Sur mes brizées

Où il est, surtout, question de livres !


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« Vie de ma voisine », Geneviève BRISAC

vie-de-ma-voisineAlors qu’elle a récemment emménagé dans son nouvel appartement, Geneviève Brisac est abordée par une de ses voisines, une vieille dame qui souhaite parler avec elle de Charlotte Delbo, qu’elle connaissait.
Au fil des rencontres qui suivront et de leurs déambulations parisiennes en forme de pèlerinages, l’écrivain découvrira la vie de cette femme, étayée par tous « les documents, les papiers, les coupures de journaux, les photocopies, les lettres, les dossiers » qu’elle a conservés.
Eugénie, surnommée Jenny, est née en France en 1925 de parents polonais juifs et athées. Adhérents du Bund, organisation marxiste juive révolutionnaire, ils avaient émigré dans l’espoir d’une vie meilleure, sans se douter qu’un jour le pays qui les avait accueillis les exilerait : en 1942, Jenny échappe de justesse à la rafle du Vel d’Hiv, mais eux ne reviendront jamais de leur déportation. Battante, forte des convictions qu’ils ont ancrées en elle, la jeune fille se construira malgré tout. Son parcours, narré sous forme de fragments ponctué d’extraits de ses conversations avec l’auteur, reflète son implication dans les luttes de son temps, ainsi que son engagement professionnel en tant qu’institutrice.

L’auteur restitue parfaitement la vivacité de ses échanges avec Jenny, lui laissant d’ailleurs très souvent la parole. Ce qui m’a frappée, c’est que, alors que je croyais tout connaître au sujet de la manière dont les juifs ont été en traités en France sous l’Occupation (on est aux 2/3 du livre à la fin de cette période), je l’ai redécouvert ici : ce que raconte Jenny rend en effet les événements particulièrement proches, on les (re)vit avec elle, au sein de sa famille, et on partage son effarement à voir le processus de mise à l’écart se déclencher au quotidien (avec des précisions concrètes que j’ignorais) puis les rouages cliqueter jusqu’aux camps de la mort.

Récit aussi dynamique que celle qu’il dépeint, « Vie de ma voisine » dépasse l’évocation d’un destin individuel, celui d’une femme chaleureuse et clairvoyante, déjà intéressante en elle-même, pour retracer les contours d’une époque.
Merci à Geneviève Brisac de nous avoir permis à notre tour de côtoyer et d’écouter une personne comme Jenny, qui a tant à nous dire.

Extraits :

(c’est l’auteur qui parle)
– Certaines choses ayant été vécues, on ne peut plus avoir peur de rien. Je ne les ai pas vécues, et oui, j’ai peur. J’y pense énormément, à cette Charlotte Delbo au sourire éclatant, dont quelqu’un m’a dit un jour qu’elle prenait un soin extrême à préparer chacun de ses repas, et j’imagine un napperon, une carafe, deux verres de cristal alignés, celui de l’eau et celui du vin, une serviette en lin, et deux œufs à la coque avec du pain grillé.
Je pense aussi sans cesse à celle qui vit deux étages au-dessus de moi.
Je pense à la lumière et à la fraîcheur qui émanent d’elle.
Un frêle esquif a traversé le siècle.

– A cette époque, grâce à un ami, Roger Hessel, le frère de Stéphane Hessel, je découvre les auberges de jeunesse. J’adhère au mouvement des A.J. Ce sont des jeunes gens qui souvent ont été résistants : ils n’étaient pas suspects aux yeux des nazis, qui y voyaient une organisation de jeunesse tournée vers le sport et la nature. Jouant longtemps double jeu, ils ont pu faire des choses magnifiques. Nombre d’entre eux ont été déportés, nombre d’entre eux sont morts. C’est, en 1948, une organisation qui allie l’esprit de 36 et le goût des vacances partagées, entre jeunes gens. Un monde joyeux peuplé de bicyclettes, où l’on s’habille en short, chemise retroussée aux coudes, aux pieds des grosses chaussures, à la bouche les chants de marche et les chants révolutionnaires , les chants traditionnels et les chansons d’amour.

– Jenny aurait voulu être archéologue. Elle aurait pu être une mathématicienne géniale. Elle proteste et me frappe, quand je dis cela, mais je l’ai entendue cent fois regretter de n’avoir pas fait davantage d’études, au lieu de quoi elle a passé sa vie à apprendre à lire à des enfants ; elle y a mis toute son intelligence, toute sa passion.
Encore aujourd’hui, il lui arrive de prendre à son bord un enfant réticent.
Les livres sont les meilleures armes de la liberté. Et la liberté s’apprend. Dans une classe, par exemple. Dans tes classes, dit une élève, on était libres de ne rien faire, et on travaillait comme des fous.

J'ai beaucoup aimé !« Vie de ma voisine », Geneviève BRISAC
Editions Grasset (180 p)
à paraître le 4 janvier 2017
lu en numérique via NetGalley


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« Ce sont des choses qui arrivent », Pauline DREYFUS

choses qui arrivent10 février 1945 : les obsèques de la princesse Natalie de Lusignan, duchesse de Sorrente, rassemblent le gratin parisien.
Retour sur la vie trop brève de cette femme, morte à 37 ans. La guerre était venue briser le fil des mondanités qu’elle appréciait tant, elle avait dû s’exiler avec son mari et leur fille à Cannes, ce qui l’avait vivement contrariée.
« La guerre, pour elle, c’est la privation de Paris et de sa vie d’avant. Autant dire un cauchemar. Oh que la paix revienne, fût-ce grâce à Pétain, fût-ce grâce à Mussolini, mais surtout que reviennent les temps des fêtes, qu’elle puisse porter à nouveau ses robes et, pourquoi pas, séduire à nouveau. Lorsqu’elle a enfilé le tailleur de Lucien Lelong, une viscose parme de la collection printemps-été 1937 (elle revoit encore les essayages avenue de Matignon sous l’œil admiratif du couturier), lorsqu’elle s’est parfumée de son parfum « N » créé en hommage à sa femme Natalie Paley, inoubliable silhouette de cristal qui portait le même prénom qu’elle, elle a eu soudain la nostalgie de Paris, des collections de couture, des cartes d’invitation qui s’entassaient dans la glace, du tourbillon mondain dans lequel elle vivait. »
En dehors de ce qui la touchait directement, Natalie de Lusignan ne se sentait donc guère concernée par le conflit en cours et pas davantage par la question des juifs. Jusqu’au jour où …

Portrait d’une jeune femme frivole et superficielle, « Ce sont des choses qui arrivent » est aussi celui d’une certaine société, la plus aisée, un microcosme dont on parle rarement lorsqu’on évoque l’Occupation. J’avais repéré ce roman mais ne savais plus trop à quoi m’attendre (je m’efforce d’oublier ce qu’on m’a dit de l’histoire, pour en avoir la surprise). J’ai de ce fait apprécié les découvertes successives qu’on peut y faire au fil des pages, chacune ponctuée d’un ironique « Ce sont des choses qui arrivent ».

Ce court roman se lit facilement et je l’ai trouvé très bien vu car l’analyse de la personnalité et des réactions de Natalie demeure, de bout en bout, vraisemblable : l’auteur ne cède pas à la tentation du romanesque pour gommer les traits peu séduisants de son personnage ou nous entraîner vers des rebondissements faciles.
Bien mené et réaliste, un livre intéressant d’un point de vue psychologique et sociologique.

J'ai bien aimé !« Ce sont des choses qui arrivent », Pauline DREYFUS
Editions Grasset (229 p)
Paru en août 2014

Les avis de : Clara,  Luocine, Delphine-Olympe , Aifelle, Galéa


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« Opération Vent Printanier » (tomes 1 et 2), WACHS et RICHELLE

Les 16 et 17 juillet 1942, plusieurs milliers de Juifs, enfants compris, allaient faire l’objet dans différentes villes de la France occupée d’une rafle massive à leur domicile, organisée par le gouvernement de Vichy et mise en œuvre par les policiers et gendarmes français. A Paris, parqués au Vélodrome d’Hiver, ils seraient ensuite acheminés vers des camps d’extermination. Cette terrible opération portait le doux nom, trompeur, d’« opération Vent Printanier ».
C’est à cette époque que se situe ce diptyque (les deux albums constituent une histoire complète) qui, contrairement à ce que je pensais et à ce que le titre laisse entendre, n’évoque la rafle que fugitivement, même si son ombre funeste plane sur la ville et le destin de ses habitants.
Le scénariste, Richelle, accompagné du dessinateur Wachs au trait classique bien adapté, campe un Paris sous l’Occupation au quotidien, où chacun s’est plus ou moins résolu à prendre son parti de la situation, voire à adapter son mode de vie en fonction d’elle et doit le cas échéant assumer ses propres contradictions. On suit plus particulièrement le parcours de Charlotte, une jeune fille que l’antisémitisme révolte, contrairement à certaines de ses camarades, mais qui se prend d’amitié pour un jeune soldat allemand pendant que son père, policier, supporte difficilement le rôle qu’on lui fait jouer vis-à-vis des juifs. Et celui de Lucien, un jeune homme qui veut venir en aide à son père, commerçant en difficulté, mais en usant d’expédients de plus en plus douteux…
Certes, cette évocation est romancée : les personnages, sans être stéréotypés, rendent compte des différentes attitudes possibles dans un contexte donné et leur manière de se croiser relève davantage des desseins d’un auteur tout-puissant que du hasard, mais elle est suffisamment nuancée pour sonner juste. Elle offre un aperçu assez réaliste des compromis que certains de nos compatriotes ont pu être tentés de faire, quand il ne s’agissait pas des compromissions dans lesquelles ils se sont laissés aller, glissant des combines en tous genres à la collaboration. Donnant à voir l’antisémitisme primaire en même temps que, de la part de ceux qui le rejettent, des gestes ponctuels de soutien dictés par la seule compassion, elle nous invite à nous interroger sur la notion de désobéissance éthique face à des idéologies dominantes inhumaines.

« Opération Vent Printanier » (tomes 1 et 2), Pierre WACHS et Philippe RICHELLE
Parus en 2008 et 2009