« Le Tigre blanc », Aravind ADIGA

    Balram, dit « Le Tigre blanc », écrit une lettre au premier ministre de la Chine, qui doit bientôt effectuer un voyage officiel en Inde.

   Pour qu’il comprenne. Parce que ce qu’il va voir de l’Inde n’est pas l’Inde. Alors, Balram a décidé le l’éclairer, de le guider, lui, l’entrepreneur nouveau qui est sorti des Ténèbres où il était né pour se faire une place à Bangalore, dans la Lumière, en créant sa propre société.

   Mais ça ne s’est pas fait tout seul.

   Aussi Balram se raconte-t-il, au travers d’une longue lettre rédigée sur sept nuits, afin d’illustrer au travers de sa vie la vérité de l’Inde.

   Et, à la fin de la première séquence du récit, il dit ce qu’il lui a fallu faire pour gagner le statut social qui est dorénavant le sien…

   L’auteur, conteur matois, sait accrocher son lecteur par cette incroyable annonce, à la fin de la première nuit. Dès lors, le lecteur n’aura de cesse de tourner les pages pour découvrir comment Balram va, justement, en arriver là. En outre, il sait déjà que Balram est devenu son propre patron et il est curieux de connaître le chemin qu’il a parcouru pour sortir des Ténèbres.

   Quant au procédé de la lettre au dignitaire chinois, il est lui aussi très bien trouvé : il permet en effet à l’auteur, par la bouche de Balram, le narrateur, d’émettre toutes sortes de considérations ironico-réalistes au sujet de l’Inde, sous couvert d’éviter à l’invité officiel d’être leurré. Balram est très sûr de lui : il connaît l’Inde, il en maîtrise désormais tous les rouages et n’hésite pas à se considérer comme un « intellectuel », ce qui prête parfois à sourire, mais à sourire jaune, si je puis dire, parce qu’il n’y a jamais de quoi rire franchement dans ce roman.

   Balram se raconte, donc, partant de son enfance dans un village où l’instituteur détournait les fonds des matériels scolaires et des uniformes… parce que lui-même n’était pas payé. C’est un inspecteur qui donne au passage à Balram ce surnom de « Tigre blanc », car il lui découvre des capacités hors du commun.

   Pourtant, Balram ne va pas rester longtemps à l’école, rapidement entraîné à exercer un métier de misère, jusqu’à ce qu’il réussisse, au prix de nombreuses difficultés, à obtenir un poste de chauffeur. Dès lors, c’est en écoutant et en regardant agir son maître et la famille de celui-ci qu’il va apprendre à connaître l’Inde et décider de sa vie.

   Ce roman est terrible. Le récit de Balram nous confronte au quotidien des Indiens pauvres, de ceux qui vivent encore dans un logement familial commun à ceux qui dorment dans les rues, à Dehli, en passant par les serviteurs dont les conditions d’hébergement sont inadmissibles.

   Mais il n’y a pas que les descriptions de la misère qui sont insupportables. L’auteur nous emmène au-delà, au cœur des rouages du « système » indien, viscéralement corrompu : les riches contrôlent la police à coup de pots de vin et leurs trafics économiques en tous genres sont eux-mêmes soumis au bon vouloir des politiciens, qu’ils achètent là aussi avec force dessous de table. Dans ce pays, la démocratie n’a aucun sens car toutes les voix (= empreintes digitales) des pauvres sont vendues avant même que le vote ait lieu et, d’une manière plus générale, les riches tiennent les pauvres en otages en se vengeant sur leur famille s’ils se révoltent. Quant aux pauvres eux-mêmes, ils reproduisent entre eux une forme de chantage, imposant à celui qui travaille l’obligation de vivre dans la misère car il doit envoyer la majeure partie de son salaire à sa famille. S’il ne le fait pas, on prévient son riche patron… qui le punira !

   Ce n’est pas pour rien que Balram estime être enfermé dans une Cage à Poules dont il finit par vouloir à tout prix (mais à quel prix !) s’échapper.

   Mené de main de maître, « Le Tigre blanc » n’est pas le genre de livre qu’on peut lâcher facilement, si j’en crois la rapidité avec laquelle je l’ai lu, en veillant cependant à ne rien perdre de toutes les informations fournies au sujet de l’Inde. Roman d’apprentissage, même si la qualification, ici, peut paraître caustique, il décrit le parcours d’un jeune homme dont la candeur et l’honnêteté initiales, en se heurtant à la corruption qui l’entoure, finiront par céder la place à une rage de s’en sortir coûte que coûte, au risque de se perdre dans ses propres ambiguïtés.

   Enfin, ce roman magistral invite à s’interroger sur l’avenir de l’Inde, dont il dresse un portrait glaçant.

« Le Tigre blanc« , Aravind ADIGA

éditions Buchet Castel (318 p)

L’avis de Tamara, Amanda, Lily, Fashion, Kathel .

(réédition d’un article paru le 17/04/2009)

13 commentaires sur “« Le Tigre blanc », Aravind ADIGA

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  1. Je devrais le relire. Quand je l’avais commencé, je suis passée à coté (je l’ai abandonné) j’en suis certaine maintenant. Encore un livre qu’il faut lire au bon moment.

    1. Comment ça, tu ne l’as pas encore lu ? ! Allons, Keisha, ça m’étonne de toi ! Vite, vite, on l’emprunte à la bib. et hop, séance de rattrapage !

  2. Une nouvelle traduction d’Aravind Adiga arrive en librairie en août ! Son titre « Les brumes de Kittur » et il semble bien alléchant.. (l’éditeur est le même)

  3. J’avais adoré ce bouquin ! Construction originale et vision réaliste de l’Inde non dénuée d’humour. Contente que tu ais aimé ! 🙂

  4. Ça tombe bien que tu en parles en termes élogieux, parce que « Le Tigre blanc » est dans ma PAL depuis sa sortie en poche … Lounima m’avait mis l’eau à la bouche avec son billet, et tu viens de confirmer la qualité de ce roman initiatique !

  5. Livre effectivement à conseiller. Il nous apprend énormément su l’Inde d’aujourd’hui. Cela vaut bien une leçon d’histoire, non !

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