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« Les nigauds de l’oubli et autres saloperies », Ilaria GREMIZZI

Lily a treize ans, mais c’est avec une maturité d’adulte (la plupart du temps) qu’elle observe le petit monde qui l’entoure. Il y a en premier lieu son père, coiffeur de son état mais menacé par le débarquement des « visagistes », puis sa compagne, Jeanne, et enfin un nouveau venu qu’ils hébergent depuis peu dans leur appartement pourtant très exigu, Franz.
Gros plan sur ce microcosme et sur la ville de S*, une banlieue sans attrait de Milan, vus par une Lily dotée d’une perspicacité et d’une faconde hors normes !

Je n’avais aucune idée du contenu de ce roman lorsque je l’ai ouvert mais j’avais été suffisamment intriguée par sa couverture criblée de mots pour avoir envie de me pencher sur son cas.
J’ai donc commencé à lire … et j’ai été sidérée par son écriture ! Un mélange détonant de gouaille, de poésie et d’humour, un feu d’artifice ininterrompu de grandes ou petites remarques qui font mouche, servis par une imagination, pas seulement langagière, tout ce qu’il y a de plus réjouissant.
Alors j’ai continué, vous vous en doutez, parce que des rencontres comme ça, on n’en fait pas tous les jours ! Mais j’étais un peu inquiète : qu’est-ce que ça allait donner, sur la durée ? Ce n’est pas rien, un roman ! Et même avec une plume inspirée, il faut tenir la route (et retenir le lecteur), avoir matière à récit, quoi !
Eh bien mon inquiétude n’était pas de mise : le quotidien de Lily, tel qu’elle le raconte (mais je crois qu’elle pourrait me raconter n’importe quoi tant j’aime sa manière de s’exprimer et ses considérations sur les choses et les gens), a capté mon attention de bout en bout (enfin presque : pour être honnête, j’ai trouvé que ça s’essoufflait un peu sur la fin … ou alors c’était moi ?). J’ai vécu avec cette jeune demoiselle les inquiétudes que suscite chez elle la situation de son père, l’attachement qu’elle lui porte, sa fascination pour le mystérieux Franz et bien d’autres choses encore. Pour autant je n’ai pas dévoré ce roman. Parce que, à mon avis, ce n’est pas un roman qu’on dévore (même une gourmande comme moi), mais une tranche de vie dont on veille à savourer les textures diablement originales.

« Les nigauds de la vie et autres saloperies » met en scène des personnages pas si communs que cela car un tantinet décalés par rapport à leur(s) vie(s) modestes et auxquels, mine de rien, on s’attache drôlement. Avant tout, c’est un bouquin incroyable, de ceux qui vous rappellent qu’écrire est l’art de débusquer les mots pour les pousser hors de leurs retranchements : l’auteur (dont la langue natale est l’italien) le fait ici de manière remarquable. Chapeau !

Un petit extrait pour conclure (j’ai failli ne pas en mettre car c’était trop difficile de choisir, mais celui-ci sera un clin d’œil à tous ceux qui, comme moi, sont nés en mai) :

« Je suis née au mois de mai, sous un ciel frissonnant de moineaux affolés. Ils criaient et s’écrabouillaient à toute vitesse, pris dans des tourbillons de jeunes feuilles déjà mortes. En somme, il m’est plus difficile d’oublier. Parce que mai c’est beau et c’est fou. Surtout le début du mois. Il y a quelque chose qui se passe. Quelque chose, justement, d’impossible à oublier.
On naît, on a déjà cette hantise. On n’est qu’une paupiette visqueuse, on respire à peine, ça se voit déjà. Cette manie de tout garder en soi, cette espèce d’incendie des gangues, ce tracas obligatoire qu’on se sent forcé d’alimenter comme un feu, sous peine de ne pas exister. Tout ça pousse avec le temps. Ça fait comme une seconde âme, une affaire qui se glisse, inexorable, dans la peau. Elle s’y installe, bivouaque, ne part plus.
Tout ça pour dire que les nouveau-nés du mois de mai possèdent une tête, deux jambes et deux âmes. Avec deux âmes, on n’oublie absolument plus rien. Les événements qui échappent à la première, la deuxième les rattrape en vitesse. Rien ne reste flou. Et on est coincé à vie. »

Marquant !« Les nigauds de l’oubli et autres saloperies », Ilaria GREMIZZI
Editions Le Castor Astral – collection Escales des Lettres (262 p)
Paru en avril 2013

L’avis de Cachou et celui de Keisha.


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« Et mon coeur transparent » : sous le charme d’une écriture

Est-ce parce qu’il y avait eu trop de battage médiatique au moment où Véronique Ovaldé avait obtenu le Prix du Livre France Culture-Télérama 2008  pour « Et mon cœur transparent », mais je n’avais pas été spécialement attirée par ce livre et tout ce que j’avais pu en entendre ne m’en avait, en fin de compte, pas donné une idée très claire (je comprends un peu mieux pourquoi maintenant !).

Néanmoins, lorsque j’ai aperçu l’ouvrage sur le présentoir de la bibliothèque, la curiosité l’a emporté !

Je suis donc allée m’asseoir et j’ai lu les deux premières pages.

Et là, je peux vous l’assurer, vous auriez eu du mal à m’empêcher de rapporter le bouquin chez moi, parce que c’était un cas (grave ?!) de coup de cœur pour une écriture !

Un extrait de la première page, pour que vous compreniez mieux ce soudain engouement :

« Elle avait un rire qui rebondissait, un rire qui faisait de petits sauts sur les surfaces lisses et réfléchissantes alentour. Lancelot Rubinstein s’était dit qu’il allait avoir du mal dorénavant à s’en passer. C’avait à voir avec quelque chose de chaud et de laineux. C’était ce qu’il s’était dit ce soir-là, le soir du jour de sa rencontre avec sa femme. Lancelot était un homme qui pouvait penser qu’un rire était chaud et laineux. »

Et moi je suis une lectrice qui apprécie ce genre de considération.

Voilà.

Donc j’ai été sous le charme de cette voix, une voix qui démarre ainsi l’histoire :

« La femme de Lancelot est morte cette nuit. » Lire la suite