« Courir après les ombres », Sigolène VINSON

courir après les ombresDans la corne de l’Afrique, Paul poursuit « une chasse au trésor qui se révèle littérature et abstraction, ferveur qui consiste à poursuivre ce que les livres disent ou suggèrent », sur les traces d’Henri de Monfreid ou d’Arthur Rimbaud. Cette quête où l’imaginaire ne cède qu’à regret devant le réel, il la mène de front avec une mission bien plus terre à terre. Il est en effet le mandataire/négociateur de la Chine dans le développement de son réseau de sécurité du transport maritime, qui consiste à se doter d’un « collier de perles », chacune représentée par une base navale à laquelle l’accès lui est garanti.
Paul navigue ainsi entre les rêveries poétiques et les écueils de la mondialisation, au risque de se perdre…

On entre dans ce roman par la porte de l’imaginaire, surprenant Paul en train d’extraire un coffre d’une épave de bateau, à la recherche de poèmes de Rimbaud, mais c’est pour mieux, ensuite, se retrouver projeté contre les images brutales de l’Afrique livrée aux assauts de la mondialisation. Il faut un moment pour découvrir ce qui a conduit Paul à travailler pour la Chine et à agir d’une manière qui paraît en totale contradiction avec ce qu’il est, mais l’explication viendra et elle rend sa démarche intelligible (que l’on soit ou non d’accord avec lui).
Si Paul occupe tout d’abord la première place, d’autres personnages s’avancent au fur et à mesure sur le devant de la scène. Son ami Harg, l’Afar, nomade revenu à sa vie antérieure après avoir emprunté les chemins de la civilisation et Cush, le cousin de celui-ci, fuyant la pauvreté de son pays pour les pays du Golfe, par la voie des eaux yéménites *. Il y a aussi Mariam, une petite pêcheuse somalienne dont le farouche appétit de vivre contraste avec les désarrois d’Européen de Paul ou l’insondable mélancolie de Louise, voyageuse triste rencontrée au hasard d’une escale. « Aucun […] ne sait ce qu’il va devenir dans un monde qui les dépasse ». A travers eux et les chemins qu’ils décident ou sont contraints de prendre, le récit offre un portrait réaliste, sombre et saisissant, de cette région d’Afrique, proie et victime du commerce mondial, où « Rien ne sera plus désertique, tout sera apocalyptique ».
« Courir après les ombres » est le roman, tragique mais beau, d’une errance désenchantée pour ne pas dire désespérée. La poésie n’y est plus qu’un radeau dans un naufrage qui semble inéluctable (je dis semble, car regarder et comprendre ce qui se joue n’est-il pas un premier pas pour ensuite s’y opposer ?).

*Extrait :

« Harg aimerait lui faire abandonner son projet. Sous des formes différentes, la misère le suivra. A Dubaï, ce sera un salaire minable. A Djeddah, de l’esclavage pur et simple. Sans compter que, pour commencer, il embarquera sur un canot surchargé, qu’il sera battu à coups de ceinturon et jeté à la mer à l’approche des côtes yéménites. Comme il sait nager, il n’aura qu’à éviter les requins. Une fois cette épreuve franchie, peut-être alors ralliera-t-il Aden… En le serrant dans ses bras, Harg risque le tout pour le tout, les mots des pèlerins du désert :
– Ce n’est pas de cette façon-là que tu gagneras ta liberté. Ce n’est pas en laissant derrière toi ton troupeau de dromadaires. Etre chamelier en Afrique, ce n’est pas être prisonnier, c’est avoir forme humaine.
Cush rigole, son sourire est immense, il va jusque dans ses yeux noirs :
– Forme humaine ? Mais, Harg, nous ressemblons à nos bâtons ! »

J'ai beaucoup aimé !« Courir après les ombres », Sigolène VINSON
Editions Plon (200 p)
Paru en août 2015
Lu en numérique via Net Galley

15 commentaires sur “« Courir après les ombres », Sigolène VINSON

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    1. Il l’est, effectivement. C’est le genre de roman que je trouve plus marquant que certains reportages, parce qu’on y vit les choses de l’intérieur.

  1. wow, magnifique billet ma parole….qu’est qu’il est poétique. Je me souviens des commentaires sur le Caillou et vraiment je m’étais dit que j’avais peu de chances d’accrocher avec cette romancière, là je dois dire, que tu me fais me reposer la question (elle est superbe ta conclusion entre parenthèses).
    Je ne ferme pas la porte.

    1. Non, ne ferme pas la porte, ce serait dommage, car j’ai vraiment l’impression qu’il te plairait.
      Il m’a donné du mal, ce billet : pas facile de rendre compte de la force évocatrice de ce roman (j’en apprécie d’autant plus le compliment que tu me fais). Quant à la conclusion entre parenthèses, elle me paraissait nécessaire car l’auteur dénonce, mais elle ne le fait sûrement pas dans l’intention que nous restions bras croisés …

  2. Alors moi, je vis une grande histoire d’amour avec la corne de l’Afrique. J’ai eu la chance d’y vivre deux ans. Du coup, ce livre me tente bien même si je crains trop de poésie et pas assez de réalisme… Difficile à lire ?

    1. Je te rassure, tu n’as rien à craindre : la poésie est présente, dans l’évocation de Rimbaud et dans l’écriture, mais pour le fond du roman, c’est on ne peut plus réaliste (je ne risque pas d’oublier le récit de la fuite de Cush, celui des tentatives de Mariam pour qu’elle puisse continuer à pêcher dans un contexte où la petite entreprise n’a plus sa place, les manœuvres de Paul visant les intérêts de la Chine sans aucune considération pour les populations locales etc.) !

    1. Certains romans ne sont pas aisés à présenter, c’est vrai.
      J’irai relire ce que tu disais du « caillou », car j’aimerais poursuivre avec cet auteur.

    1. Pour ma part, je n’en avais pas du tout entendu parler : c’est la couverture qui m’a attirée et la présentation de l’éditeur a achevé de me convaincre de me lancer.

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