Sur mes brizées

Où il est, surtout, question de livres !


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« Les Garçons de l’été », Rebecca LIGHIERI

garcons-de-leteNe vous y fiez pas : sous cette couverture claire se déroule un roman sombre à souhait, un roman comme je les aime, français mais qui m’a rappelé ses confrères américains (avec un petit côté « Il faut qu’on parle de Kevin ») tant l’histoire y est forte et bien menée. Sombre, donc, et pourtant ce n’est pas le soleil qui lui fait défaut, aussi bien celui des plages de Biarritz et Hossegor que celui des côtes réunionnaises.
La Réunion (avec quelques pages superbes de randonnée dans les terres), c’est là que tout commence ou plutôt que tout semble finir pour Thadée, 20 ans, jeune homme aux allures de demi-dieu venu se frotter aux vagues locales. Mais les requins s’intéressent de près aux surfeurs et Thadée rentre en France avec une jambe en moins …

J’ai plongé dans « Les Garçons de l’été » et les vagues ne m’ont pas lâchée ! Je n’avais pas du tout entendu parler de ce livre, paru en janvier, avant que ma bibliothèque ne le commande, mais le thème (un peu glauque, ce qui n’était pas pour me déplaire) ne pouvait qu’interpeller une presque Hossegorienne comme moi.surfrd
De surf, il sera souvent question au fil des pages (de quoi constater que mon vocabulaire gagnerait à être encore enrichi dans ce domaine), puisque Thadée aussi bien que son cadet d’un an, Zach, lui vouent la même passion. Mais c’est la famille qui est au cœur du roman, avec des personnages qu’on n’oubliera pas, de même que quelques autres gravitant dans leur orbite (je pense en particulier à Cindy, l’amie de Zach). Mylène, la mère, est en adoration devant les deux magnifiques jeunes hommes qu’elle a engendrés. Jérôme, le père, leur a servi de coach sportif durant toute leur enfance. Ysé, la benjamine de dix ans, indépendante et originale, vit sa petite vie avec eux mais un peu à la marge. De chacun nous ferons, progressivement, connaissance. L’histoire et ses rebondissements se nourrissent de ce que, au fond, ils se révèlent être.

« Les Garçons de l’été » est un roman prenant, impeccablement construit, où la tension est omniprésente : une réussite !

J'ai beaucoup aimé !« Les Garçons de l’été », Rebecca LIGHIERI
Editions P.O.L (440 p)
Paru en janvier 2017


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Livres (aussi) lus en 2016 (2ème semestre) : pour mémoire

Le temps passe et, visiblement, il y a un certain nombre de livres lus au cours du deuxième semestre 2016 que je ne chroniquerai pas sur ce blog.
Comme je souhaite néanmoins garder la trace de ces lectures (mon blog me servant d’aide-mémoire), voici la liste de ces ouvrages, avec juste quelques annotations les concernant. J’ai indiqué pour chacun d’eux la date de parution (entre parenthèses) et essayé de les mettre dans l’ordre dans lequel je les ai lus.

quinze-premieres-vies-dharry-august_2841« Les quinze premières vies d’Harry August », Claire NORTH (2014)
Une uchronie personnelle (mais pas que) repérée grâce au Guide de l’uchronie. Vraiment beaucoup aimé.

« Plaguers », Jeanne-A DESBATS (2010)
De l’auteur, j’avais lu « La vieille Anglaise et le continent », un coup de cœur.
Ce titre-ci ne m’a pas autant emballée. Qui plus est, bien qu’il ne soit pas paru dans une collection spécifique Young Adult, pour moi il relève de cette catégorie (ce qui ne me gêne pas forcément, mais là, si). J’ai trouvé que le postulat de base (des jeunes gens exerçant un pouvoir, plus ou moins contrôlé, sur l’un ou de l’autre des quatre éléments, dans une terre qui se meurt) relevait davantage du fantastique que de la SF et j’ai eu du mal à croire à l’histoire, même si son aspect merveilleux est séduisant.

« L’incandescente », Claudie HUNZINGER (2016)
De l’auteur, j’avais adoré « La langue des oiseaux ».
La magie n’a pas opéré avec ce roman-ci, les tourments de l’héroïne et sa manière d’appréhender la vie ne me parlaient guère. J’étais davantage intéressée par la figure, évoquée seulement en filigrane, de son amie (la mère de Claudie Hunzinger).

« La terre bleue de nos souvenirs », Alastair REYNOLDS (2015)
Premier tome des « Enfants de Poséidon ». Space opera lu sans déplaisir, avec certaines choses qui m’ont beaucoup plu. Mais la narration a une structure en mode de quête façon jeu vidéo (d’un indice à l’autre) qui m’a gênée car je l’ai trouvée artificielle.
Je ne me suis pas laissée tenter par la suite, parue en 2016.

defaite-des-maitres-et-possesseurs« Défaite des maîtres et possesseurs », Vincent MESSAGE (2016)
Tellement difficile d’en parler sans trop en dire que j’ai fini par y renoncer (pour une fois que j’avais une bonne excuse !) !
Un conte philosophique (c’est ainsi que le qualifie l’auteur) dont l’écriture autant que le propos m’ont captivée. Je ne saurais trop vous en recommander la lecture

« Sommes-nous trop bêtes pour comprendre l’intelligence des animaux », Frans de WAAL (2016)
Un essai intéressant repéré grâce à l’émission La tête au carré sur France Inter, à laquelle l’auteur était invité. Bon point de situation sur la question de l’intelligence animale.

« Le Nexus du docteur Erdmann », Nancy KRESS (2016)
Premier livre que je lis de la nouvelle collection des éditions Le Bélial, Une Heure Lumière (livres au format court de type novella) et ce ne sera pas le dernier –
Un ancien professeur de physique, maintenant en maison de retraite, ressent un beau jour une soudaine douleur au cerveau … et d’autres pensionnaires à leur tour vont être affectés. Plaisant et bien mené, même si le dénouement ne m’a pas plus convaincue que cela. Ce qui ne m’empêchera pas de lire, de cet auteur que je découvrais ici, « L’une rêve et l’autre pas », repéré depuis un moment.

« Le tropique des serpents », Marie BRENNAN (2016)
Deuxième tome des Mémoires de Lady Trent (j’ai chroniqué le premier ici). Toujours aussi agréable à lire mais Apophis avait raison, la recette reste un peu trop la même, donc pas sûr que je me laisse tenter par la suite.

« Une porte sur l’été », Robert HEINLEIN (1957)
Premier livre de Robert Heinlein que je lis. Une histoire menée tambour battant, avec un inventeur génial (mais pas très malin par ailleurs), entouré d’une belle et d’un ami pas trop fiables et qui va chercher à oublier ses déboires en se faisant cryogénéiser pour faire un bond dans le futur … Récit très plaisant (dans le genre lecture détente) et dont la construction est top !

« De chant et d’amour », Virginie THARAUD (2016)
Récit romanesque évoquant l’histoire d’Adélaïde de Beaumesnil et qui permet de découvrir le milieu de l’opéra parisien autour de 1766. Des choses très intéressantes mais j’ai eu l’impression que l’auteur se laissait déborder par la masse d’informations qu’elle détenait sur le sujet (spécialiste universitaire), ce qui nuit un peu à l’ensemble.

« Existence », David BRIN (2016)
De l’auteur, j’avais déjà lu et bien aimé « Jusqu’au cœur du soleil » et je savais qu’ « Existence » était quelques bonnes coudées au-dessus + hard SF, bref tout pour me plaire (avec d’excellentes critiques lues à son sujet).
J’ai donc plongé dans la lecture de ce pavé (737 pages !), persuadée que je serais conquise … mais je me suis rarement autant ennuyée dans une lecture (ça m’a rassurée de constater sur Goodreads que je n’étais pas la seule). Parvenue (eh oui, j’ai tout bien lu !) au bout, j’ai eu en plus une impression de « Tout ça pour ça » (genre cerise sur le gâteau inversée) et pas le courage d’aller argumenter-justifier ce ressenti dans un billet. Si nombre d’éléments présents dans le roman m’ont intéressée, j’ai trouvé que la narration était particulièrement hachée (avec en plus ces extraits divers concluant de courts chapitres qui ont fini par me devenir insupportables tant ils nuisaient au rythme déjà insuffisant à mon goût), sans réelle tension narrative et j’ai regretté que les personnages ne réussissent pas à capter plus que cela mon attention.
Peu auparavant, j’avais heureusement (ça aurait été dommage d’être déçue deux fois par des œuvres de SF arrivant chez nous avec une belle réputation) beaucoup aimé « Le problème à trois corps ».

« Les plus qu’humains », Theodore STURGEON (1953) – relecture d’un classique SF que j’avais énormément aimé adolescente. Très bien (mais un tout petit cran en dessous de mon souvenir).plus-quhumains

cristal_qui_songe« Cristal qui songe », Theodore STURGEON (1950) – comme pour « Les plus qu’humains », relecture d’un classique SF lu adolescente et que j’avais adoré. Aussi bien que dans mon souvenir !

 

« La peste », Albert CAMUS (1947)
Même pas une relecture (ou alors, ma mémoire n’a rien enregistré de la lecture initiale, qui remonterait à quelques décennies …), donc il était temps de découvrir ce classique.


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« La Sonate à Bridgetower (Sonata Mulattica) », Emmanuel DONGALA

sonate-a-bridgetowerPrésentation de l’éditeur (extrait) :
N’en déplaise à l’ingrate postérité, la célèbre Sonate à Kreutzer n’a pas été composée pour le violoniste Rodolphe Kreutzer, qui d’ailleurs ne l’a jamais interprétée, mais pour un jeune musicien tombé dans l’oubli. Comment celui-ci est devenu l’ami auquel Beethoven a dédié l’un de ses morceaux les plus virtuoses, voilà l’histoire qui est ici racontée.
Au début de l’année 1789 débarquent à Paris le violoniste prodige George Bridgetower, neuf ans, et son père, un Noir de la Barbade qui se fait passer pour un prince d’Abyssinnie. Arrivant d’Autriche, où George a suivi l’enseignement de Haydn, ils sont venus chercher l’or et la gloire que devrait leur assurer le talent du garçon …

Que voilà un récit passionnant évoquant une partie de la vie de ce jeune violoniste (le roman s’arrête alors qu’il est âgé de 23 ans) dont je n’avais jamais entendu parler ! Je ne connaissais pas l’auteur non plus, Emmanuel Dongala, né d’un père congolais et d’une mère centrafricaine et résidant maintenant aux Etats-Unis, où il enseigne la chimie et la littérature francophone et j’ai été sensible à la qualité de son écriture.
L’immersion dans le Paris d’avril à juillet 1789 (pas le meilleur moment pour y débarquer), à commencer par le milieu musical, est très réussie. L’auteur profite de la présence de ses deux principaux protagonistes pour évoquer aussi nombre de figures de l’époque, politiques ou scientifiques, le risque étant que cela paraisse artificiel mais il s’en sort plutôt bien. Il m’a permis ainsi d’apercevoir une certaine Théroigne de Méricourt, figure de la Révolution qui m’était totalement inconnue.

George Bridgetower

George Bridgetower

Mais ce coup de projecteur braqué sur le début de la Révolution (qui pousse les personnages à partir pour Londres) n’est qu’un des aspects du roman. Au premier plan, il y a nos deux héros, George et son père, dont les personnalités sont finement étudiées. George est un jeune garçon faisant déjà preuve de beaucoup de maturité et la suite du récit le verra capable de prendre ses distances avec un père un peu trop envahissant. Le père, quant à lui, Frederick de Augustus, est un homme tiraillé entre sa volonté de réussir à tout prix grâce à son fils et son refus des compromis. Son parcours illustre à quel point il était difficile, même pour un homme doté comme lui de talents hors du commun (il parle plusieurs langues et le prince Esterhazy, au service duquel il se trouvait, avait recours à lui comme interprète), de s’insérer durablement dans des milieux qui, à un moment ou à un autre, lui rappellent que sa condition noire l’ostracise.
George autant que Frederik, malgré ses défauts, sont des êtres attachants et on suit leurs pérégrinations avec un intérêt qui ne se dément pas, avec le plaisir de baigner dans l’environnement musical de l’époque, en côtoyant au passage certains de ses grands compositeurs (Haydn, Beethoven).
Un très bon moment de lecture !

Extrait :

Le père et le fils pénétrèrent finalement sous les arcades du Palais et se mirent à la recherche d’un restaurant. Sous chaque cintre d’arcade était suspendu un réverbère et tant de lampes éclairaient l’endroit que l’on avait l’impression de se déplacer dans une espèce de demi-jour. La place grouillait de monde. Les gens circulaient dans les galeries, s’asseyaient devant les cafés, devant les grands carreaux virés des devantures. Il y avait des scènes insolites, ainsi ce poète qui beuglait ses vers devant une librairie, indifférent au brouhaha incessant de l’endroit, ou ces joueurs d’échecs qui continuaient à pousser leurs pions comme si la foule bigarrée et bruyante autour d’eux n’existait pas, ou encore ce petit groupe d’hommes autour d’un orateur perché sur un escabeau, réclamant haut et fort la liberté d’opinion et l’abolition des lettres de cachet. Tournant son regard vers le jardin central, Frederick de Augustus découvrit des femmes habillées de façon plutôt voyante, la plupart non accompagnées, en train de prendre des rafraîchissements à des tables placées en plein air dans un espace agrémenté de parterres de fleurs. La lueur artificielle des réverbères leur conférait une sorte d’aura qu’il n’avait pas trouvée aux filles des maisons de la place du Graben à Vienne, les célèbres Grabennymphen. N’eût été la présence de son fils, il serait non seulement resté plus longtemps à les observer, mais il se serait certainement approché davantage d’elles. L’idée lui vint de revenir en cet endroit une prochaine fois sans l’encombrante compagnie de son fils. On disait que si Paris était la capitale de la France, le Palais-Royal était la capitale de Paris. Comme cela était vrai !

J'ai beaucoup aimé !« La Sonate à Bridgetower (Sonata Mulattica) », Emmanuel DONGALA
Editions Actes Sud (334 p)
Paru en janvier 2017


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« Riquet à la houppe », Amélie NOTHOMB

riquet-a-la-houppeLe dernier Amélie Nothomb, celui qui revient classiquement à chaque rentrée littéraire, je n’avais pas prévu de le lire. Enfin, au moins consciemment, puisque j’avais quand même pris garde de n’en lire aucune critique ! Bref, quand j’ai vu qu’il me tendait ses petits bras sur le présentoir de la bibliothèque, je l’ai attrapé et hop, lu dans la foulée (ça se lit vite, un Nothomb).
Amélie revisite d’une plume virevoltante le conte de Perrault (que je suis allée relire dans la foulée) et c’est un vrai bonheur (même si le passage sur les oiseaux m’a paru un peu long, mon seul bémol pour ce court roman) ! J’ai adoré la manière dont le bébé Déodat appréhende le monde qui l’entoure puis, plus grand, parvient à trouver sa place auprès des autres, malgré le terrible handicap de son hideux physique. La jeune Trémière, de son côté (c’est la fille de Rose et de Lierre, vous l’aviez deviné !), en fera autant, elle dont la beauté extraordinaire constitue aussi une cible de choix, surtout quand par ailleurs la demoiselle paraît fort peu intelligente (en réalité, c’est une contemplative).
Célébration joyeuse de la différence, « Riquet à la houppe » est un joli petit plaisir de lecture !

J'ai beaucoup aimé !« Riquet à la houppe », Amélie NOTHOMB
Editions Albin Michel (188 p)


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« Féminine », Emilie GUILLAUMIN

feminineA vingt-sept ans, Emma Linarès décide de céder à l’attrait que, depuis longtemps, l’armée exerce sur elle et s’engage. « Féminine » (nom donné aux personnels féminins de l’armée) est la chronique de l’année qu’elle y a passée, de l’entraînement militaire à l’affectation en régiment, en attendant l’éventuel départ en opération extérieure … si tant est qu’il ait lieu.

Si « Féminine » est un roman, il est plus que largement autobiographique et l’héroïne s’avère le double fictif de l’auteur, Emilie Guillaumin, dont elle retrace le parcours. A ce titre, il m’est apparu comme une forme d’auto-thérapie, retour sur une expérience pour l’analyser et la dépasser. Car si l’armée fascine Emma-Emilie, la vision fantasmée qu’elle en a, un rêve romanesque d’existence intense loin de la fadeur commune, aura du mal à s’accommoder de la réalité. L’appel de l’aventure, chez elle, ne rime pas avec l’appel des armes (elle fond en larmes la première fois qu’elle tire au fusil) et l’environnement militaire s’avère ne correspondre, maintenant qu’elle le découvre de l’intérieur, à rien de ce qu’elle est. Rapidement, elle a le sentiment de ne pas être à sa place  dans ce milieu mais, prise par le rythme effréné imposé dans le cadre de sa formation, elle préfère ne pas y penser. Ce ne sera que tout à la fin, alors que son départ en Guyane est proche, qu’elle s’accordera le temps de réfléchir à ce qu’elle est en train de faire.
Cet aspect psychologique mis à part, « Féminine » est avant tout le récit dans le détail du quotidien d’Emma-Emilie. L’auteur a été journaliste (et l’est à nouveau) et s’y entend pour croquer les gens, les situations et les ambiances. De quoi donner un aperçu vivant et haut en couleurs, sans langue de bois, de la chose militaire telle qu’elle l’a vécue.

Cette page « Féminine » tournée, l’auteur voudrait maintenant devenir écrivain. On le lui souhaite. Encore que, avec ce roman, ce soit déjà chose faite.

J'ai bien aimé !« Féminine », Emilie GUILLAUMIN
Editions Fayard (397 p)
Paru en août 2016

Repéré chez Cuné

tous les livres sur Babelio.com


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« Chanson douce », Leïla SLIMANI

chanson-douceLa scène terrible qui ouvre le roman, celle où Myriam, rentrée à l’improviste chez elle trouve ses deux jeunes enfants assassinés par leur nourrice, laquelle a ensuite tenté de se donner la mort, amène la question dont nous quêterons fébrilement la réponse au fil des pages : POURQUOI ?
Le long retour en arrière qu’est « Chanson douce » égrène alors l’histoire d’un couple, celui de Myriam et Paul. Elle, avocate, met sa carrière potentielle entre parenthèses en élevant Mila. Après la naissance d’Adam, cependant, elle n’en peut plus de cette vie confinée de femme au foyer et se résout à passer outre ses réticences pour embaucher une nounou à domicile. Ainsi Louise, petite quarantaine au physique de délicate poupée blonde, s’introduit-elle dans leurs vies, où elle occupe rapidement la première place, fée domestique et Mary Poppins de leur foyer que tout le monde leur envie. Mais l’importance démesurée que Louise accorde à leur petite famille dissimule les fêlures de sa propre vie, qui finiront par se muer en gouffre …

Malgré son côté racoleur du style scénario de film à sensation / cauchemar des parents (toujours anxieux lorsqu’ils confient leur progéniture à un tiers), « Chanson douce » évite en réalité les clichés (celui-ci mis à part, encore qu’il s’agisse d’un fait divers dont l’auteur s’est emparée, comme je viens de l’apprendre après rédaction de ce billet, maintenant que je me suis permis d’aller jeter un œil aux interviews qu’elle a données). Peinture attentive et subtile d’un microcosme, il se fait révélateur des angoisses et des difficultés qu’il y a à vivre aujourd’hui, aussi bien pour Myriam et Paul, rêvant de conjuguer au mieux leurs ambitions professionnelles et leur vie familiale que pour Louise, qui fait tout pour avoir droit à un bonheur dont elle semble condamnée à être exclue. Leïla Slimani étudie ce petit monde avec finesse, sans épargner le jeune couple et son manque de clairvoyance. L’analyse de l’auteur mêle le psychologique et le sociologique mais jamais au détriment de l’histoire, tendue jusqu’au bout et ce même si nous en connaissons déjà l’issue, fatale. Il n’y aura pas de révélation fracassante mais le lecteur attentif percevra le glissement progressif de Louise vers des territoires où l’espoir n’a plus sa place. Un roman que je n’ai pas pu lâcher, tant sa mécanique est efficace !

J'ai bien aimé !« Chanson douce », Leïla SLIMANI
Editions Gallimard (227 p)
Paru en septembre 2016
Lu dans le cadre des Matchs de la rentrée littéraire de Priceminister

Les avis de : Cuné, Micmelo, Clara, Papillon, Valérie


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« Le dernier des nôtres », Adélaïde de CLERMONT-TONNERRE

dernier-des-notresDans le New York effervescent des années 70, Werner Zilch, jeune géant blond aux yeux bleus, croque la vie et les femmes avec enthousiasme, en même temps que, avec son associé Marcus, il monte ce qu’il espère être les prémices d’un empire immobilier en construisant des gratte-ciel. Mais le jour où il croise Rebecca, son cœur jusque-là à prendre marque le pas. Il n’hésite pas à emboutir sa voiture pour la revoir, décrète en moins de 24 H qu’elle est LFDMV (la femme de (s)a vie) et entreprend de conquérir la belle. Ce qu’il est alors loin d’imaginer, c’est que cette rencontre fera dramatiquement remonter à la surface un passé dont lui, l’enfant adopté à l’âge de trois ans, ignore tout, excepté le nom qui lui avait été donné…

Si vous cherchez un page turner romanesque à souhait pour quelques heures de lecture agréables, « Le dernier des nôtres » est pour vous ! Ce qui se passe à New York en 1969 est narré par notre héros, Werner, jeune homme un peu brut de décoffrage mais d’un naturel fort sympathique (lui et son gros chien Shakespeare font la paire, du genre attachant tous les deux) et qui a la bonne idée d’être accompagné d’un ami plus tempéré que lui, Marcus. Son histoire alterne avec une autre, qui nous ramène 24 ans en arrière en Allemagne, au moment de sa naissance. Comment les deux récits se rejoindront-ils ? Voilà, bien sûr, ce qui constitue le moteur du livre.
Le contexte des deux époques est brossé de manière efficace : d’un côté, le New York du flower power ; de l’autre, l’Allemagne de 1945, avec Dresde anéantie sous les bombes, la débâcle et ce qu’il advient des scientifiques nazis faisant partie du projet V2. Le rythme est enlevé et l’auteur nous entraîne sans difficulté sur les chemins semés de péripéties qu’elle a tracés. La comédie romantique initiale s’assombrit quand les atrocités du passé rejaillissent sur le présent et le lecteur se demande ce qu’il va advenir de la love story Werner-Rebecca.

Un roman que je verrais bien décliné en film, d’ailleurs je décerne d’ores et déjà les prix :
– du meilleur premier rendez-vous à celui mis en scène par Werner, spectaculaire à souhait
– du meilleur personnage secondaire à Loren, la sœur cadette de Werner, dont j’ai aimé les réactions entières et le parcours très en prise sur son époque (prix à partager avec le chien Shakespeare, mais j’ai déjà parlé de lui)
– du meilleur décor pour le Sandmanor, demeure de rêve sur la côte des Hamptons (je veux la même !)

J'ai bien aimé !« Le dernier des nôtres », Adélaïde de CLERMONT-TONNERRE
Editions Grasset (496 p)
Lu en numérique via NetGalley


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« Petit pays », Gaël FAYE

petit pays« Je pensais être exilé de mon pays. En revenant sur les traces de mon passé, j’ai compris que je l’étais de mon enfance. Ce qui me paraît bien plus cruel encore. »
Gabriel, la trentaine, né d’une mère rwandaise et d’un père français, a passé toute enfance au Burundi qu’il a dû quitter lorsque la guerre civile y a éclaté en 1993, alors qu’il était âgé de 11 ans. « Petit pays », roman de Gaël Faye fortement autobiographique, raconte ce temps préservé entouré de ses parents et de sa jeune sœur Ana. Dans la longue impasse où se tenait leur maison vivaient aussi les copains. Ils avaient les jeux et les occupations de leur âge, comme décrocher des mangues à l’aide de hautes perches pour les vendre ensuite. Même si ses parents étaient en train de se séparer, l’existence de Gaby était sereine. Son père veillait à les tenir éloignés, lui et sa sœur, de toute préoccupation politique, et les mots hutus et tutsis demeuraient pour eux une histoire de nez pas très claire (cf la scène inaugurale du roman, très drôle).
Puis ce fut le coup d’état et la guerre civile s’est déclarée dans le pays, touchant peu Gabriel, jusqu’à une bagarre dans la cour de récréation où les injures de « Sales Hutus » et « sales Tutsis » fusent :
« Cet après-midi-là, pour la première fois de ma vie, je suis entré dans la réalité profonde de ce pays. J’ai découvert l’antagonisme hutu et tutsi, infranchissable ligne de démarcation qui obligeait chacun à être d’un camp ou d’un autre. […] La guerre, sans qu’on lui demande, se charge toujours de nous trouver un ennemi. Moi qui souhaitais rester neutre, je n’ai pas pu. J’étais né avec cette histoire. Elle coulait en moi. Je lui appartenais. »
Gaby connaît la peur, se réfugie dans les livres (1) avant d’être contraint d’agir, pendant que sa mère part au Rwanda à la recherche de sa famille …
Evocation vivante et tendre d’une époque et d’un lieu révolus, où l’innocence (au sens propre du terme) d’un gamin lui permettait de seulement deviner sans s’en inquiéter les tensions sous-jacentes, « Petit pays » bascule, dans sa seconde partie, dans le temps du tragique. La plume de Gaël Faye excelle à nous plonger dans l’Afrique qu’il a connue et emportée avec lui. Un premier roman vibrant qui atteint son lecteur comme jamais.

Extraits :
(1) « Il m’arrivait parfois de traverser la rue, très rapidement, pour emprunter un nouveau livre à Mme Economopoulos. Puis je revenais aussitôt m’enfoncer dans le bunker de mon imaginaire. Dans mon lit, au fond de mes histoires, je cherchais d’autres réels plus supportables, et les livres, mes amis, repeignaient mes journées de lumière. Je me disais que la guerre finirait bien par passer, un jour, je lèverais les yeux de mes pages, je quitterais mon lit et ma chambre, et Maman serait de retour, dans sa belle robe fleurie, sa tête posée sur l’épaule de Papa, Ana dessinerait à nouveau des maisons en brique rouge avec des cheminées qui fument, des arbres fruitiers dans les jardins et de grands soleils brillants et les copains viendraient me chercher comme autrefois sur un radeau en tronc de bananier, naviguer jusqu’aux eaux turquoise du lac et finir la journée sur la plage, à rire et jouer comme des enfants. »

« Une chaîne d’infos en continu diffuse des images d’êtres humains fuyant la guerre. J’observe leurs embarcations de fortune accoster sur le sol européen. Les enfants qui en sortent sont transis de froid, affamés, déshydratés. Ils jouent leur vie sur le terrain de la folie du monde. Je les regarde, conforablement installé là, dans la tribune présidentielle, un whisky à la main. L’opinon publique pensera qu’ils ont fui l’enfer pour trouver l’Eldorado. Foutaises ! On ne dira rien du pays en eux. La poésie n’est pas de l’information. Pourtant, c’est la seule chose qu’un être humain retiendra de son passage sur terre. Je détourne le regard de ces images, elles disent le réel, pas la vérité. »

J'ai beaucoup aimé !« Petit pays », Gaël FAYE
éditions Grasset ( 224 p)
paru en août 2016
lu en numérique via NetGalley


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« L’enfant qui mesurait le monde », Metin ARDITI

enfant qui mesurait le mondeEliot Peters, qui fut architecte aux Etats-Unis, a rejoint douze ans plus tôt l’île de Kalamaki, où sa fille Dickie avait trouvé la mort. Il y a renoué avec ses racines grecques, tout en poursuivant le travail entrepris par Dickie. Il aide aussi Maraki, sa voisine qui peine à joindre les deux bouts grâce au seul produit de sa pêche, à élever Yannis : rétif aux contacts et impossible à scolariser, l’enfant entretient un rapport étroit avec les chiffres, qu’il mémorise à l’envi et à l’aune desquels il mesure l’équilibre du monde.
Cet équilibre est, pour lui, mis en péril lorsqu’une société d’investissement immobilier propose au maire de l’île de construire, dans une superbe petite baie restée sauvage, un important complexe hôtelier doublé d’une marina. Le projet a de quoi séduire les habitants, que la crise n’a pas épargnés et, dans un premier temps, semble faire l’objet d’un consensus. Jusqu’à ce que des lettres anonymes le concernant soient adressées à la presse locale …

« L’enfant qui mesurait le monde », c’est d’abord la chronique d’une île où tout le monde se connaît depuis toujours. Le récit se focalise sur Maraki, Yannis et Eliot, chacun luttant, à sa façon, pour vivre malgré tout, au-delà des difficultés qui sont les siennes. Le rythme rassurant du quotidien et la beauté des paysages adoucissent l’amertume. Divers personnages gravitent autour de l’attachant trio, témoins de l’irruption du monde extérieur sur l’île : un promoteur, une journaliste, des ministres. La narration, alerte, n’hésite pas à jouer avec bonheur sur le registre de l’humour, preuve qu’on peut user de légèreté pour parler de sujets graves. On suit les aventures de tout ce petit monde avec intérêt, curieux de savoir si l’hôtel verra ou non le jour, si Yannis devra continuer à réaliser quotidiennement les dizaines de pliages nécessaires à son sens pour restaurer l’équilibre des choses. De fait, celles-ci évolueront et pas forcément de la manière à laquelle on s’attendait.
Un petit roman sensible et intelligent.

J'ai beaucoup aimé !« L’enfant qui mesurait le monde », Metin ARDITI
éditions Grasset (304 p)
paru en août 2016
lu en numérique via NetGalley


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« Police », Hugo BORIS

PoliceVirginie, Aristide, Erik, trois flics parmi d’autres. Une histoire de corps (à défaut de cœur) entre les deux premiers. Virginie est mariée, a déjà un enfant, et va avorter le lendemain de celui conçu dans leur liaison. Mais avant, une mission qui n’est normalement pas de leur ressort leur est assignée : escorter jusqu’à Roissy un immigré clandestin tadjik, qui va être renvoyé chez lui. Apostrophée par un membre d’une association lorsqu’ils récupèrent l’homme, Virginie jette un œil au dossier de ce demandeur d’asile. A partir de ce moment-là, elle commence à s’interroger sur le bien-fondé de ce renvoi …

Que se passe-t-il lorsqu’un grain de sable vient gripper toute une organisation bien huilée ? Le grain de sable, ici, c’est Virginie. Virginie qui met en question un ordre donné et dont l’attitude interpelle ses deux collègues : Aristide, le beau gosse musclé, macho sur les bords, qui joue en permanence à l’amuseur public avec ses vannes à deux balles (un personnage qui frôle la caricature, mais il doit bien y en avoir, des comme lui) et n’est pourtant pas du genre à trop réfléchir ; Erik, leur chef, le plus âgé et a priori le plus clairvoyant.
Chronique d’une nuit hors du commun, à l’issue incertaine, « Police » embarque le lecteur dans le véhicule qui transporte les trois policiers, leur homme et leurs doutes éventuels. Il y a de la tension et des péripéties dans ce roman au thème original et très actuel. Des maladresses aussi (dont la dernière phrase du livre), mais qu’importe : l’histoire, qui permet au passage de braquer le projecteur sur le quotidien éprouvant et ingrat des policiers, est portée par un bel élan, celui de Virginie, jeune femme capable d’envisager une sortie de route alors que les chemins à suivre sont tout tracés.

Extrait :

(Erik)
En service, il n’était déjà plus étanche d’une intervention à l’autre, désormais incapable de remettre les compteurs à zéro. Après trois heures d’insultes, il ne savait plus écouter patiemment la vieille dame suivante sans lui faire payer des injures dont elle ignorait tout. Après l’interpellation d’un mari violent qui frappait sa femme devant ses gosses, recueillir sans trembler une plainte pour vol d’enjoliveurs. Il avait quinze ans de fond. Quinze ans qu’il enterrait ses désirs, que la vie lui passait à côté. Quinze ans qu’il préparait vaguement sa mutation, son retour en Bretagne, épuisé comme une sentinelle qu’on a oublié de relever. Il s’était laissé mécaniser, abîmer par le métier, ne donnait plus aux gens que de la technique. Il commençait à tirer sur la bête. Au point que ses cheveux avaient blanchi précocement. Il n’avait plus de couleur à la bouche. Quand il regardait maintenant son visage dans la glace, ses cicatrices d’acné mal soignées, il voyait un homme triste.

J'ai bien aimé !« Police », Hugo BORIS
éditions Grasset (198 p)
paru en août 2016
lu en numérique via NetGalley