Sur mes brizées

Où il est, surtout, question de livres !


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« Les îles du Soleil », Ian R. MacLeod

iles du soleilGeoffrey Brook est professeur à Oxford. On est en 1940. La photo de John Arthur, leader charismatique de la Très-Grande-Bretagne, trône jusque dans les vespasiennes publiques immaculées où Brook cherche la marque laissée par sa relation pour leur prochaine rencontre clandestine. Mais sa relation n’est pas au rendez-vous et Brook apprend qu’il a été emmené, avec toute sa famille. Pas à cause de sa déviance, mais parce que sa femme est juive.

Brook se met alors en tête de partir en voyage vers le nord, comme autrefois avec certain compagnon, vers ces îles du soleil dont il veut savoir  exactement ce qu’elles dissimulent.
Ce périple le ramènera à ce qu’il est maintenant, lui qui a tant bénéficié de l’avantage que constituait le fait d’avoir eu un temps John Arthur comme élève…

Quelle gageure de présenter ce roman en veillant à vous laisser tout le sel de sa découverte ! C’est la raison pour laquelle je me suis contentée de ne vous donner qu’un aperçu de ses débuts. Tout le reste, à savoir le chemin divergent qu’a pris l’histoire de la Grande-Bretagne à un moment donné (eh oui ! on est en pleine uchronie, vous l’aviez remarqué !), vous le comprendrez au fur et à mesure de votre lecture, quand les éléments nécessaires vous seront fournis.
Et dans ce « tout le reste », il y aura aussi l’essentiel, qui fait qu’un homme (un peuple) vit son propre destin en acceptant ce qui se joue autour de lui.

Si le rythme n’est pas trépidant (même s’il s’accélère dans la dernière partie), peut-être parce qu’il s’agissait initialement d’une novella qui a ensuite été transformée (étirée ?) en roman, je ne me suis pas ennuyée. J’étais curieuse de comprendre ce qui avait pu se passer pour changer le cours historique d’une nation et comment celle-ci fonctionnait maintenant, curieuse aussi de ce qu’il en était de ces îles du soleil (mais là, je trouve qu’on reste un peu sur sa faim, de toute façon le voyage de Brook ne dure pas, on revient vite à Oxford, dont j’ai aimé l’évocation), puis je me suis demandée où l’auteur voulait en venir … et ça, je ne l’avais pas vu arriver.

« Les îles du Soleil » est un roman impressionnant, écrit comme un classique et soucieux de brosser, autour du quotidien d’un héros sans qualité, le tableau de ce qu’un pays, au fil des choix effectués, peut devenir, le monstrueux se dissimulant sous une propreté de façade. Le récit et le tour qu’il finit par prendre interpellent le lecteur et tout est d’une remarquable finesse d’analyse.

Extrait :

Ce soir, comme presque tous les dimanches soirs, un message de ma relation m’attend sur le mur du troisième box des toilettes publiques pour hommes de Christ Church Meadow. Il fut un temps où nous testions la craie, mais tout est nettoyé si régulièrement, de nos jours, qu’on nous l’effaçait souvent. Depuis, nous nous débrouillons en plantant l’ongle du pouce dans la peinture moelleuse. […]
Une traînée de marques du même genre court à travers le mur du box ; elle représente de nos jours ma vie sexuelle tout entière. Y figure la semaine de février où, terrassé par la grippe qui me tourmente toujours, je me suis relevé en titubant de mon lit de mort – à ce qu’il me semblait – pour venir apposer l’empreinte croisée de mon ongle destinée à informer ma relation qu’il ne se passerait rien. (Il m’eût certes suffi de m’abstenir de laisser le moindre signal puis d’oublier le rendez-vous, mais pour être déviants, nous n’en sommes pas moins hommes. Ma connaissance se fût inquiétée et donné du mal inutilement.) Et voilà – ah, jours heureux, jours dangereux ! – la triple marque particulière qui représente la chambre d’hôtel discrète d’un propriétaire compatissant quoique inquiet, cela va de soi. Ce bon vieux Larry Black, du Crown and Cushion. Il a disparu, le pauvre, bien sûr. Discrètement emmené, une nuit, pour être offert aux électrochocs et aux seringues des centres de soins de Ramsey ou d’Onchan, sur l’île de Man. Il en a tellement disparu, à présent, que les derniers d’entre nous ressemblent à des fantômes, vaquant silencieux et invisibles aux ultimes reliquats de leurs rituels.

J'ai beaucoup aimé !« Les îles du Soleil », Ian R. MacLeod
Titre original The Summer Isles (2005)
Traduit de l’anglais par Michelle Charrier (2005)
Editions FolioSF (413 p)


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« Jour J – L’imagination au pouvoir ? », Duval et Pécau – Mr Fab

Pour le cas où vous ne la connaîtriez pas encore, « Jour J» est une collection basée sur le principe de l’uchronie : on part d’événements historiques réels jusqu’au moment où (c’est le « Jour J ») on bifurque, empruntant une voie autre que celle prise par le cours des événements. Peuvent ainsi être déclinés, à l’infini, les possibles qui n’ont pas eu lieu, on joue sur les « et si… » et c’est ce qui fait tout l’intérêt et le piquant de l’uchronie.
Cinquième album de la collection, dont les scénaristes sont inchangés alors que les dessinateurs varient,         « L’imagination au pouvoir ?» se penche, comme son sous-titre l’indique (« 1973 : 5 ans après Mai 68 et la guerre civile, Paris se reconstruit ») sur Mai 1968. Ici, le « Jour J » est le 31 mai, quand on apprend que le général de Gaulle, en se rendant deux jours auparavant à Baden-Baden pour rencontrer le général Massu, a trouvé la mort dans un accident d’hélicoptère. Dès lors, tout va prendre une autre tournure, comme le lecteur le découvrira au fur et à mesure, puisqu’après un bref épisode se situant en mai 68 (un transfert de fonds de la Banque de France via le métro et le hold-up qui s’ensuit), il est propulsé cinq ans plus tard, dans un environnement radicalement différent …

Le fil narratif est relativement simple (même si le fond de l’affaire est aussi tordu que les compromissions qu’on imagine toujours dans les hautes sphères du pouvoir) : Georges Deletrier, ancien sous-officier de l’OAS ayant trempé dans des opérations pas très claires, ressurgit soudain alors qu’on le tenait pour mort, bien déterminé à faire payer ceux qui l’ont mis quelques années à l’ombre, après le hold-up du métro dont il était chargé. Mais il permet, et c’est là que réside tout l’intérêt de l’album, d’entrer de plain-pied dans un paysage socio-politique et urbain surprenant, que les auteurs s’attachent à dépeindre. Le lecteur reconstitue, en glanant les éléments qui lui sont fournis, le cours qu’ont pris les événements, s’amuse à interroger leur vraisemblance (pour peu qu’il dispose de quelques connaissances de la période et de la biographie des uns et des autres) et à croiser, au fil des pages, des figures familières, politiques (Mitterand, Chirac, Cohn-Bendit…) ou non, dont le chemin peut lui aussi avoir bifurqué, mêlées à des personnages de fiction. Au passage, il prend note des changements de l’architecture parisienne, dont les rejetons futuristes tranchent par leurs formes et leurs couleurs audacieuses dans un Paris en pleine reconstruction.
Pari réussi pour la réinvention d’un futur possible et, pourquoi pas, crédible, ‘L’imagination au pouvoir ? ‘ gratifie le lecteur de quelques clins d’œil bien sentis lorsque sont abordés certains aspects de la vie ou du caractère de personnages publics, quand ce ne sont pas leurs vies qui se voient totalement revisitées, en fonction des choix qu’ils auraient faits. L’album pâtit cependant d’un scénario qui essaie de concilier une approche géopolitique dense et qui aurait mérité d’être plus fouillée (évocation trop allusive des forces en présence mêlée à des rappels historiques en forme de brefs aperçus) et intrigue politico-policière mâtinée d’espionnage made in USA pas vraiment prenante.
J’avais déjà noté ce travers (l’esquisse d’un contexte riche damant le pion à l’histoire à proprement parler) dans un autre ouvrage de la collection, le tome 2 « Paris, secteur soviétique », que j’avais toutefois davantage apprécié car le graphisme me plaisait sans réserve (le dessinateur en est Séjourné, dont je connaissais déjà la série « Tatanka », qui m’a laissé un excellent souvenir). Ici, autant tout ce qui concerne la peinture du cadre me séduit (avec en particulier une architecture parisienne très bien rendue), autant les personnages, pour réalistes qu’ils soient (aucune difficulté à reconnaître untel ou untel) ne me conviennent qu’à moitié, je trouve le trait efficace mais manquant d’élégance (réserve qui n’engage que moi). Et si la couleur est satisfaisante, elle aurait gagné à bénéficier d’une mise en valeur sur un papier glacé, comme dans le tome déjà évoqué.
Appréciation en demi-teinte, donc, pour un album qui ne m’a pas déplu mais sans plus, ce qui ne m’empêchera pas de poursuivre ma découverte d’une collection dont le postulat remporte ma totale adhésion.

« Jour J – L’imagination au pouvoir ? »,Duval et Pécau – Mr Fab
Editions Delcourt, Série B – paru en mai 2011

Les avis de : Emmyne, Le Traqueur Stellaire

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