez lui, ces objets surannés qui sentent mauvais, et en plus il les LIT, au lieu de se contenter d’en scanner les données), parviendra-t-il à conquérir le cœur d’une femme aussi ancrée dans son temps, obnubilée par le paraître et frénétiquement consumériste, qu’Eunice ?
Au travers d’extraits du journal de Lenny Abramov et des échanges de mails d’Eunice avec ses proches, chronique d’une histoire d’amour a priori bien improbable…

Avec « Super triste histoire d’amour » (roman faisant partie des 3 sélectionnés pour le Prix Une Autre Terre 2013, dont j’ai rejoint le comité de lecteurs), nous voilà projetés dans un futur proche, voire très proche (ou bien dans un présent alternatif), où personne ne peut se passer de son précieux « äppärät » (au pluriel : « äppäräti »). Encore plus fort que nos téléphones portables actuels, l’äppärät, dont la dernière version ressemble à une espèce de petit galet porté en pendentif autour du cou, ne se contente pas de vous permettre de rester connecté en permanence mais affiche aussi bien votre niveau de crédit que votre taux de personnalité et de baisabilité car grâce à lui chacun peut BASEr l’autre, c’est-à-dire le juger ! L’afflux de données entre les individus est tel qu’on ne se « verbale » plus systématiquement, on filtre en amont avant d’aller jusqu’à adresser la parole à quelqu’un.
La mode est aux jeans en Pelured’Oignon, dont certains modèles ne laissent strictement aucune zone invisible. Quant aux dessous, la palme revient à la petite culotte à boutons pressions RedditionSansCondition, plus que tendance, en vente sur le fameux site CulLuxe.
Dans l’entreprise où travaille Lenny, des tableaux affichent en face du nom de chaque employé le résultat de son dernier bilan de santé et un  indicateur d’humeur et de stress .

Au sein d’un environnement aussi intrusif, Lenny fait figure de dinosaure, même si son propre souci de longévité le rattache viscéralement à la compagnie qui l’emploie. Homme affable, peu sûr de lui et prompt à l’autodérision, il gravite à mille lieues des préoccupations terre à terre de la nouvelle génération et des rapports crus, quand ils ne sont pas cruels, que ses membres entretiennent les uns et les autres, notamment dans le domaine professionnel. Il est par ailleurs marqué par ses origines familiales car ses parents sont des émigrés russes juifs qui avaient fui un régime totalitaire et il observe donc avec une inquiétude grandissante la manière dont le régime américain évolue.
Eunice, de son côté, censée préparer une fac de droit, dilapide les subsides familiaux en articles à la mode. Sa futilité apparente ne l’empêche pas de se préoccuper de sa famille, trop loin d’elle à son goût, car elle craint toujours que son père ne se remette à battre sa mère et sa sœur.

J’ai beaucoup apprécié la mise en place de ce roman, tant pour l’écriture que pour l’humour dont Lenny fait preuve (le récit de la confrontation à la loutre est très drôle). Les courriels d’Eunice m’ont tout d’abord agacée car je trouvais que, à vingt-quatre ans, sa prose avait tout de celle d’une adolescente bourrée de tics de langage (genre, les surnoms de copine à copine bien lourdingues etc.). Mais cette impression a fini par s’estomper en même temps que la jeune fille se révélait plus intéressante. Et pour en revenir à l’écriture, elle a fait l’objet d’un réel travail dans le roman, avec pour résultat une tonalité très naturelle… pour ne pas dire « nature », qui cadre parfaitement (au-delà de ma réserve initiale ci-dessus) avec les individus et les situations évoqués.
Au bout d’un moment, cependant, et alors qu’on est parvenu à un certain stade dans l’évolution de la relation entre nos deux principaux protagonistes, j’ai craint qu’on finisse par tourner en rond. Mais un événement extérieur est venu relancer la dynamique de l’histoire.

Ce roman faussement atypique (le contexte est particulier mais il s’agit de disséquer une relation de couple, le titre annonce la couleur) me laisse une impression ambivalente.
L’étude du couple Lenny/Eunice est sans conteste réussie car la psychologie des personnages très fouillée et le recours aux écrits intimes déjà évoqués (journal et lettres) nous permettent de suivre leur évolution et d’y croire.
Je reste partiellement sur ma faim, cependant, pour l’aspect anticipation (qui a motivé ma lecture).
L’environnement sociologique est dépeint de manière percutante, grâce à la verve satirique de l’auteur. Pas de réelle innovation par rapport à ce qu’un lecteur du genre a déjà pu lire ici ou là, mais les travers de notre société actuelle poussés à l’extrême et représentés dans une civilisation future sont toujours un excellent moyen de les stigmatiser.
En revanche, j’ai trouvé l’évocation du contexte politico-économique, sur le plan national et international, un peu fouillis, à croire que l’auteur se bornait à nous donner les éléments détenus par le commun des mortels, sans plus, à nous de nous débrouiller avec ça comme ils sont obligés de le faire. Bref, si on voit ce qui se passe et quels sont en gros les enjeux, tout cela n’est qu’effleuré, à peine une toile de fond de totalitarisme ploutocratique et j’attendais davantage dans ce domaine.
Enfin, et c’est là ce qui me gêne le plus, il s’agit d’un roman foncièrement américain (au sens ethnocentrique du terme) et terriblement new-yorkais, où le côté attachant d’un Lenny Abramov (proche d’un Woody Allen) n’empêche pas un certain nombrilisme. De quoi en limiter, à mon sens et malgré ses qualités, l’intérêt et la portée.

J'ai bien aimé !« Super triste histoire d’amour », Gary SHTEYNGARTSélection Prix Une Autre Terre
Titre original : Super Sad True Love Story
Traduit de l’anglais (Etats Unis) par Stéphane Roques
Editions de l’Olivier (408 p)
Paru en février 2012

Ce roman, bien accueilli par la critique, ne fait pas l’unanimité sur les blogs, vous pourrez le constater en lisant les avis contrastés recensés sur Babelio.

13 commentaires sur “« Super triste histoire d’amour », Gary SHTEYNGART

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  1. j avais bien aimé les idées mais franchement détesté le style , c’est un des rares romans que je n’ai pas fini me semble-t-il..
    la vulgarité de la jeune Eunice m’était de plus en plus insupportable.
    visiblement je suis passée à côté …..

    1. Tu sais, il y a des lectures auxquelles on n’est pas du tout réceptif (et ça peut aussi dépendre des moments où on lit), c’est comme cela, inutile de trop insister.

  2. Le côté anticipation me paraît intéressant, résumé par tes soins, mais pas assez pour me faire tenir 400 pages sans doute… Si je le croise à la bibli, peut-être…

    1. Il y a un réel talent d’écriture, beaucoup d’humour (sarcastique) et cela fait un moment que j’avais repéré ce roman (avant qu’ils soit sélectionné pour le prix Une Autre Terre), donc je ne regrette pas d’avoir satisfait ma curiosité.

  3. Je suis ressortie relativement déprimée de cette lecture, voilà un monde d’anticipation que je n’aimerais pas connaître : plus de vie privée, plus de pudeur et une communication totalement malade …. Une vraiment pathétique histoire d’amour entre deux êtres que tout sépare.
    C’est vrai qu’en plus, comme tu le soulignes, le roman est très nombriliste, d’ailleurs Lenny en est le parfait reflet.

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