Sur mes brizées

Où il est, surtout, question de livres !


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« Volia Volnaïa », Victor REMIZOV

voliaC’est aux confins de la Russie, dans la taïga sibérienne, que se déroule « Volia volnaïa », roman où ces vastes espaces ont autant d’importance que les hommes qui les parcourent, avec leurs rêves, leurs grandeurs et leurs bassesses.
Quand revient le temps de la chasse, à l’orée de l’hiver, ils retrouvent cette nature sauvage dans laquelle ils s’enfoncent, rouvrant les isbas qui leur servent de refuges. Ces chasseurs sont aussi des pêcheurs et l’économie de leur village repose sur la vente des conteneurs d’œufs de saumon qu’ils collectent, sur laquelle la milice prélève 20%, personne n’y trouve rien à redire, ça se passe comme ça en Russie, la corruption à tous les niveaux du pouvoir.
Cette mécanique bien huilée se grippe suite à une altercation entre l’un des villageois, Stepane Kobiakov et le chef de la milice, Alexandre Mikhaïlovitch Tikhi et son adjoint, Gnidiouk Semionovitch. Stepane n’était pas en tort mais l’attitude agressive de Gnidiouk l’a fait sortir de ses gonds et la situation a un peu dégénéré. Tikhi ne réussit pas à étouffer l’affaire comme il le souhaiterait et voilà Stepane Kobiakov devenu, aux yeux de Moscou qui dépêche ses forces spéciales sur place, l’ennemi public numéro 1 …

« Volia volnaïa » (« liberté libre ») est un roman sacrément dépaysant. Avec lui, c’est la Sibérie comme si vous y étiez, ambiance taïga-chasse-pêche-vodka (aucun Russe ne semble échapper à la vodka !) garantie. C’est aussi une totale absence de langue de bois : la Russie est pourrie jusqu’à l’os, ça ne date pas d’hier et ça n’est pas prêt de prendre fin. Moi, de mon côté, c’était moins le fait que les villageois soient assujettis à leur milice qui me choquait que la manière dont ils éventrent les saumons à tour de bras pour récolter des tonnes d’œufs et tuent les zibelines pour vendre leurs peaux, sans paraître respecter des quotas, à croire que l’abondance poissonneuse et giboyeuse durera de toute éternité. Que voulez-vous, c’est mon idéal Indien qui ne prélève que le nécessaire et rend grâce à la terre de le lui fournir qui parle.
Cela ne m’a pas empêchée de m’intéresser aux personnages (en remerciant l’auteur de nous en avoir dressé, au début du livre, la liste comprenant toutes les manières dont ils peuvent être nommés car qui n’a jamais eu des doutes à ce sujet en lisant de la littérature russe ?). Ils ne sont pas (enfin, il y a des exceptions !) monolithiques, y compris le citadin Ilya Jebrovski en vacances nature, et les découvrir, pour certains, en profondeur, contribue à l’intérêt du récit. Celui-ci s’avère de plus en plus tendu et on se dit qu’on lit la chronique d’une catastrophe annoncée … mais la fin m’a surprise (et beaucoup plu).

Extrait :
Comme la plupart des saisonniers, il aimait particulièrement ces jours précédant l’ouverture de la chasse. La rivière, la forêt, tout était à redécouvrir, tout avait légèrement changé. C’était comme retrouver un vieux copain que l’on n’a pas vu depuis un an. Tiens, il a des cheveux gris, une nouvelle cicatrice, des rides qu’on ne lui connaissait pas auparavant. Pareil. A un endroit, la berge s’affaissait, avalée par la rivière, le sentier avait disparu, un tilleul séculaire gisait, arraché, en travers de la clairière, ayant évité de justesse une petite isba. Mais surtout, il y avait une multitude de détails. Les couleurs étaient vives, comme rénovées.
Cette répétition éternelle et inépuisable – il verrait la même nature que l’an passé, qu’il y avait deux ans, et pourtant, ce serait comme une nouvelle rencontre – procurait une grande joie à Guenka, elle conférait un sens à son existence. La fraîcheur et l’infini de la vie l’élevaient au-dessus de la terre, au-dessus de la rivière et de la taïga. Dans ces moments, il avait l’impression qu’il en serait toujours ainsi.

J'ai bien aimé !« Volia volnaïa », Victor REMIZOV
Traduit du russe par Luba Jurgenson
Editions Belfond (464 p)
Paru en janvier 2017
Lu en numérique via NetGalley


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« Retour au pays bien-aimé », Karel SCHOEMAN

retour au paysLes souvenirs que George Neethling a de l’Afrique du Sud remontent à ses cinq ans, l’âge qu’il avait quand son père, diplomate, a quitté le pays avec femme et enfant pour ne plus jamais y revenir. George a maintenant la trentaine et habite en Suisse. Il décide de revenir pour revoir la ferme de Rietvlei que sa mère, qui vient de mourir, lui a laissée en héritage. Peu avant d’arriver à destination, il s’arrête dans une ferme voisine, isolée au milieu du veld. La famille qui l’y accueille, pour certains de ses membres méfiante et taciturne, y survit difficilement alors qu’elle avait connu des jours bien meilleurs …

Curieux roman que ce « Retour au pays bien-aimé » (titre qui évoque le fameux « Pleure ô pays bien-aimé » d’Alan Paton), paru en 1972. Je l’ai lu sans difficulté, excepté vers la toute fin où son rythme languissant a failli avoir raison de moi, d’autant que j’avais renoncé (à tort) à ce qu’il s’y passe quelque chose, comme lorsqu’on attend en vain que l’orage éclate après une journée à l’atmosphère lourde et pesante. Car il s’agit avant tout d’un roman d’atmosphère, où l’on partage les sentiments et les sensations de George Neethling, son incompréhension aussi car le peu qu’il découvre du pays et de ses habitants lui restera étranger jusqu’au bout (et quelques vagues recherches sur internet après lecture n’ont guère éclairé ma lanterne sur ce qui est évoqué au fil des pages, dommage) : certes, il comprend mais il est trop éloigné, dans tous les sens du terme, de ce qui a été vécu ici et de ce qui s’y vit encore pour que cela suffise, quand bien même il n’est pas arrêté par la barrière de la langue puisqu’il parle l’afrikaans.

Malgré tout, cette lecture a exercé sur moi un certain attrait car l’auteur sait nous plonger aux côtés de George au cœur d’un environnement dépaysant et inquiétant (le danger qui rôde tout autour est régulièrement rappelé par les membres de la famille où il séjourne). Le mode de vie des habitants de la ferme et du voisinage, dépeint avec réalisme, apparaît en surimpression sur les pages d’un passé récent, celui de la génération précédente qui connaissait l’abondance, avant de sombrer dans cette existence précaire au seuil de la pauvreté. Regrets et ressentiments demeurent, en permanence, en arrière-plan, quand ils ne prennent pas la forme d’une révolte ouverte. Les gens que Georges rencontrent sont ceux qui sont restés, alors que nombreux furent les exilés, auxquels ils en veulent d’être partis et de ne plus sembler se préoccuper d’eux. Ceux-là, comme c’était le cas pour la mère de George, sont la proie d’une incommensurable nostalgie.

Extrait :

Et aujourd’hui il [George] était de retour. Il était le premier, parmi ceux de la génération qui avait grandi à l’étranger, à avoir fait le voyage. Il avait vu le ciel s’embraser au coucher du soleil et la nuit tomber brusquement ; il avait entendu au loin des bruits étranges, inexpliqués. Vu sur les murs ces affiches qui commençaient à se décoller et à s’effilocher, ces slogans rédigés dans des langues qu’il ne comprenait pas ; l’ardeur du soleil, les journées torrides, les arbustes couverts de fleurs aux couleurs flamboyantes, et ces montagnes de fruits étranges, un peu trop mûrs, qui exhalaient des effluves capiteux et douceâtres. Il avait vu les foules innombrables anonymes aux arrêts de bus et sur les quais de gare, entendu jouer les enfants et bavarder les hommes qui rentraient du travail. Il était venu voir ces gens qui étaient ses compatriotes, cette ferme qui, désormais, lui appartenait, cette terre, ces cailloux, ce sable grossier.
Il comprit qu’il n’y avait pas de réponse aux questions qu’il se posait : la vie devait continuer, et cette continuation même était peut-être en soi une esquisse de réponse, ou du moins ce qui s’en rapprochait le plus. Il resta assis à un long moment, la tête renversée en arrière, contemplant l’herbe et les pierres, et ces plantes dont les noms lui étaient inconnus. Au-dessus de lui, il voyait le vent qui chassait les nuages et entendait craquer l’herbe sèche. Il était fatigué ; il ne voulait plus ni penser ni se souvenir.

J'ai bien aimé !« Retour au pays bien-aimé », Karel SCHOEMANLire-le-monde-icone
Titre original Na Die Geliefde Land (1972)
Traduit de l’afrikaans par Pierre-Marie Finkelstein
Editions Phébus (206 p)
Paru en 2006

Lecture commune dans le cadre du projet « Lire le monde ».


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« Finsterau », Andrea Maria SCHENKEL

FinsterauPrésentation de l’éditeur :
1944. Un petit village au cœur de la forêt bavaroise.
Enceinte, la jeune et belle Afra retrouve le cadre corseté du foyer parental qu’elle avait quitté des années plus tôt pour aller chercher fortune ailleurs.

Accusée d’être une Franzosenschickse, une femme allemande qui a couché avec des soldats français, elle n’a d’autre choix que de rentrer chez ses parents. Pauvres et très croyants, ils ont honte de leur fille. Après la naissance d’Albert, les disputes deviennent incessantes. Dans le village, les médisances sur le couple et la fille vont bon train. Jusqu’au jour où Afra est retrouvée morte … Des décennies plus tard, Andrea Maria Schenkel rouvre l’enquête.

Très court roman (plutôt une novella), s’inspirant a priori d’un cas réel, Finsterau débute sur l’apparition, dix-huit ans après les faits, d’un personnage qui prétend que le meurtrier court toujours. Le procureur de la république de l’époque, toujours en activité, rouvre alors le dossier. Le roman croise les dépositions qu’il recueille et des retours en arrière permettant de reconstituer, à travers le récit morcelé des divers protagonistes, ce qui s’est passé.

Pas de suspense haletant ici, mais une certaine tension narrative car le lecteur, même s’il comprend rapidement une partie des choses, se demande si la vérité, si longtemps après, pourra être rétablie. La construction est habile et le style, impeccable, favorise l’immersion dans un microcosme familial et villageois historiquement intéressant.
Un bon moment de lecture.

J'ai bien aimé !« Finsterau », Andrea Maria SCHENKEL
Titre original Finsterau (2012)
Traduit de l’allemand par Stéphanie Lux
Editions Actes Sud – collection actes noirs (109 p)


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« Un crime délicat », Sérgio SANT’ANNA

crime délicatC’est en la rattrapant alors qu’elle était en train de tomber dans un escalator qu’Antonio Martins a fait la connaissance de la belle Inès. Il a la cinquantaine, est critique de théâtre. Elle a 20 ans et pose comme modèle, malgré sa jambe atrophiée qui lui vaut une claudication permanente. Le critique revient sur les circonstances de leur rencontre et tout ce qui a suivi, jusqu’aux événements qui l’ont conduit à rédiger cette « pièce écrite » en forme de témoignage à décharge pour ce qui lui est reproché …

Sergio Sant’Anna est un écrivain brésilien réputé, pour la première fois traduit en français. L’acte évoqué par le titre, celui qui motive la prose, toute en longues phrases maîtrisées, de son auteur, nous n’en connaîtrons la teneur que dans la dernière partie, de quoi maintenir une certaine tension liée à cette attente. L’ironie que le narrateur manifeste vis-à-vis de lui-même nous incite à nous interroger sur la nature exacte de ce crime étrangement qualifié de « délicat ». L’atmosphère a un petit côté mystérieux, autant que le personnage d’Inès et les conditions dans lesquelles elle exerce ses fonctions de modèle. Le roman est parsemé de diverses considérations sur la critique d’art, qui ne manquent pas d’intérêt même si elles en ralentissent quelque peu le rythme, mais de toute façon l’histoire, pas très consistante, prend son temps pour avancer (ce qui n’a pas empêché le roman de faire l’objet d’une adaptation cinématographique). Le fin mot de l’affaire permet de donner à la réflexion entreprise sur l’œuvre et sa critique un prolongement inattendu, habilement introduit et qui, au-delà du crime lui-même, ne manque pas de piquant.

« Un crime délicat » est un roman dont les qualités sont manifestes. Mais il m’a donné l’impression d’être avant tout un exercice de style et j’ai eu tendance à m’y ennuyer, affaire de goût sans aucun doute.

Extrait (le début du roman) :

« Il est nécessaire de préciser qu’elle était, la première fois que je l’ai vue, assise à une table du Café, et que je ne pouvais l’observer toute entière, quoique j’arrivais à conclure, par son visage, ses traits fins et délicats – et par ses seins menus, à première vue, sous un chemisier léger – qu’elle était une femme mince, au corps bien proportionné. Mais c’est surtout son visage qui m’a attiré, ses cheveux clairs, bouclés, qui m’ont fait penser, peut-être aidé par deux doses de cognac, à une princesse russe. »

J'ai bien aimé !« Un crime délicat », Sérgio SANT’ANNAlogobresil2
Titre original Um Crime Delicado (1997)
Traduit du portugais (brésilien) par Izabella Borges-Barrot
Editions Envolume – collection Brésil (163 p)
Paru en mars 2015


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« Les complémentaires », Jens Christian GRØNDAHL

complémentairesA l’aube de la cinquantaine, David et Emma témoignent d’un mariage heureux, où chacun pense connaître et comprendre l’autre. Ils vivent au Danemark, le pays de David, un avocat qui a bien réussi. Emma a quitté l’Angleterre pour le suivre. Ils ont eu une fille, Zoë, qui a embrassé elle aussi une carrière artistique, comme sa mère autrefois. Mais alors que les peintures d’Emma n’ont jamais franchi le seuil de l’atelier qui lui a été aménagé, dans le jardin de la maison familiale, Zoë va exposer pour la première fois. Ses parents savent seulement que l’œuvre consiste en une vidéo. Elle l’a tournée avec son petit ami pakistanais, Nabeel, qu’elle va maintenant leur présenter.
D’origine juive, David n’a que faire de la religion, mais reçoit un choc lorsqu’il découvre que sa boîte aux lettres a été taguée avec une croix gammée.
Autant de micro-événements qui, tels des grains de sable, vont venir gripper les rouages du couple …

Pas d’intrigue à proprement parler dans ce roman avec lequel je découvre Jens Christian Grøndhal, auteur danois, mais cela ne m’a pas empêchée de m’immerger tout de suite dans le quotidien des protagonistes et de passer quelques jours avec eux sans que mon intérêt s’émousse. La narration est vive et, surtout, l’analyse des personnages, de leur comportement et de leurs relations est extrêmement fine et sensible. Difficile de ne pas se retrouver, à un moment ou un autre, dans leurs interrogations ou leurs tâtonnements, d’autant que les retours en arrière nous permettent d’avoir un aperçu détaillé de leurs parcours respectifs. Le roman offre aussi son lot de questionnements sur différentes thématiques : l’art contemporain (cela m’a rappelé « La Femme d’en haut », de Claire Messud, lu il y a peu), la place (ou non) des religions et leur manière de se côtoyer, l’importance des origines (multiculturalisme), le tout dans la société danoise bien sûr, mais la nôtre est pareillement concernée.
Un auteur que je pense relire !

J'ai beaucoup aimé !« Les complémentaires », Jens Christian GRØNDAHL
Traduit du danois (2010) par Alain Gnaedig
Editions Gallimard (236 p)
Paru en septembre 2013

Repéré chez Kathel


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« Les chaussures italiennes », Henning MANKELL

chaussures italiennesIl a 66 ans et vit retiré sur son île de la Baltique depuis 12 ans, quand ce qu’il appelle « la catastrophe » est venue mettre un terme à sa carrière de chirurgien. Les seules visites qu’il reçoit sont celles du facteur en hydrocoptère, Janson, qu’il tient soigneusement à distance.
Mais voilà qu’un matin, sur ses terres, surgit une femme équipée de son déambulateur. C’est Harriet, celle qu’il a aimée puis fuie sans explication, 37 ans plus tôt.

L’irruption d’Harriet est l’élément déclencheur d’une série d’incidents ou d’événements qui vont l’amener à remettre en question l’existence qu’il menait jusque-là …

Parfois, je fais un blocage.
On a beau me dire, ou écrire, qu’un livre est bien, je ne le « sens » pas, ou alors (c’était le cas ici) la couverture ne me dit rien qui vaille, trop sinistre à mon goût, allez savoir. Je bloque, quoi !
Jusqu’à ce jour où, après la lecture des romans du Prix Confidentielles, j’avais enchaîné avec celle de « Dans les yeux des autres », de Geneviève Brisac et continuais à éprouver le besoin de romans consistants, prenant la vie à bras le corps. Et comme les bibliothécaires de ma nouvelle ville du sud-ouest avaient eu l’idée de mettre « Les chaussures italiennes » sur un présentoir, je me suis dit que c’était peut-être le roman qu’il me fallait.

C’est comme cela que je me suis plongée dans ce récit, tranquillement au début, puis est venu le moment où je ne pouvais plus le lâcher.
Tout m’a plu dans ce roman dont l’écriture et la narration à la première personne m’ont immédiatement séduite. Le cadre (la nature avant tout), les personnages (fouillés et pas communs) et l’histoire, bien sûr, dont les péripéties accompagnent le cheminement intérieur du principal protagoniste.
Il y a des scènes chocs, des réflexions susceptibles de trouver écho en chacun sur nos manières de conduire nos vies, et quelques questionnements propres à la société suédoise mais qui, sans difficulté, peuvent aussi s’appliquer à la nôtre.

Un roman dense et prenant, parfois tragique mais toujours profondément humain.

Marquant !« Les chaussures italiennes », Henning MANKELL
Titre original Itlienska skor (2006)
Traduit du suédois par Anna Gibson
Editions du Seuil (341 p)
Paru en octobre 2009

Ce roman a suscité de trèèès nombreux avis sur les blogs (et j’ai renoncé à retrouver ceux que je connaissais !). N’hésitez donc pas à déposer le lien vers le vôtre dans les commentaires, je me ferai un plaisir d’aller le relire.


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« L’Idiot », DOSTOIEVSKI

idiotLe prince Mychkine (26 ans) rentre en Russie, après plusieurs années de séjour en Suisse. Il y soignait son épilepsie, maladie qui, un temps, l’a fait passer pour un idiot. Il lui arrive d’ailleurs encore d’être considéré comme tel, car loin de se plier aux usages du monde, il parle sans détours et son naturel et sa franchise étonnent, quand ils ne détonnent pas.
Dans le train vers St Petersbourg, il fait la connaissance d’un individu haut en couleurs, Rogojine, et entend parler d’une certaine Nastassia Philippovna, femme d’une extrême beauté dont Rogojine est passionnément épris.
D’elle, il découvre le soir-même le visage, alors qu’il s’est rendu chez le général Epantchine, dont l’épouse lui serait parente. L’émotion qu’il ressent en contemplant ce portrait n’est que le prélude de celles dont il sera la proie au cours des jours et des mois à venir, plongé au milieu d’une succession de scènes où se côtoient et s’affrontent des personnages aux caractères complexes et aux desseins difficiles à pressentir, parfois y compris pour eux-mêmes…

Quel étonnant roman, très proche du théâtre, tant les dialogues y tiennent le haut du pavé, avec son lot de péripéties, de bruit et de fureur et cette manière bien à lui d’être parcouru par de puissants mouvements d’âmes !
Jamais je n’ai lu quelque chose d’aussi fouillé au niveau de la psychologie des personnages, car c’est vraiment là, à mon sens, ce qui caractérise le plus fortement cette œuvre. Certes, la société russe de l’époque, ou du moins une partie d’entre elle, y est dépeinte au travers des protagonistes et l’auteur parsème son roman de notations et d’analyses quant à la Russie actuelle et à l’âme russe. Mais cela ne s’effectue jamais au détriment de l’intrigue, au point que le roman ne m’a pas paru pesant à lire (comme ce fut par moments le cas avec Anna Karénine), excepté lors du long passage consacré à l’ « explication » d’Hippolyte. Il faut dire aussi qu’on s’attache instantanément à ce héros doux, sincère et bon, en un mot aimable au sens propre, donc rien de ce qui lui arrive ne nous laisse indifférent.

« L’Idiot » démontre de manière magistrale la complexité des êtres, la difficulté qu’il y a à appréhender leur caractère et leurs motivations, quand bien même on s’avèrerait un narrateur a priori omniscient. Car l’auteur, tout présent qu’il s’affiche auprès de son lecteur, confesse parfois lui-même cette difficulté qu’il y a à cerner l’essence d’une personne.

C’est le premier roman que je lis de Dostoïevski, auteur dont je me suis tenue jusque-là éloignée, peut-être en raison du nombre de pages ou bien parce que, dans ma jeunesse, l’échec de lecture rencontré avec « Guerre et paix » (abandon) m’avait dissuadée de poursuivre plus avant dans la littérature russe. Bref, il était grand temps de combler ce manque !

Marquant !« L’Idiot », DostoïevskiPavé 2014 petitMle
Traduction et notes d’Albert Mousset
Editions Folio (975 p)


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« La marionnette », Alex Berg

marionnetteEn Afghanistan, des soldats allemands sont pris en embuscade et meurent sous des balles qui se révèlent de fabrication allemande : c’est la puissante société Larenz qui les a fabriquées. Pour Katja Rittmer, rescapée de l’embuscade en question, membre des forces spéciales, c’en est trop. Elle décide de mettre à nu les vérités que le pouvoir s’acharne à masquer. Dès lors, elle mobilise ses capacités de combattante pour déclencher une série d’actions terroristes destinées à faire plier les autorités.
De quoi donner sérieusement du fil à retordre aux services secrets, allemands aussi bien qu’américains, car la partie qui se joue déborde le cadre national.

L’un de ces agents secrets n’est autre qu’ Éric Mayer, un des principaux protagonistes du précédent roman policier de l’auteur, « Zone de non-droit« . On retrouve aussi Valérie Weymann, une avocate chargée de défendre Katja, ainsi que l’Américain Martinez. Ne pas avoir lu « Zone de non-droit » (c’était mon cas) n’est pas gênant car « La marionnette » est une histoire qui n’a rien à voir. En outre, les rappels effectués permettent d’appréhender facilement les liens entre les personnages récurrents (mais ils révèlent en partie la teneur et l’issue de « Zone de non-droit« ).

« La marionnette » est un roman policier dont j’ai beaucoup apprécié l’ancrage dans un contexte politico-économique très particulier, celui de la guerre en Afghanistan, avec la manière dont a pu être perçue par l’Allemagne la participation de ses soldats au conflit et l’analyse fouillée de ce que représente le syndrome de stress post-traumatique.
L’architecture du récit est parfaitement maîtrisée, tout comme le découpage des séquences, qui n’est pas sans rappeler celui qu’on retrouverait dans une série télévisée. Pas de suspense à tout va, cependant, plutôt l’impression, prégnante, d’une mécanique dont les rouages s’enclenchent un à un vers un dénouement terriblement incertain.
Alex Berg apporte un soin tout particulier à l’exposition de ses personnages féminins, forts et complexes, sans négliger toutefois d’approfondir un peu certaines figures masculines, moins monolithiques qu’il n’y paraît.

Un roman intéressant et intelligent, que j’ai refermé pensive. Comme, sans aucun doute, le souhaitait l’auteur.

J'ai bien aimé !« La marionnette« , Alex BERG
Titre original « Die Marionnette » (2011)
Traduit de l’allemand par Patrick Démerin
Editions Actes Sud, collection Actes Noirs ((313 p)
Paru en mai 2014


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« La réalité », Sergio BIZZIO

sergio bizzioDes terroristes islamistes prennent d’assaut un studio de télévision et, après avoir occis trois vigiles et un agent du nettoyage, s’en emparent.
Dès lors, ils détiennent en otages non seulement des employés du studio mais aussi les réalisateurs et les acteurs du jeu de téléréalité en cours (version argentine de Big Brother). En gros on assiste donc au :
« Choc absolu de cultures et de mondes (ou de dieux et de planètes) entre deux groupes. Choc entre l’Audience et le Coran. Pour les talibans, ce que dit le Coran est bien et ce qu’il ne dit pas est mal. Même chose pour les producteurs : ce qui fait de l’audience est bien, ce qui n’en fait pas est mal. »
Avant même que soient énoncées leurs exigences, l’un des terroristes, qui se découvre une âme de démiurge, se met à endosser dans les coulisses le rôle d’animateur du jeu. Les jeunes gens enfermés dans la Maison, sous l’œil des caméras, ignorent que ceux qui tirent les ficelles ont changé. Et voilà soudain que, à leur grande surprise, on les invite à sortir des chemins habituellement bien balisés, pour un peu tout serait permis …

Avec « La réalité », on a l’impression d’embarquer dans un film d’action de série B à l’humour (noir) appuyé, qui refuse de se prendre au sérieux (l’autodérision est manifeste y compris dans le discours que le roman tient sur lui-même), pourtant il tire tous azimuts et met régulièrement dans le mille : ses cibles, notamment les médias avec leur art consommé de la manipulation ou encore ceux, policiers et politiques, qui tentent de gérer la crise, en ressortent criblées d’impacts.
Autant dire que je ne me suis pas ennuyée à suivre ce récit rythmé, diablement satirique et où tout dérape allègrement. Il reste que je suis restée à l’extérieur, si bien que cette réalité donnée à voir ne m’a pas plus interpellée que cela. La faute, peut-être, à l’absence de personnages auxquels s’intéresser vraiment (vous aurez remarqué que je n’en ai cité aucun), tant du côté des terroristes que de celui des acteurs du jeu : non qu’ils n’existent pas, mais pour moi ils n’avaient pas plus de réalité (c’est le cas de le dire) que des pantins dans une construction fictive et affichée comme telle.

« La réalité » s’avère, au final, un roman-démonstration percutant, même s’il n’expose rien que nous ne connaissions déjà. Mais il l’illustre avec un talent certain !

J'ai aimé un peu« La réalité », Sergio BizzioDialogues Croisés
Titre orignal Realidad
Traduit de l’espagnol (Argentine) par André Gabastou
Christian Bourgois éditeur (178 p)
Paru en février 2014


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« August », Christa WOLF

AugustA 8 ans, August faisait partie des orphelins de l’Allemagne d’après-guerre et avait dû bénéficier de soins dans un château reconverti en sanatorium de fortune. Il était tombé sous le charme de Lilo, une jeune fille malade comme lui mais qui aidait aussi le personnel médical trop rare.
C’est un chauffeur de car âgé, maintenant, pourtant les souvenirs de cette époque demeurent encore très présents en lui. Il se les remémore, en même temps que s’achève le voyage organisé auquel il participe comme conducteur.

Je lis pour la première fois Christa Wolf (1929 – 2011), auteur allemand que je connaissais seulement de nom et qui bénéficie d’une grande renommée dans son pays. « August » est un récit très court, l’équivalent d’une nouvelle mais j’ai été impressionnée par la capacité de l’écrivain à installer des personnages et des atmosphères en si peu de temps. L’évocation du château-sanatorium rappelle la difficulté des conditions de vie de l’après-guerre et à quel point la tuberculose était alors un mal répandu. Lilo, jeune fille vive et tournée vers les autres, apparaît au premier plan, vue par les yeux d’August, un petit garçon trop tôt livré à lui-même et qui s’attache fortement à elle. August n’est pas un personnage extraordinaire et peu de choses seront capables de lui apporter de la joie, tout au long de sa vie d’homme simple que l’auteur évoque en quelques traits avec justesse et sensibilité.
A ce portrait subtil, la postface rédigée par le mari de Christa Wolf (dont on notera au passage l’extraordinaire relation qu’il entretint avec elle, soixante ans durant, puisqu’il était son premier lecteur et critique) apporte un éclairage précieux, en précisant qu’August a réellement existé et croisé, tout jeune, la route de la jeune fille qu’elle était. Il lui écrivit ensuite, à plusieurs reprises. Ce livre lui rend un bel hommage, ainsi qu’à tous ceux qui ont, comme lui, tracé leur modeste chemin dans une existence commencée sous de tragiques auspices.
Un texte qui m’a donné grande envie de poursuivre ma découverte de Christa Wolf.

J'ai beaucoup aimé !« August », Christa WOLFDialogues Croisés
Traduit de l’allemand (2012) par Alain Lance et Renate Lance-Otterein
Christian Bourgeois éditeur (56 p)
Paru en février 2014