Sur mes brizées

Où il est, surtout, question de livres !


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« La petite femelle », Philippe JAENADA

petite femellePhilippe Jaenada a commencé sa carrière littéraire en nous parlant de lui. Cela m’a valu de lire « Le chameau sauvage », un sacrément bon bouquin (pour peu qu’on apprécie le style de l’auteur, de mon côté au premier essai une paire d’années auparavant, ça n’avait pas tilté et j’avais reposé le livre en me demandant ce que mes copines blogueuses pouvaient bien lui trouver !) et aussi « Plage de Manacora, 16H30 » (plus court, je vous le recommande pour découvrir l’écrivain), qui m’avait tout autant emballée.
Et puis, du propre aveu de l’auteur, la veine autobiographique s’est tarie (je n’ai lu que deux des sept romans appartenant à ce registre). Jaenada s’est donc tourné vers le fait divers. A Lire en poche, je n’avais pas résisté au plaisir d’aller papoter avec lui en lui donnant « Sulak » à dédicacer … mais il faut croire que la vie du bandit en question ne m’intéressait que modérément puisque le livre est toujours dans ma Pile A Lire.
Je me suis dit qu’il en irait autrement avec « La petite femelle », paru en août dernier, malgré son côté pavé (720 pages), car le personnage dépeint m’intriguait. J’avais découvert son existence en lisant le billet de Clara au sujet de « Je vous écris dans le noir », roman de Jean-Luc Seigle qui parle aussi d’elle, Pauline Dubuisson, née en 1927, étudiante en médecine au passé sulfureux (ses relations allemandes pendant la guerre) qui assassina son ancien amant en 1951. Son procès défraya la chronique et inspira, en 1960, le film de Clouzot « La vérité », avec Brigitte Bardot.

Cette histoire, Philippe Jaenada l’a prise à bras le corps et c’est toute la vie de Pauline Dubuisson, pas seulement son crime, qu’il examine de manière approfondie, car son acte ne peut pas être détaché de ce qu’elle est. Mais attention ! Quand Jaenada donne dans la biographie, il ne le fait pas de manière classique : c’est du Jaenada, qu’on lit ! Avec sa faconde (des tas de petites remarques ou métaphores bien à lui, telles : « même s’il est pédagogue comme je suis ballerine russe », « c’est comme équiper les poules de petits casques en cuir quand le renard approche »), ses multiples parenthèses (et après l’avoir lu, on en met partout) et aussi des incises de tailles diverses racontant telle ou telle anecdote privée plus ou moins en rapport avec le propos, comme celle, hilarante, concernant l’occurrence du mot « saucisse » dans ses romans. Vous voilà prévenus ! Que cela ne vous arrête pas pour autant, car ces apartés représentent quelques respirations bienvenues, autant que les commentaires bien sentis que l’auteur peut faire à propos d’untel et untel qui ont altéré la vérité pour mieux servir leurs intentions durant le procès : Jaenada nous dit les choses comme il les a découvertes et quand il n’est pas content, on le sait, le style académique ne passera pas par lui.

Au-delà de la forme, primesautière et percutante, avec un humour toujours apprécié, il y a le fond, en béton armé. Parce que le dossier Dubuisson, Jaenada s’y est totalement immergé et il le maîtrise de A à Z, aussi bien la psychologie de la jeune femme que les faits et leur contexte (on a ainsi un long développement sur Dunkerque pendant la guerre, marquant), avec sur la fin l’exposé de cas similaires à celui de Pauline mais traités par la justice de manière fort différente. Il a épluché et confronté tous les documents relatifs à l’affaire, fouillé dans les archives (« comme un tapir enragé »), bref il n’a laissé aucun détail dans l’ombre, c’est du boulot de pro (dommage que Pauline n’ait pas eu un avocat de sa trempe !). Le résultat est passionnant (et passionné).

Après un tel déluge de compliments, vous vous attendez sans doute à me voir décerner trois ou quatre parts de tarte au titre de ma cote d’amour du livre, vous avez peut-être même déjà jeté un œil à la fin du billet et là, surprise, il n’y a que les deux du « j’ai bien aimé ». C’est que le cas Dubuisson, tout intéressant qu’il soit, n’a pas réussi à retenir mon attention sur la durée. L’honnêteté m’oblige à dire que, en cours de route, mon emballement initial s’est affaibli, je me suis lassée de la principale protagoniste et de tous les détails la concernant et j’ai tout simplement abandonné le bouquin. Et pas que quelques jours, non, quelque chose comme deux mois … J’ai fini par le reprendre et en achever la lecture, avec un intérêt renouvelé après cette longue pause (d’autant que je m’étais arrêtée à un moment où il y avait un certain flottement dans la vie de Pauline Dubuisson, qui se répercutait dans le livre), et la qualité du propos ne s’est pas démentie.
Un roman biographique remarquable, donc, qui met en évidence à quel point la justice rendue a pu être conditionnée par les préjugés de l’époque, mais le nombre de pages est conséquent et la lassitude est malgré tout possible (la preuve).

Extraits :

(au sujet de l’éducation donnée par son père)
Pauline vient d’avoir huit ans quand son père comprend qu’elle n’avancera plus si elle reste à la maison. Il lui a transmis le principal, les trucs et astuces du colonel pour faire usage de ses forces et masquer ses faiblesses, il lui semble qu’elle a bien compris et retenu la leçon. Il a raison. Pauline est fabriquée, maintenant, il n’est plus possible pour elle de revenir en arrière, pas plus que n’importe qui, passé par l’école, ne peut plus se résoudre à admettre que deux et deux font six ou que la lune est plate. Il va falloir qu’elle fasse avec.

(Pauline à l’école)
Elle choque élèves et professeurs, on la trouve anormale, sèche, brutale, déjà même cynique selon certaines dames psychologues (cynique à huit ans, ça glace un peu, ça fait Chucky poupée sanglante).

(au sujet de la manière dont toute la vie de Pauline Dubuisson a été décortiquée a posteriori)
Plus j’avance avec Pauline, plus je réalise que les moindres actes d’une vie, anodins ou pas sur le moment, sont épinglés sur nous comme des poids de plomb le jour où on déraille et où tous les regards se tournent vers nous – c’est ce qui s’est passé pour elle en tout cas, on a transformé et alourdi tout ce qu’elle a fait ; même quand c’était : rien. Je me demande, en regardant en arrière, ce qu’on épinglerait sur moi.

J'ai bien aimé !« La petite femelle », Philippe JAENADA
Editions Julliard (720 p)
Paru en août 2015
lu en numérique via NetGalley

Les avis de : Micmélo, Miss Alfie, Sandrine (qui l’a dévoré en deux jours !)


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« Amelia », Kimberly McCreight

ameliaAmelia a 15 ans et tout va pour le mieux dans le lycée de prestige où elle étudie. Intelligente et sportive, elle s’entend parfaitement avec sa mère, Kate, qui l’élève seule et regrette de n’avoir que peu de temps à lui consacrer en dehors de celui qu’elle passe dans son important cabinet d’avocats.
Pourtant, un jour, accusée de tricherie, elle se suicide en sautant du toit de son établissement scolaire.
Dévastée par le chagrin, Kate est  aussi dévorée de culpabilité, jusqu’au jour où elle reçoit un SMS lui affirmant : « Amelia n’a pas sauté » …

J’avais repéré ce titre sur les blogs et n’ai pas hésité lorsque je l’ai vu sur le présentoir de la médiathèque : bonne pioche, car je l’ai lu quasiment d’une traite !
Certes, on connaît dès les premières pages l’issue fatale de l’histoire, mais tout l’intérêt réside dans la résolution de cette question : que s’est-il passé exactement sur ce toit d’où Amelia aurait sauté ? Et pour répondre à cette interrogation, ce sont les semaines précédant l’événement que Kate va explorer au travers des traces qui en restent (SMS, emails) et des témoignages de ceux qui ont côtoyé sa fille, reconstruisant ainsi des aspects de son existence qui lui avaient totalement échappé. Le récit de son enquête croise celui d’Amelia.

« Amelia » est le portrait réussi d’une adolescente dont la petite vie sans histoire a pris un virage imprévu. Les circonstances en cause et leur enchaînement sont présentés de manière crédible car fondés sur la psychologie des divers protagonistes, plutôt bien étudiée. Le seul élément qui m’y est apparu comme une facilité un peu trop marquée faisait partie des fausses pistes vers lesquelles j’ai apprécié que l’auteur nous mène.

Un roman à suspense qui tient ses promesses, autour des deux personnalités attachantes d’une fille et de sa mère.

J'ai bien aimé !« Amelia », Kimberly McCREIGHT
Titre original Reconstructing Amelia (2013)
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Elodie Leplat
Editions du Cherche-Midi (523 p)
Paru en août 2015

Les avis de : Cathulu, Cuné, Keisha, Stephie


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« Là où tombe la pluie », Catherine CHANTER

Là où tombe la pluieLorsque Ruth revient, seule et désespérée, à La Source, c’est pour y être assignée à résidence, après un procès au terme duquel elle a été condamnée pour défaut de surveillance à une personne confiée à sa garde : Lucien, son petit-fils, mort assassiné dans des circonstances qui restent troubles.
Sur place, surveillée par ses trois gardiens, elle tâche de vivre et remonte le fil des événements, cherchant à comprendre ce qui a pu se passer.
Mark et elle s’étaient décidés à quitter Londres pour s’installer sur les terres de La Source. Mais cette enclave qu’ils avaient acquise s’avère la seule à être épargnée et à rester fertile alors qu’une sécheresse s’étend à n’en plus finir sur toute l’Angleterre. Que la pluie continue à tomber à La Source suscite ainsi la jalousie et la convoitise, au point d’isoler le couple de ses semblables. Si bien que, lorsqu’arrive le petit groupe de femmes de la Rose de Jéricho, Ruth, en manque de contacts, les autorise à séjourner sur leurs terres. Elle ne tarde pas à se rapprocher de celle qui les mène, Amelia, puis à faire partie intégrante de la secte …

« Là où tombe la pluie » est un roman dont l’écriture m’a immédiatement captée. Il plane sur La Source et sur tout le récit une atmosphère oppressante. Ruth déroule le film de ses souvenirs, en même temps qu’elle brosse le tableau de son temps actuel, une esquisse aux contours grisés à l’image de ce qu’elle est devenue. Les éléments qu’elle livre semblent pointer un coupable idéal, mais elle-même met en doute ce qu’elle pressent et on la suit sur un chemin dont on espère qu’il la mènera à la vérité. Celle-ci, au final, sera dévoilée, mais là à mon sens ne réside pas le principal intérêt de l’ouvrage, en tout cas c’est un fil narratif que je n’ai pas trouvé assez tendu et il ne faut pas trop s’attendre à un roman à suspens, au risque d’être déçu.
Roman de l’enfermement, au présent autant qu’au passé, sur une parcelle de terrain mais aussi sur soi, car Ruth s’extrait de son couple et même de sa famille, pour s’enfermer au sein de la Rose, « Là où tombe la pluie » décrit de l’intérieur les mécanismes en jeu, tels qu’ils se mettent insidieusement en place au point de perturber profondément les capacités de discernement de celle qui en est la proie. De ce point de vue-là, il exerce sur son lecteur une certaine fascination, d’autant qu’il est porté par une plume d’une remarquable qualité. C’est le premier roman de Catherine Richer, un écrivain anglais que je ne perdrai pas de vue.

J'ai bien aimé !« Là où tombe la pluie », Catherine CHANTER
Titre original The Well (2015)
Traduit de l’anglais par Philippe Loubat-Delranc
Editions Les Escales (464 p)
Paru en août 2015
Lu en numérique via NetGalley


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« D’après une histoire vraie », Delphine DE VIGAN

Daprès-une-histoire-vraieDelphine, la narratrice, raconte comment, après la parution de son dernier roman, elle a été victime d’une panne d’écriture, qui se manifestait par une véritable panique dès qu’elle s’approchait d’un document Word. Et elle précise :
« Aujourd’hui je sais que L. est la seule et unique raison de mon impuissance. Et que les deux années où nous avons été liées ont failli me faire taire à jamais. »
Le récit détaillé de sa rencontre avec L., de la manière dont elles ont fait plus ample connaissance pour devenir amies, vient éclairer le propos …

« D’après une histoire vraie » est un roman au sujet duquel j’avais entendu tellement d’éloges à sa sortie que j’ai failli l’acheter, mais j’ai patienté et pu le lire grâce à une de mes chères médiathèques. J’ai bien fait d’attendre car il n’a pas été à la hauteur de ce que j’avais imaginé.

Même s’il n’est pas nécessaire d’avoir lu le roman précédent auquel il se réfère, « Rien ne s’oppose à la nuit », mieux vaut savoir (c’était mon cas) de quoi il parlait pour mieux appréhender les angoisses de l’auteur après sa publication et l’effet qu’il a eu auprès de ses nombreux lecteurs. Ceci étant, j’avais cru comprendre que, avec « D’après une histoire vraie », Delphine de Vigan quittait le territoire de l’autofiction, mais je m’étais trompée, puisqu’en réalité elle ne l’abandonne pas mais en fait son terrain de je(u).
Je reconnais qu’elle le fait habilement. Ainsi, alors que je pensais que tout ce qu’elle disait d’elle-même était vrai, j’ai constaté en lisant une de ses interviews qu’elle avait transformé pour le roman ses deux enfants dont l’écart d’âge est de 3 ans en deux jumeaux. On peut donc s’interroger sur la véracité de tout ce qu’elle raconte à son propos (sur l’image qu’elle a d’elle-même, ses fragilités etc.). Mais comme je me moque complètement de qui est la personne Delphine de Vigan, me contentant de m’intéresser à ce qu’elle écrit (ou au moins d’essayer), l’avalanche d’informations concernant le personnage et/ou l’auteur m’a lassée, je n’en demandais pas tant.

Il reste, grâce à l’intervention de L., tout ce qui concerne les interrogations sur l’autofiction, justement, avec une vive controverse entre l’auteur et sa nouvelle amie au sujet des attentes du lecteur contemporain, qui ne jurerait plus que par la « réalité ». L. n’y va pas par quatre chemins et affirme :
« Les écrivains doivent revenir à ce qui les distingue, retrouver le nerf de la guerre. Et tu sais ce que c’est ? Non ? Mais si, tu le sais très bien. Pourquoi crois-tu que les lecteurs et les critiques se posent la question de l’autobiographie dans l’œuvre littéraire ? Parce que c’est aujourd’hui sa seule raison d’être : rendre compte du réel, dire la vérité. Le reste n’a aucune importance. Voilà ce que le lecteur attend des romanciers : qu’ils mettent leurs tripes sur la table ».
Et parce que Delphine, dont le nouveau projet littéraire s’inscrit dans la fiction , s’insurge en manifestant et explicitant son désaccord à ce sujet, on va revenir tant et plus là-dessus, au point que j’avais la nette impression que le roman tournait en rond, c’est bon, j’avais compris de quoi il retournait, pas la peine d’enfoncer le clou (du coup, entre ce que Delphine racontait sur elle-même et ces joutes verbales répétitives/redondantes, je me suis ennuyée et suis passée en mode lecture rapide, parcourant le roman en l’espace d’une fin d’après-midi + soirée).

Heureusement, la dernière partie du récit, à laquelle je ne m’attendais pas, fut une très agréable surprise, tout comme la fin* du roman, qui m’a vivement réjouie ! Mais cela n’est pas suffisant pour améliorer mon appréciation d’ensemble (toute personnelle) de l’ouvrage, que je ne classerai sûrement pas dans la catégorie des indispensables.

J'ai aimé un peu« D’après une histoire vraie », Delphine de Vigan
Editions J.C Lattès (479 p)
Paru en août 2015


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« Intérieur nuit », Marisha PESSL

intérieur nuitQuatrième de couverture :
Par une froide nuit d’octobre, la jeune Ashley Cordova est retrouvée morte dans un entrepôt abandonné de Chinatown. Même si l’enquête conclut à un suicide, le journaliste d’investigation Scott McGrath ne voit pas les choses d’un même œil.
Alors qu’il enquête sur les étranges circonstances entourant le décès, McGrath se retrouve confronté à l’héritage du père de la jeune femme : le légendaire réalisateur de films d’horreur Stanislas Cordova – qui n’est pas apparu en public depuis trente ans. Même si l’on a beaucoup commenté l’œuvre angoissante et hypnotique de Cordova, on en sait très peu sur l’homme lui-même. La dernière fois qu’il avait failli démasquer le réalisateur, McGrath y avait laissé son mariage et sa carrière. Cette fois, en cherchant à découvrir la vérité sur la vie et la mort d’Ashley, il risque de perdre plus encore …

De Marisha Pessl, j’avais lu à sa sortie « La physique des catastrophes » qui, malgré ses 150 à 200 pages de trop (à mon avis) m’avait bluffée et laissé un excellent souvenir.
En abordant « Intérieur nuit », récit à la première personne des investigations menées par le journaliste Scott McGrath, j’ai été surprise par la propension de l’auteur à mettre en italiques des mots ou des fragments de phrases sur lesquels l’accent était porté. Pour tout dire, je n’ai pas tardé à être plus qu’agacée par ce tic de langage et mon agacement a duré tout au long de ma lecture, qui en a été parasitée : j’avais l’impression d’entendre quelqu’un me parler à l’oreille en forçant régulièrement son intonation, comme si j’étais incapable sans cela de comprendre ce qu’il voulait dire ou encore sous-entendre (bon, j’arrête là les italiques, mais vous avez vu ce que ça fait ?!).

Cette remarque liminaire mise à part, on a ici affaire à un roman de style policier, avec un enquêteur auquel se joignent deux acolytes plus jeunes que lui. Le journaliste Scott McGrath mène ses investigations de la manière la plus classique qui soit, le tout narré chronologiquement, au fur et à mesure des vagues découvertes d’indices, de rencontres avec des témoins-qui-ont-vu-la-victime-peu-de-temps-avant-qu’elle-disparaisse, bref un récit linéaire sans originalité dans sa forme. Certes, l’auteur insère dans cette narration divers fac-similés (extraits de journaux, copies d’écran etc.) bienvenus, mais cela ne suffit pas à faire sortir le roman de ses rails.
Le fond, quant à lui, ne manque pas d’intérêt car les révélations progressives ne permettront pas d’accéder si facilement à la vérité … mais quelle est-elle, au juste ? De ce point de vue-là, l’auteur joue habilement, et jusqu’à la dernière page, avec nos nerfs et nos sens. Malgré son talent manifeste d’orfèvre en manipulation, elle n’a pourtant pas réussi à me captiver et, si j’ai lu aisément jusqu’au bout ce long roman, c’était davantage par curiosité que parce que j’avais l’impression de découvrir le chef d’œuvre unanimement salué par les critiques et les blogs. Un bon roman, donc, mais à mon sens moins brillant que « La physique des catastrophes ».

J'ai bien aimé !« Intérieur nuit », Marisha PESSL
Titre original Night Film (2013)
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Clément Baude
Editions Gallimard (715 p)
Paru en août 2015

Les avis de : Papillon, Micmelo, Eva Sherlev
La page de Bibliosurf


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« Six jours », Ryan GATTIS

six joursLes « Six jours » en question sont ceux du 29 avril au 4 mai 1992 à Los Angeles quand, après l’acquittement des quatre policiers ayant passé à tabac, un an avant, Rodney King, la ville fut le théâtre de violentes émeutes.
Dans cet environnement devenu soudain impossible à contrôler par les forces de l’ordre, malgré les renforts fournis, les gangs que Los Angeles compte en nombre s’en donnèrent à cœur joie, que ce soit pour orchestrer des pillages ou régler leurs comptes. C’est sur un règlement de compte de ce type que s’ouvre le roman, des pages à la limite du soutenable (il y aura deux autres passages très durs, mais à aucun moment la violence n’est présentée de manière complaisante) qui donnent le ton : « Tu joues, tu payes ». Sauf que, dans ce cas précis, la victime ne jouait pas, puisqu’elle n’était pas du tout impliquée dans le gang auquel appartiennent son frère et sa sœur ni dans aucun autre.

L’événement va déclencher toute une série de conséquences dramatiques constituant le fil narratif du récit, que Ryan Gattis expose en orchestrant une partition impeccable : il donne successivement la parole à une dizaine de protagonistes, concernés de près ou de manière collatérale (on notera l’intervention d’une infirmière et d’un pompier), mais il y a toujours une connexion et l’enchaînement des témoignages, dans un langage qui sonne vrai, accompagne le déroulement chronologique d’une histoire âpre, tendue et prenante.

Focalisé sur un quartier de Los Angeles (Lynwood) et un gang latino, « Six jours » permet pourtant d’accéder à une certaine compréhension d’ensemble des émeutes dans lesquelles le roman s’inscrit. Chaque parcours individuel évoqué au long des témoignages apporte en effet de nouveaux éléments, qu’ils soient de l’ordre des données ou des réflexions, nous aidant à construire notre vision des choses.
Un roman qui prouve si besoin était que, quand la littérature s’aventure sur les chemins de la fiction sociale, elle nous apporte autant, voire davantage en ce qui me concerne, que les meilleurs reportages.

Marquant !« Six jours », Ryan GATTIS
Titre original All Involved (2015)
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard
Editions Fayard (432 p)
Paru en août 2015
Lu en numérique via NetGalley

Une très intéressante interview de l’auteur (en anglais) ici.

Les avis de : Sandrine, Jostein, Jérôme, Micmelo, Sylire , La chèvre grise


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« Profession du père », Sorj CHALANDON

profession du pèreMon père disait qu’il avait été chanteur, footballeur, professeur de judo, parachutiste, espion, pasteur d’une Eglise pentecôtiste américaine et conseiller personnel du général de Gaulle jusqu’en 1958. Un jour, il m’a dit que le Général l’avait trahi. Son meilleur ami était devenu son pire ennemi. Alors mon père m’a annoncé qu’il allait tuer de Gaulle. Et il m’a demandé de l’aider.
Je n’avais pas le choix.
C’était un ordre.
J’étais fier.
Mais j’avais peur aussi…
A 13 ans, c’est drôlement lourd un pistolet.

Ces quelques lignes de Sorj Chalandon donnent le ton : dans « Profession du père », Emile Choulans raconte, à la première personne, son histoire, celle d’un enfant que son père, complètement mythomane, entraîne dans ses délires, quand il n’est pas en train de le réveiller en pleine nuit pour lui faire faire de la gymnastique ou de le battre pour une raison ou une autre (les mauvaises notes, mais pas qu’elles, génèrent de sévères châtiments corporels). Malgré tout, Emile l’aime, ce père qui passe la plupart du temps chez lui, en pantoufles et en pyjama, et interdit à quiconque l’accès du domicile. Quant à sa mère, l’avenir montrera qu’à aucun moment elle n’a soupçonné la folie de son époux (ce qu’on peut encore comprendre chez un enfant mais là, on en vient à douter de sa santé mentale, à elle …).

Ce roman, j’en avais lu quelques pages à sa sortie, puis je l’avais reposé. Pas pour moi, ce récit de maltraitance. Puis je l’ai croisé en bibliothèque. D’aucunes en avaient parlé comme d’un coup de cœur et l’auteur, dont j’avais tant aimé « Retour à Killybegs » serait bientôt présent au festival Lire en poche de Gradignan, bref, j’ai décidé de passer outre mes réticences et de le lire. Et là, vous vous attendez au fameux « Bien m’en a pris … », sauf que non.

Malheureusement, mon a priori s’est vu confirmé . Certes, j’ai apprécié les qualités littéraires de l’œuvre, avec son écriture et sa montée en tension (correspondant au dérapage d’Emile) redoutablement efficaces, rien à redire là-dessus, on fait plus qu’accompagner le narrateur, on se met dans sa peau, littéralement (tout en maintenant une distance critique, j’y reviendrai). J’ai cependant parcouru ces pages rapidement, tant je les ai trouvées pénibles car la violence dont était victime Emile et le comportement de sa mère, quasiment aveugle à ce qu’il endure, m’étaient difficiles à supporter. Mais il n’y avait pas que ça. Plus Emile grandissait, jusqu’à se arriver en 4ème, moins je parvenais à croire qu’il ne se doute toujours de rien, à cet âge-là on est prompt à repérer tous les travers de ses parents et chez le père d’Emile, c’est du lourd ! Mon scepticisme face à tant de crédulité a fortement parasité ma lecture (d’autant que je savais le roman inspiré de faits réels) et mon incompréhension a culminé en constatant à quel point, à 21 ans, l’âge où l’on veut s’affranchir de tout pour voler de ses propres ailes, Emile demeurait viscéralement attaché à ses parents et à leur appartement, aussi étriqué que leurs esprits … Et elle s’est à nouveau manifestée quand j’ai vu Emile, devenu adulte (et pas un jeune adulte), dans l’incapacité de réagir et de dire leurs quatre vérités à ses parents, alors que leur comportement est d’une méchanceté sans nom (parce que je refuse de les absoudre au motif qu’ils seraient seulement bêtes).

Après lecture, je suis allée vérifier ce que Sorj Chalandon déclare au sujet de son dernier ouvrage. « C’est un roman, mais je n’ai jamais connu la profession de mon père », souligne-t-il après avoir expliqué que, au-delà des différences qu’il ne voulait pas détailler, l’histoire d’Emile était bien la sienne quant au fond. « Pour ceux qui la lisent, vous allez passer du manque d’air au rire », assure-t-il. Raté avec moi, qui ai trouvé le roman révoltant et éprouvant, sans qu’il m’arrache jamais un sourire (ou alors, j’ai oublié) (bon, je suis d’accord pour les dernières lignes de la dernière page). Je conçois qu’il s’agisse d’une tragicomédie, mais je n’en ai retenu que l’aspect tragique.
Enfin, je m’interroge sur l’utilité de ce livre, mais mon questionnement porte peut-être sur certains aspects de l’autofiction, puisqu’il s’agit de cela. Car si ce roman, que l’auteur n’a pu écrire qu’une fois son père mort, doit faire office de catharsis, quel place tient le lecteur-voyeur dans ce processus ?

J'ai aimé un peu« Profession du père », Sorj CHALANDON
Editions Grasset (316 p)
paru en août 2015


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« Quand le diable sortit de la salle de bain », Sophie DIVRY

quand-le-diable-sort-de-la-salle-de-bainSophie, trentenaire écrivain/journaliste pigiste au chômage, tire le diable par la queue (lequel ne tardera pas à se manifester) pour arriver à joindre les deux bouts. Le jour où, pour une question d’ordre administratif, son allocation mensuelle ne lui est pas versée, elle en vient à connaître les affres de la faim.
Et ce n’est que le début de ses tourments !

Je me suis réjouie de trouver en médiathèque ce roman au sujet duquel j’avais lu de bonnes critiques … et heureusement, car elles m’ont encouragée à persister quand j’avais un peu de mal à accrocher. L’habillage plaisamment décalé, avec en prime les commentaires off de la voix maternelle, ne masquaient pas à mes yeux un propos tristounet, les choses n’avançaient pas (et pour cause, on ne sort pas du jour au lendemain d’une situation critique, on s’y enfonce) et la propension de l’auteur à accumuler sur le mode ludique (parfois à n’en plus finir) des énumérations de groupes de mots et autres expressions diverses et variées a bien failli avoir raison de moi (mais j’ai souri en distinguant à un moment, parmi tout un salmigondis de cet ordre, un « vous avez l’droit d’sauter des pages » : c’était précisément ce que j’étais en train de faire !).

Allez ! Cela aurait quand même été dommage car, pour nous conter par le menu les péripéties hautes en déconvenues de sa vie de chômeuse, enfin je veux dire de celle de la narratrice, mais son prénom et sa profession prêtent à confusion, elle fait preuve d’une belle inventivité langagière (j’ai particulièrement apprécié la construction de verbes tout neufs, nés du télescopage de deux existants). « Quand le diable sortit de la salle de bain » projette une lumière tantôt crue, tantôt mélancolique (le retour dans le cocon familial), mais dans ce cas l’amertume n’est pas loin (les proches eux aussi sont prompts aux jugements à l’emporte-pièce), sur une réalité contemporaine. Ce faisant, ce tragicomique roman (j’emprunte à l’ami de Sophie son savoureux positionnement des adjectifs) bouillonne d’effervescentes et cocasses trouvailles, car c’est un texte qui sort gaillardement des sentiers battus (au risque de s’enliser dans quelques ornières, libre à chacun d’en repérer ou pas, en fonction de sa sensibilité et de son humour). Bref, on y trouve à boire et à manger (d’ailleurs, l’héroïne fait une expérience dans la restauration comme serveuse), mais cette originale et parfois drolatique escale socio-littéraire mérite un détour.

J'ai bien aimé !« Quand le diable sortit de la salle de bain », Sophie DIVRY
Editions Notabilia (309 p)
Paru en août 2015

Les avis de : Cathulu, Cuné, Kathel


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« La logique de l’amanite », Catherine DOUSTEYSSIER-KHOZE

logique de l'amaniteNikonor Pierre de la Charlanne, amateur de champignons depuis son plus jeune âge et spécialiste du cèpe, ce qui ne l’empêche pas de confesser un intérêt particulier pour l’amanite, entreprend le récit de ses mémoires.
Le lecteur y découvrira comment cet homme d’exception, né d’un père français lui-même déjà mycologue émérite et d’une mère anglaise, frère jumeau d’une certaine Anastasie (l’autre nom de peste), sut dès son enfance au château de la Charlanne s’élever au-dessus du commun des mortels, grâce à ses connaissances botaniques, avant de s’orienter vers une profession pour le moins singulière …

Personnage imbu de lui-même au plus haut point (l’estime qu’il se porte semble incommensurable), à l’occasion mythomane voire simplement mystificateur *, Nikonor narre les épisodes de sa vie d’une plume acérée (ses jugements sont de l’ordre du péremptoire) et élégante, soignant une écriture classique (émaillée de petites incises anglaises surgies de son bilinguisme), cultivée à l’ombre des anciens, car l’homme est lettré et fait montre d’autant de style que d’ironie.
Habitué à déambuler dans les forêts à la recherche de ses précieux cèpes, il emprunte ici des chemins de traverse d’une digression à l’autre, répondant par exemple longuement au questionnaire de Proust, ce qui nous vaut un récit non linéaire et truffé de séquences ou de considérations (littéraires notamment, car le champignon mène à tout) parfois savantes et toujours piquantes, pour ne pas dire sarcastiques. Et si, lorsqu’on s’en tient aux faits, la farce s’avère macabre, j’en ai apprécié le goût (de champignons), savourant ce plat original et tous ses aromates, un petit régal d’humour (noir, mais pas que) !

Extraits :

*le mystificateur est une espèce de blagueur bien à part : travailleur de l’ombre, il n’a pas besoin de reconnaissance officielle. Le frisson de jouissance qu’il éprouve, à la pensée d’avoir fait gober à son entourage/aux générations futures les sornettes les plus farfelues est son unique récompense.

[…] bizarrement aux yeux du lecteur porté sur la mycologie, on ne trouve aucune référence au sujet chez Chateaubriand. Je sais bien que la Bretagne n’est pas la panacée fongique mais tout de même, c’est décevant. Ayant affectionné tout particulièrement l’automne, il a dû rencontrer, à un moment donné, un bolet ou un tapis de trompettes-de-la-mort. Il aurait pu faire un effort descriptif, la littérature française ne s’en porterait pas plus mal aujourd’hui. A la réflexion, je suis prêt à parier, distrait rêveur mélancolique qu’il était, qu’il a dû en écraser pas mal (je parle surtout de cèpes), ce qui jette une lumière plus nuancée, voire controversée, sur François-René de Chateaubriand, ses personnages et le mouvement romantique en général.

« Séjourner sur une île paradisiaque des Caraïbes » est une autre aspiration récurrente (et écœurante) de nos sociétés occidentales déliquescentes, ou peut-être plus justement, et de façon plus optimiste, de leur dénominateur commun le plus bas. On ne le répètera jamais assez, « île paradisiaque » est un oxymore, toute île est par définition exécrable, une pustule géographique qui entache les étendues océaniques, surtout si elle est « exotique« , plantée de palmiers (arbre ridicule, inesthétique, rêche et impropre à toute fin mycologique), entourée de plages de sable fin et affligée d’un climat ensoleillé. Il s’agit de lutter avec férocité contre ce cliché particulièrement pérenne qui cherche à imposer une vision insulaire du paradis. On le trouve en gros (je parle du cliché) de Platon, Ovide, Lucien de Samosate aux agences de voyages contemporaines, en passant par Bède le Vénérable de Northumbrie, qui s’est lui aussi discrédité, au VIIIème siècle, en contribuant à implanter dans l’imaginaire collectif le mythe de l’île paradisiaque.

J'ai beaucoup aimé !« La logique de l’amanite« , Catherine DOUSTEYSSIER-KHOZE
Editions Grasset (224 p)
Paru en août 2015
lu en numérique via NetGalley

Les avis de : Leiloona et Kathel


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« Courir après les ombres », Sigolène VINSON

courir après les ombresDans la corne de l’Afrique, Paul poursuit « une chasse au trésor qui se révèle littérature et abstraction, ferveur qui consiste à poursuivre ce que les livres disent ou suggèrent », sur les traces d’Henri de Monfreid ou d’Arthur Rimbaud. Cette quête où l’imaginaire ne cède qu’à regret devant le réel, il la mène de front avec une mission bien plus terre à terre. Il est en effet le mandataire/négociateur de la Chine dans le développement de son réseau de sécurité du transport maritime, qui consiste à se doter d’un « collier de perles », chacune représentée par une base navale à laquelle l’accès lui est garanti.
Paul navigue ainsi entre les rêveries poétiques et les écueils de la mondialisation, au risque de se perdre…

On entre dans ce roman par la porte de l’imaginaire, surprenant Paul en train d’extraire un coffre d’une épave de bateau, à la recherche de poèmes de Rimbaud, mais c’est pour mieux, ensuite, se retrouver projeté contre les images brutales de l’Afrique livrée aux assauts de la mondialisation. Il faut un moment pour découvrir ce qui a conduit Paul à travailler pour la Chine et à agir d’une manière qui paraît en totale contradiction avec ce qu’il est, mais l’explication viendra et elle rend sa démarche intelligible (que l’on soit ou non d’accord avec lui).
Si Paul occupe tout d’abord la première place, d’autres personnages s’avancent au fur et à mesure sur le devant de la scène. Son ami Harg, l’Afar, nomade revenu à sa vie antérieure après avoir emprunté les chemins de la civilisation et Cush, le cousin de celui-ci, fuyant la pauvreté de son pays pour les pays du Golfe, par la voie des eaux yéménites *. Il y a aussi Mariam, une petite pêcheuse somalienne dont le farouche appétit de vivre contraste avec les désarrois d’Européen de Paul ou l’insondable mélancolie de Louise, voyageuse triste rencontrée au hasard d’une escale. « Aucun […] ne sait ce qu’il va devenir dans un monde qui les dépasse ». A travers eux et les chemins qu’ils décident ou sont contraints de prendre, le récit offre un portrait réaliste, sombre et saisissant, de cette région d’Afrique, proie et victime du commerce mondial, où « Rien ne sera plus désertique, tout sera apocalyptique ».
« Courir après les ombres » est le roman, tragique mais beau, d’une errance désenchantée pour ne pas dire désespérée. La poésie n’y est plus qu’un radeau dans un naufrage qui semble inéluctable (je dis semble, car regarder et comprendre ce qui se joue n’est-il pas un premier pas pour ensuite s’y opposer ?).

*Extrait :

« Harg aimerait lui faire abandonner son projet. Sous des formes différentes, la misère le suivra. A Dubaï, ce sera un salaire minable. A Djeddah, de l’esclavage pur et simple. Sans compter que, pour commencer, il embarquera sur un canot surchargé, qu’il sera battu à coups de ceinturon et jeté à la mer à l’approche des côtes yéménites. Comme il sait nager, il n’aura qu’à éviter les requins. Une fois cette épreuve franchie, peut-être alors ralliera-t-il Aden… En le serrant dans ses bras, Harg risque le tout pour le tout, les mots des pèlerins du désert :
– Ce n’est pas de cette façon-là que tu gagneras ta liberté. Ce n’est pas en laissant derrière toi ton troupeau de dromadaires. Etre chamelier en Afrique, ce n’est pas être prisonnier, c’est avoir forme humaine.
Cush rigole, son sourire est immense, il va jusque dans ses yeux noirs :
– Forme humaine ? Mais, Harg, nous ressemblons à nos bâtons ! »

J'ai beaucoup aimé !« Courir après les ombres », Sigolène VINSON
Editions Plon (200 p)
Paru en août 2015
Lu en numérique via Net Galley