« La logique de l’amanite », Catherine DOUSTEYSSIER-KHOZE

logique de l'amaniteNikonor Pierre de la Charlanne, amateur de champignons depuis son plus jeune âge et spécialiste du cèpe, ce qui ne l’empêche pas de confesser un intérêt particulier pour l’amanite, entreprend le récit de ses mémoires.
Le lecteur y découvrira comment cet homme d’exception, né d’un père français lui-même déjà mycologue émérite et d’une mère anglaise, frère jumeau d’une certaine Anastasie (l’autre nom de peste), sut dès son enfance au château de la Charlanne s’élever au-dessus du commun des mortels, grâce à ses connaissances botaniques, avant de s’orienter vers une profession pour le moins singulière …

Personnage imbu de lui-même au plus haut point (l’estime qu’il se porte semble incommensurable), à l’occasion mythomane voire simplement mystificateur *, Nikonor narre les épisodes de sa vie d’une plume acérée (ses jugements sont de l’ordre du péremptoire) et élégante, soignant une écriture classique (émaillée de petites incises anglaises surgies de son bilinguisme), cultivée à l’ombre des anciens, car l’homme est lettré et fait montre d’autant de style que d’ironie.
Habitué à déambuler dans les forêts à la recherche de ses précieux cèpes, il emprunte ici des chemins de traverse d’une digression à l’autre, répondant par exemple longuement au questionnaire de Proust, ce qui nous vaut un récit non linéaire et truffé de séquences ou de considérations (littéraires notamment, car le champignon mène à tout) parfois savantes et toujours piquantes, pour ne pas dire sarcastiques. Et si, lorsqu’on s’en tient aux faits, la farce s’avère macabre, j’en ai apprécié le goût (de champignons), savourant ce plat original et tous ses aromates, un petit régal d’humour (noir, mais pas que) !

Extraits :

*le mystificateur est une espèce de blagueur bien à part : travailleur de l’ombre, il n’a pas besoin de reconnaissance officielle. Le frisson de jouissance qu’il éprouve, à la pensée d’avoir fait gober à son entourage/aux générations futures les sornettes les plus farfelues est son unique récompense.

[…] bizarrement aux yeux du lecteur porté sur la mycologie, on ne trouve aucune référence au sujet chez Chateaubriand. Je sais bien que la Bretagne n’est pas la panacée fongique mais tout de même, c’est décevant. Ayant affectionné tout particulièrement l’automne, il a dû rencontrer, à un moment donné, un bolet ou un tapis de trompettes-de-la-mort. Il aurait pu faire un effort descriptif, la littérature française ne s’en porterait pas plus mal aujourd’hui. A la réflexion, je suis prêt à parier, distrait rêveur mélancolique qu’il était, qu’il a dû en écraser pas mal (je parle surtout de cèpes), ce qui jette une lumière plus nuancée, voire controversée, sur François-René de Chateaubriand, ses personnages et le mouvement romantique en général.

« Séjourner sur une île paradisiaque des Caraïbes » est une autre aspiration récurrente (et écœurante) de nos sociétés occidentales déliquescentes, ou peut-être plus justement, et de façon plus optimiste, de leur dénominateur commun le plus bas. On ne le répètera jamais assez, « île paradisiaque » est un oxymore, toute île est par définition exécrable, une pustule géographique qui entache les étendues océaniques, surtout si elle est « exotique« , plantée de palmiers (arbre ridicule, inesthétique, rêche et impropre à toute fin mycologique), entourée de plages de sable fin et affligée d’un climat ensoleillé. Il s’agit de lutter avec férocité contre ce cliché particulièrement pérenne qui cherche à imposer une vision insulaire du paradis. On le trouve en gros (je parle du cliché) de Platon, Ovide, Lucien de Samosate aux agences de voyages contemporaines, en passant par Bède le Vénérable de Northumbrie, qui s’est lui aussi discrédité, au VIIIème siècle, en contribuant à implanter dans l’imaginaire collectif le mythe de l’île paradisiaque.

J'ai beaucoup aimé !« La logique de l’amanite« , Catherine DOUSTEYSSIER-KHOZE
Editions Grasset (224 p)
Paru en août 2015
lu en numérique via NetGalley

Les avis de : Leiloona et Kathel

11 commentaires sur “« La logique de l’amanite », Catherine DOUSTEYSSIER-KHOZE

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  1. Je viens de voir l’envie de kathel moi aussi, et maintenant, me voilà à me retenir de courir dans la librairie la plus proche ! (heureusement, je suis encore en pyjama, cela va freiner mes ardeurs ! (pour le moment !))

    1. Je l’avais repéré (titre + présentation de l’éditeur) et la lecture des premières pages, que j’avais téléchargées, m’a permis d’apprécier le style (j’ai accroché tout de suite).

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