Sur mes brizées

Où il est, surtout, question de livres !


14 Commentaires

« Police », Hugo BORIS

PoliceVirginie, Aristide, Erik, trois flics parmi d’autres. Une histoire de corps (à défaut de cœur) entre les deux premiers. Virginie est mariée, a déjà un enfant, et va avorter le lendemain de celui conçu dans leur liaison. Mais avant, une mission qui n’est normalement pas de leur ressort leur est assignée : escorter jusqu’à Roissy un immigré clandestin tadjik, qui va être renvoyé chez lui. Apostrophée par un membre d’une association lorsqu’ils récupèrent l’homme, Virginie jette un œil au dossier de ce demandeur d’asile. A partir de ce moment-là, elle commence à s’interroger sur le bien-fondé de ce renvoi …

Que se passe-t-il lorsqu’un grain de sable vient gripper toute une organisation bien huilée ? Le grain de sable, ici, c’est Virginie. Virginie qui met en question un ordre donné et dont l’attitude interpelle ses deux collègues : Aristide, le beau gosse musclé, macho sur les bords, qui joue en permanence à l’amuseur public avec ses vannes à deux balles (un personnage qui frôle la caricature, mais il doit bien y en avoir, des comme lui) et n’est pourtant pas du genre à trop réfléchir ; Erik, leur chef, le plus âgé et a priori le plus clairvoyant.
Chronique d’une nuit hors du commun, à l’issue incertaine, « Police » embarque le lecteur dans le véhicule qui transporte les trois policiers, leur homme et leurs doutes éventuels. Il y a de la tension et des péripéties dans ce roman au thème original et très actuel. Des maladresses aussi (dont la dernière phrase du livre), mais qu’importe : l’histoire, qui permet au passage de braquer le projecteur sur le quotidien éprouvant et ingrat des policiers, est portée par un bel élan, celui de Virginie, jeune femme capable d’envisager une sortie de route alors que les chemins à suivre sont tout tracés.

Extrait :

(Erik)
En service, il n’était déjà plus étanche d’une intervention à l’autre, désormais incapable de remettre les compteurs à zéro. Après trois heures d’insultes, il ne savait plus écouter patiemment la vieille dame suivante sans lui faire payer des injures dont elle ignorait tout. Après l’interpellation d’un mari violent qui frappait sa femme devant ses gosses, recueillir sans trembler une plainte pour vol d’enjoliveurs. Il avait quinze ans de fond. Quinze ans qu’il enterrait ses désirs, que la vie lui passait à côté. Quinze ans qu’il préparait vaguement sa mutation, son retour en Bretagne, épuisé comme une sentinelle qu’on a oublié de relever. Il s’était laissé mécaniser, abîmer par le métier, ne donnait plus aux gens que de la technique. Il commençait à tirer sur la bête. Au point que ses cheveux avaient blanchi précocement. Il n’avait plus de couleur à la bouche. Quand il regardait maintenant son visage dans la glace, ses cicatrices d’acné mal soignées, il voyait un homme triste.

J'ai bien aimé !« Police », Hugo BORIS
éditions Grasset (198 p)
paru en août 2016
lu en numérique via NetGalley


19 Commentaires

« Sauveur & fils », Marie-Aude MURAIL

sauveurSauveur Saint-Yves est un colosse noir (originaire de la Martinique) psychologue de son état (et qui habite à Orléans, pas loin de là où je vivais moi-même, mais hélas je ne l’y ai jamais croisé, bref, reprenons) et père d’un garçon de 8 ans, Lazare. Ce que Sauveur ignore, lui qui sais tant de choses sur les gens qui viennent se confier à lui, c’est que Lazare s’est trouvé une petite cachette d’où il peut épier les consultations de son père.

Dans le bureau de Sauveur défilent surtout des adolescents en proie à toutes sortes de souffrances, qui se traduisent de manières diverses : scarification, phobie scolaire, addiction aux jeux vidéos … autant de manifestations parmi d’autres de maux plus profonds que Sauveur cherche à mettre au jour, avec (ou sans) l’aide de parents qui vont de totalement déboussolés à hostiles, inconscients de ce qui se joue dans leur propre famille.

Entre sa vie professionnelle et sa vie paternelle, Sauveur n’a pas une minute à lui (et aura-t-il même une petite place pour une femme ? C’est qu’il est séduisant, Sauveur !) et nous, on ne s’ennuie pas une seconde. Parce que Marie-Aude Murail, une fois de plus, a le chic pour prendre à bras le corps des sujets a priori pas marrants du tout et, sans les réduire, nous en offrir un portrait terriblement vrai et humain, où le tragique n’exclut pas l’humour, comme dans la vie, quoi. On s’attache derechef à tout ce petit monde au milieu duquel Sauveur évolue (et Lazare aussi). Si on ajoute à ça un individu inquiétant qui rôde autour de la maison des Saint-Yves et le fait que Sauveur ne semble pas avoir tout dit à son fils au sujet de sa maman blanche morte autrefois, on obtient une lecture rythmée et passionnante de bout en bout (même si on n’est pas le lectorat ciblé, mais Marie-Aude Murail a un public très large, ma fille Ariane et moi avons dévoré le roman) : vivement la saison 2 !

J'ai beaucoup aimé !« Sauveur & fils – saison 1 », Marie-Aude MURAIL
éditions L’école des loisirs (329 p)
paru en avril 2016

Repéré (malgré sa couverture atroce) chez  Cuné , Cathulu et Noukette.


7 Commentaires

« Le bestiaire fantastique de Mme Freedman », Kathleen FOUNDS

bestiaireMme Freedman est une jeune professeur de lettres capable de donner à ses élèves le devoir suivant :
Écrivez une histoire d’une page dans laquelle votre créature fantastique préférée résout le plus grand problème sociopolitique de notre époque.
Mais lesdits élèves ne sont pas toujours faciles à gérer ! Mme Freedman a craqué et elle est maintenant internée à Passerelles. Établissement psychiatrique innovant, Passerelles pratique à l’égard de ses patients-hôtes une forme d’économie basée sur les Points Bien-être : on en obtient en participant « à des activités engendrant l’optimisation émotionnelle » (aquagym, journal intime thérapeutique etc.), on en perd en cas d’attitude négative (larmes, agressivité …) et c’est avec ces points qu’on achète entre autres le droit de recevoir des lettres ou des visites.
Janice Aurelia Gibbs, qui fut l’élève de Mme Freedman, s’inquiète du sort de son professeur et lui écrit. Mais l’échange épistolaire sera brutalement interrompu, car celui que Mme Freedman  surnomme Docteur Ben Laden décide de sanctionner son comportement en la privant de son courrier …

« Le bestiaire fantastique de Mme Freedman » s’ouvre sur les histoires rédigées par ses élèves dans le cadre du devoir évoqué ci-dessus et le roman se place d’emblée sous le signe de l’originalité, de l’inventivité et de l’humour (souvent grinçant). La suite, alerte, est un patchwork mêlant les courriers des divers protagonistes, les extraits du journal de Mme Freedman ou de courts textes de fiction des uns et des autres. On y suit tout autant la vie de Janice que celle de Mme Freedman, le présent croisant un temps les retours en arrière.

Si j’ai globalement été séduite par ce roman tonique et foisonnant, à la structure hors du commun, certains de ses aspects ont un peu bridé mon engouement.
Parmi les textes présentés, la plupart m’ont plu mais quelques uns, malgré leur humour décalé à mon goût, ont fini par m’ennuyer, sans compter que leur hétérogénéité les liait parfois au récit de manière un peu trop artificielle.
Je m’attendais à ce que le roman se focalise sur Mme Freedman et, tout compte fait, Janice y occupe une place équivalente. Ceci dit, le parcours de l’adolescente puis de la jeune fille ne manque pas non plus d’intérêt, tout comme celui de Cody Splunk, écrivain en herbe à jamais amoureux d’elle, autre personnage important du récit.
Pour revenir à Mme Freedman, je l’ai présentée comme une jeune femme mais, en réalité, je n’ai saisi que tardivement quel était son âge, l’indication fournie à ce sujet m’ayant échappé (j’ai mal saisi la chronologie), ce qui a nui à ma perception de l’histoire (je m’étais imaginé qu’il s’agissait d’un professeur d’une quarantaine d’années). Par ailleurs, il y a dans l’évolution psychologique de Mme Freedman un virage important (que je ne peux pas évoquer sans spoiler) qui m’a gênée car je ne le trouve pas cohérent par rapport à ce qu’on nous avait exposé du personnage. Enfin, l’histoire de Mme Freedman proprement dite, dont la tonalité s’avère de plus en plus sombre, aboutit à un dénouement trop ambigu pour que je sois sûre de l’avoir compris (et ce n’est pas faute d’avoir relu les dernières pages).

Malgré ces réserves, « Le bestiaire fantastique de Mme Freedman » est un roman (dont j’adore la couverture) que j’ai eu plaisir à lire car j’en ai apprécié l’originalité, le piquant et l’écriture protéiforme (le style variant en fonction des types d’écrits et des rédacteurs).

J'ai bien aimé « Le bestiaire fantastique de Mme Freedmann », Kathleen FOUNDS
titre original When Mystical Creatures attack ! (2014)
traduit de l’anglais (États-Unis) par Caroline Bouet
éditions Plon (304 p)
paru en mai 2016
lu en numérique via NetGalley

Les avis (enthousiastes) de Cathulu et Cuné (qui rapproche le livre de « Bernadette a disparu », mais personnellement je ne trouve pas les romans comparables, sans compter que j’ai préféré celui de Maria Semple)


18 Commentaires

« Le goût du large », Nicolas DELESALLE

gout du largeNicolas Delesalle aura-t-il donné à ses lecteurs le goût du voyage en cargo ? Je l’ignore. En tout cas, il m’aura au moins appris que cette forme de croisière inhabituelle existe, certains cargos disposant d’une ou de plusieurs cabines passagers. Le journaliste-écrivain embarque donc en juillet 2015 sur le MSC Cordoba, énorme porte-conteneurs (275 mètres de long) partant d’Anvers pour se rendre à Istanbul.
Le périple est l’occasion pour ce grand reporter (de Télérama) d’appuyer sur la touche pause : « Pendant neuf jours, j’allais devenir un milliardaire du temps, plonger les mains dans des coffres bourrés de secondes, me parer de bijoux ciselés dans des minutes pures, vierges de tout objectif, de toute attente, de toute angoisse. J’allais me gaver d’heures vides, creuses, la grande bouffe, la vacance, entre ciel et mer. ».
Le temps libéré et l’isolement (pas de téléphone portable ni d’internet) lui permettent d’ouvrir quelques conteneurs personnels (pas ceux du bateau) et de nous emmener ainsi aux quatre coins du monde, au gré de ses souvenirs de moments forts ou de rencontres. Images ou scènes saisissantes se succèdent d’un chapitre à l’autre, qui sont autant de choses vues ou vécues à l’occasion de ses reportages et restées enregistrées en lui.
L’auteur nous raconte aussi les différentes étapes de son voyage proprement dit, tout en nous parlant du capitaine du cargo et des membres de l’équipage philippin avec lesquels il a lié connaissance.

Partage vivant et intéressant, témoignage sensible et engagé des expériences vécues par l’auteur, parfois « épuisé par le malheur des autres », « Le goût du large » ne manque pas d’offrir au lecteur de nombreuses occasions de questionner ce qui se passe dans le monde.

Extrait :

Je me sens proche de ce cargo, je devine qu’il est vivant, à sa manière ; il cache une âme sous cet acier rongé par le sel marin et repeint mille fois. Moi aussi, je suis rongé et repeint mille fois. Et moi aussi, je suis venu avec des boîtes. Le chargement a duré toute une vie. Je sais pertinemment ce qu’elles contiennent, mais j’ai envie, j’ai besoin de les rouvrir pour partager ce qui s’y trouve, maintenant, aujourd’hui, au cours de cette parenthèse liquide, sur ce bateau désert en partance pour Istanbul et qui fend la mer noire d’une nuit d’été. Elles sont pleines d’histoires, ces foutues boîtes, des tragédies, des secondes, des angoisses, des larmes, des rires ou des rencontres qui m’ont assez marqué pour que ma mémoire les enferme dans de petits conteneurs rangés au fond de mon crâne par des grues, des portiques et des poulies invisibles. Des histoires multicolores, empilées sur le même homme, comme les conteneurs venus de partout sont empilés dans le ventre du MSC Cordoba, ce cargo, ce frère.

J'ai bien aimé !« Le goût du large », Nicolas DELESALLE
éditions Préludes (320 p)
paru en janvier 2016
lu en numérique via NetGalley

L’avis de : Keisha, Bricabook, A propos de livres, Clara


5 Commentaires

« Une histoire naturelle des dragons – Mémoires, par Lady Trent , tome 1 », Marie BRENNAN

brennan_vol1.indd« Une histoire naturelle des dragons », c’est le titre de l’ouvrage de référence que leur a consacré Sir Richard Edgeworth et que la jeune Isabelle Camherst connaît sur le bout des doigts, tant elle développe une passion pour ces créatures d’exception. Bien des années plus tard, celle qui est maintenant une vieille dame célèbre, connue sous le nom de Lady Trent, s’attelle à la rédaction de ses mémoires, dont ce volume est le premier tome. Le lecteur y découvrira une enfant puis une adolescente rétive aux usages qui convenaient à son rang et à son sexe, préférant se consacrer à l’étude des lucions, insectes ressemblant à des dragons miniatures et qu’elle collectionne. Viendra pourtant, dès seize ans, le moment où elle se verra contrainte de penser au mariage … la première des nombreuses aventures qui l’attendent !

Ce premier tome des Mémoires de Lady Trent (qui n’oblige pas à lire sa suite, il a une fin en bonne et due forme) se lit avec plaisir. Le monde imaginaire qu’a créé Marie Trennan ressemble à l’Angleterre victorienne … avec des dragons en plus, mais ce sont là les seules créatures fantastiques présentes dans ces pages, on n’est pas dans un roman de fantasy avec gnomes, elfes etc.. La jeune Isabelle est dotée d’un tempérament volontaire et indépendant : une telle modernité d’esprit, en décalage par rapport aux mœurs de son temps, ne lui rend pas la vie facile. Si on pourra, à plusieurs reprises, lui reprocher un certain manque de discernement dans les actions qu’elle entreprend, n’oublions pas qu’elle est encore toute jeune et fort inexpérimentée. Il reste que la demoiselle est vive et attachante, tout en ne manquant pas d’humour (son moi plus âgé non plus). Son enthousiasme pour les dragons est communicatif au point que j’ai regretté que, tout compte fait, on n’en apprenne pas tant que cela à leur sujet (mais il y a encore quatre tomes à venir). Il n’empêche que, grâce à eux, nous suivons les pas de notre héroïne bien loin de son pays d’origine, dans le cadre d’un voyage où les péripéties ne manqueront pas !

Le récit est dépaysant et bien mené, porté par une écriture de qualité (la traduction est de Sylvie Denis, une référence en la matière) et agrémenté de quelques belles illustrations (j’ai lu le livre en numérique, mais j’ai aperçu et apprécié en librairie l’objet dans sa version papier). Un bon moment de lecture.

Extrait :

C’est … C’est comme s’il y avait un dragon femelle en moi. Je ne sais pas quelle taille elle a ; il se peut qu’elle soit encore en train de grandir. Mais elle a des ailes, et de la force et … et je ne peux pas la garder en cage. Elle en mourrait. J’en mourrais. Je sais que ce n’est pas humble de parler ainsi, mais aussi que je suis capable de plus que ce que la vie dans les Scirland m’autorise. Les femmes peuvent étudier la théologie, ou la littérature, mais rien d’aussi brut [que les dragons ]. C’est pourtant ce que je veux. Même si c’est difficile, même si c’est dangereux. Je m’en moque. J’ai besoin de savoir où mes ailes peuvent m’emporter.

J'ai bien aimé !« Une histoire naturelle des dragons – Mémoires, par Lady Trent – tome 1 », Marie BRENNANDéfiSFFFPetitMle
titre original A Natural History of Dragons (2013)
traduit de l’anglais par Sylvie Denis
éditions de l’Atalante (349 p)
paru en mars 2016

Les avis de : SBM, Lune, TashaElbakin, Xapur …


11 Commentaires

« (presque) jeune, (presque) jolie, (de nouveau) célibataire », Stéphanie PELERIN

presque jeuneLorsque, après 8 ans de vie commune, Baptiste annonce à Ivana qu’il vaut mieux pour eux se séparer, la jeune femme tombe des nues ! Malgré son travail prenant de professeur de lettres, elle ne supporte pas cet abandon soudain et la perspective de se retrouver seule. Pour lutter contre la déprime, diverses solutions s’offrent à elle (certaines suggérées par ses vigilantes amies) : l’usage d’un sex-toy, le recours à un site de rencontres sur internet, la chasse aux kilos superflus (Weight Watchers et sport). N’écoutant que son courage, Ivana va les tester toutes !

Envie d’un livre léger sans être bête, subtilement ancré dans l’air du temps et parsemé de petites notations pleines d’humour ? Ce premier roman de Stéphanie Pélerin est pour vous ! Parce qu’on a toutes en nous quelque chose d’Irvana, il vous sera difficile de rester insensible au sort de cette trentenaire inconsciente de son charme naturel, spirituelle et attachante.
J’ai adoré la présentation des profs d’EPS du lycée où Irvana enseigne mais aussi, en moins futile mais toujours aussi piquant, ce qui a trait aux élèves et à leurs réactions en cours (et quand on sait que l’héroïne exerce le même métier que son auteur, on se dit que ça sent le vécu !).
Le récit se décline sur le mode de la comédie romantique moderne, assaisonnée d’un zeste de sexe, sans jamais négliger la psychologie de son personnage principal. Irvana porte sur elle-même un regard critique et clairvoyant, autant que sur les chemins qu’elle emprunte (même si elle ne le fait parfois qu’après coup, sans vouloir faire de mauvais jeu de mots !). Les relations entre les sexes sont envisagées sans tabou ni manichéisme (je pense à certaines remarques sur la vie de couple vs la vie de célibataire). Et les pages renferment aussi une jolie déclaration d’amour à la ville de Nice, où notre auteur a ses racines.
Bref, un petit roman réussi !

N.B : J’ai lu ce roman parce j’ai déjà pu apprécier l’écriture de Stéphanie Pélerin au travers des textes qu’elle publie sur son blog, que je suis depuis plusieurs années.

J'ai bien aimé !« (presque) jeune, (presque) jolie et (de nouveau) célibataire », Stéphanie PELERIN
éditions Mazarine (208 p)
paru en juin 2016
lu en numérique via NetGalley

L’avis de Noukette, qui vous renverra vers de nombreux autres.


20 Commentaires

« Hypérion », Dan SIMMONS

HypérionQuatrième de couverture :

Sur Hypérion, planète située aux confins de l’Hégémonie, erre une terrifiante créature, à la fois adulée et crainte par les hommes : le Gritche. Dans la mystérieuse vallée des Tombeaux du Temps, il attend son heure …
A la veille d’une guerre apocalyptique, sept pèlerins sont envoyés sur Hypérion. Leur mission : empêcher la réouverture des Tombeaux. Ils ne se connaissent pas, mas cachent tous un terrible secret – et un espoir démesuré.
Et l’un d’entre eux pourrait même tenir le destin de l’humanité entre ses mains.

La quatrième de couverture est plutôt énigmatique et c’est parce que je savais qu’ « Hypérion » est considéré comme un des romans majeurs de la SF des dernières décennies que je l’ai choisi pour deux challenges : le mien, celui du Pavé de l’été, et la 7ème édition du Summer Star Wars (challenge de space opera) organisé par Lhisbei, auquel je me suis enfin décidée à m’inscrire cette année. Et si je voulais faire bref, je vous dirais seulement : excellent choix !
J’ignorais cependant, en attaquant ce pavé, que si je voulais avoir le fin mot de l’histoire, il me faudrait ensuite en lire un second, « La chute d’Hypérion » (je m’étais imaginé que cette suite n’était pas indispensable, mais si, je m’en suis rendu compte en cours de route quand j’ai vu la tournure que prenait le livre). J’ai donc dans la foulée acheté le tome 2 (100 pages de plus que le premier !) et je compte bien en venir à bout. Mais revenons au numéro 1.

Dans ce tome, les pèlerins se rassemblent et font route vers les Tombeaux du Temps. Ce voyage constitue la trame narrative au sein de laquelle trouvent place leurs récits individuels (chacun raconte son histoire aux autres), qui représentent l’essentiel du roman. Je ne m’y attendais pas et, du coup, j’ai conçu quelque inquiétude, en me disant qu’après tout je n’étais pas partie pour lire une espèce de recueil de nouvelles, bref, je faisais mon Schtroumpf méfiant … pour rien ! Les pèlerins forment un groupe disparate, jugez plutôt : un ancien consul, un vieil érudit (étonnamment accompagné d’un bébé !), un poète, un prêtre et un Templier, un colonel et une jeune femme détective privée, certains d’entre eux célèbres. Leurs récits, très différents à la fois sur le fond et dans leur tonalité (celui de la détective privée emprunte le style du roman noir classique), sont tous aussi intéressants les uns que les autres et je n’ai eu aucun mal à m’y plonger tant ils se sont avérés captivants !
Au fur et à mesure, on glane un tas d’informations sur l’Hégémonie en général et la planète Hypérion en particulier. L’impression initiale de débarquer en terre totalement étrangère se dissipe (c’est ce que j’aime dans la SF, la découverte d’un univers nouveau, dans lequel on est directement immergés et où, progressivement, on prend ses repères) et on commence à appréhender les enjeux en cause et ce qui semble devoir se jouer sur Hypérion. Les thématiques abordées sont variées et couvrent de très nombreux champs de la SF. Certains aspects (le Gritche, la maladie de Merlin, par exemple) m’ont paru ressortir davantage du fantastique que de la SF, mais je n’ai pas tous les éléments en main, donc la suite de l’histoire me dira si cette perception est erronée ou pas. Et puisque je parle de perception, j’ai particulièrement apprécié la manière dont un des récits nous donne à voir la réalité de l’Hégémonie.

Un roman de science-fiction dense, passionnant, réussi à tous points de vue (y compris dans son écriture) : à recommander chaudement aux amateurs du genre, aucun doute là-dessus !

Marquant !« Hypérion – Les Cantos d’Hypérion 1», Dan SIMMONSsummer star warspavé2016moyen
titre original Hyperion (1989)
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Guy Abadia
éditions Pocket (638 p)


20 Commentaires

« Les années », Annie ERNAUX

AnnéesMontresIl aura fallu que, lors de l’édition 2014 de « Lire en poche », à Gradignan, je sois enthousiasmée par la manière dont la comédienne de La Bibliothèque des livres vivants s’était approprié « Les années » pour que je me décide enfin à lire ce livre d’Annie Ernaux … décision qui s’est concrétisée tout récemment.

Le projet de ce livre, Annie Ernaux l’a très longtemps porté en elle :
« […] l’idée lui est venue d’écrire « une sorte de destin de femme », entre 1940 et 1985, quelque chose comme Une vie de Maupassant, qui ferait ressentir le passage du temps en elle et hors d’elle, dans l’Histoire, un « roman total » qui s’achèverait dans la dépossession des êtres et des choses, parents, mari, enfants qui partent de la maison, meubles vendus. »

« Les années » verront le jour en 2008, alors que l’auteur est âgée de 68 ans. Cette « sorte d’autobiographie impersonnelle » s’étend donc sur presque sept décennies. Annie Ernaux y retrace les différentes étapes de sa vie, jalonnées par la description ponctuelle d’une photo la représentant, avec une certaine mise à distance cependant, induite par l’utilisation du « elle ». L’auteur inscrit cette histoire personnelle dans l’histoire collective, en balayant le champ social autour d’elle pour rappeler les grands événements de chaque époque et retracer l’évolution de notre quotidien (conditions matérielles, mœurs, perception des autres) au cours de toute la période.
Le panorama ainsi dressé est impressionnant. En fonction de son âge, le lecteur est susceptible d’y retrouver des fragments de choses dont il se souvient ou qu’on lui a racontées. Régulièrement, se glisse entre les pages l’évocation d’un repas de famille, rite emblématique dont l’auteur décrit les mutations successives : s’y joue ce qui marque le temps, à la fois la mémoire immédiate des événements et celle plus ancienne, mais aussi et surtout la position de chacun dans le cercle familial, avec la relation que les enfants/adolescents/jeunes gens entretiennent avec leurs aînés.

« Les années » est une œuvre à part, un tour de force littéraire.

Extraits :

(en 1949)
On vivait dans la rareté de tout. Des objets, des images, des distractions, des explications de soi et du monde, limitées au catéchisme et aux sermons de carême du père Riquet, aux dernières nouvelles de demain proférées par la grosse voix de Geneviève Tabouis, aux récits des femmes racontant leur vie et celle de leurs voisins l’après-midi autour d’un verre de café. Les enfants croyaient longtemps au Père Noël et aux bébés trouvés dans une rose ou un chou.
Les gens se déplaçaient à pied ou à bicyclette d’un mouvement régulier, les hommes les genoux écartés, le bas du pantalon resserré par des pinces, les femmes les fesses contenues dans la jupe tendue, traçant des lignes fluides dans la tranquillité des rues. Le silence était le fond des choses et le vélo mesurait la vitesse de la vie.

(avec la naissance d’internet)
La mémoire était devenue inépuisable mais la profondeur du temps – dont l’odeur et le jaunissement du papier, le cornement des pages, le soulignement d’un paragraphe par une main inconnue donnaient la sensation – avaient disparu. On était dans un présent infini.
On n’arrêtait pas de vouloir le « sauvegarder » en une frénésie de photos et de films visibles sur-le-champ. Des centaines d’images dispersées aux quatre coins des amitiés, dans un nouvel usage social, transférées et archivées dans des dossiers – qu’on ouvrait rarement – sur l’ordinateur. Ce qui comptait, c’était la prise, l’existence captée et doublée, enregistrée à mesure qu’on la vivait, des cerisiers en fleur, une chambre d’hôtel à Strasbourg, un bébé juste né. Lieux, rencontres, scènes, objets, c’était la conservation totale de la vie. Avec le numérique, on épuisait la réalité. […] La multiplication de nos traces abolissait la sensation du temps qui passe.

Marquant !« Les années », Annie Ernaux
Paru en 2008
Editions Folio (254 p)


6 Commentaires

« Les enfermés », John SCALZI

enfermés scalziQuatrième de couverture :
Un nouveau virus extrêmement contagieux s’est abattu sur la Terre. Quatre cents millions de morts. Si la plupart des malades, cependant, n’y ont réagi que par des symptômes grippaux dont ils se sont vite remis, un pour cent des victimes ont subi ce qu’il est convenu d’appeler le « syndrome d’Haden » : parfaitement conscients, ils ont perdu tout contrôle de leur organisme ; sans contact avec le monde, prisonniers de leur chair, ils sont devenus des « enfermés ».
Vingt-cinq ans plus tard, dans une société reformatée par cette crise décisive, ces enfermés, les « hadens », disposent désormais d’implants cérébraux qui leur permettent de communiquer. Ils peuvent aussi emprunter des androïdes qui accueillent leur conscience, les « cispés », voire se faire temporairement héberger par certains rescapés de la maladie qu’on nomme « intégrateurs »…

Haden de son état, Chris Shane est aussi depuis peu agent du FBI. A sa première enquête, sous la houlette de sa coéquipière Leslie Vann, c’est justement sur un intégrateur que se portent les soupçons. S’il était piloté par un haden, retrouver le coupable ne serait pas coton.
Et c’est peu dire : derrière une banale affaire de meurtre se profilent des enjeux colossaux, tant financiers que politiques.

C’est par le biais du personnage de Chris Shane (dont j’étais persuadée qu’il ne pouvait s’agir que d’un jeune homme, jusqu’à ce que j’aperçoive sur un des rabats de couverture une mention précisant que l’auteur ne connaissait  pas son sexe … et effectivement, il n’y a pas d’indication à ce sujet ) que le lecteur découvre ce qu’est un « enfermé ». L’approche est particulière, cependant, car Shane a été enfermé alors qu’il (j’en reste au pronom masculin, tant pis) n’avait que deux ans, il n’y a donc pas vraiment eu d’ « avant » et « après » pour lui, car il ne se souvient pas de cet avant. Shane est aussi un cas spécifique, on le comprend dès les premières pages, puisque c’est une célébrité dans son genre : enfant d’un riche sénateur, il a en effet été érigé tout petit comme symbole positif de la condition haden. Ces précisions ne sont pas sans importance car elles définissent aussi le rapport que Shane entretient avec son nouveau métier, qui ne lui est pas vital mais lui permet de quitter le cocon familial et le regard que les autres portent de prime abord sur lui.

L’enquête démarre presque immédiatement (juste après deux pages de présentation du syndrome Haden en guise de préambule). Le récit, tout en nous permettant d’appréhender ce que la société est devenue avec l’apparition des cispés dans la vie quotidienne, est mené de manière très efficace et je l’ai lu avec plaisir. Il déborde le cadre de la résolution d’un simple crime pour s’ouvrir sur des problématiques plus larges qui touchent justement à la manière dont est envisagée la place des hadens.
Shane en est le narrateur, à la première personne, ce qui lui confère une tonalité très spontanée, avec quelques pointes d’humour. L’ensemble revêt pourtant, et ce malgré les références régulières au corps de Shane, dans la nacelle où il est conservé, et son implication physique par le biais de son cispé (qui va en voir de dures) un côté désincarné assez troublant : on n’a pas l’habitude d’un héros dont les possibilités d’interactions avec les personnages qui l’entourent sont ainsi restreintes. Et ce n’est pas l’Agora, espace virtuel où se retrouvent les Hadens, qui peut compenser. Ceci étant, le personnage de Shane suscite la sympathie (je dirais même l’empathie) et on s’intéresse non seulement à l’enquête mais à lui personnellement.

« Les enfermés » est suivi d’un second texte (de 70 pages) intitulé « Libération – Une histoire orale du syndrome d’Haden », dont j’ignorais qu’il avait été écrit avant le roman proprement dit. Je l’ai abordé sans enthousiasme, craignant de m’y ennuyer mais cette chronique socio-historique, ponctuée de témoignages de divers spécialistes ou autorités, s’est avérée dynamique et passionnante.

J'ai bien aimé !« Les enfermés » suivi de « Libération – Une histoire orale du syndrome d’Haden », John SCALZIDéfiSFFFPetitMle
Titre original « Lock In – Unlocked : An Oral History of Haden’s Syndrome » (2014)
Traduit de l’anglais par Mikaël Cabon
Editions de l’Atalante (379 p)
Paru en février 2016

Repéré chez Lune.
L’avis de Yogo.