Sur mes brizées

Où il est, surtout, question de livres !


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« Nos âmes la nuit », Kent HARUF

nos-ames-la-nuitUn beau jour, Addie vient frapper à la porte de Louis, qui habite non loin de chez elle, pour lui demander s’il accepterait de dormir en sa compagnie, pour le seul réconfort que cette présence à ses côtés lui apporterait. Louis donne suite à cette requête surprenante et c’est ainsi que commence, entre ces septuagénaires veufs tous les deux, une relation inattendue et qui leur fait du bien …

D’habitude, je fuis les romans mettant en scène des personnes âgées (enfin, tout est relatif, disons plus âgées que 50/60 ans), car j’ai l’impression que nombre d’entre eux s’acharnent à se vouloir décalés/truculents alors que je ne trouve rien de drôle, a priori, au fait de vieillir. J’ai fait une exception pour ce roman-ci, qui m’avait été recommandé et dont je ne savais pas grand-chose (j’ai zappé la quatrième de couverture).
J’ai été séduite par sa petite musique toute simple, autant que son histoire. Le style est sans fioriture, avec une majorité de dialogues. Chacun, en s’exposant au fil d’un récit de soi en forme de confidences de part et d’autre du lit partagé, offre à l’autre ce qu’il a été, sans fard. Leurs couples respectifs n’ont pas été heureux, on le comprend au fur et à mesure de ce qu’ils en révèlent. Chronique quotidienne d’une rencontre entre deux adultes qui ont déjà longtemps vécu et se découvrent (ils se connaissaient à peine) en s’appréciant, « Nos âmes la nuit » fait chaud au cœur en montrant que, tant que la vie n’est pas finie, elle peut encore surprendre et apporter à certains ce qu’ils n’ont pas connu.

Il m’a été impossible de comprendre, en revanche, la réaction des voisins et des habitants de la petite ville où vivent Addie et Louis, qui tiquent en les voyant se rapprocher (de quoi se mêlent-ils ?). Impossible aussi d’accepter la réticence de la fille de Louis (pourquoi ne se réjouit-elle pas de voir son père heureux ?) et j’ai trouvé le comportement du fils d’Addie, Gene, inacceptable. De quoi me rendre difficilement supportable le dénouement du roman : j’ai eu l’impression que, pour sacrifier à un réalisme dans lequel je ne me reconnais pas (non, je ne suis pas comme ces gens qui sont ici représentés et je ne pense pas être la seule, tout le monde n’est pas mesquin à ce point), l’auteur privait le lecteur du bonheur d’un happy end. Dommage pour un roman qui aurait sans cela pu se classer dans la catégorie de ceux qui font du bien (bon, ne me faites pas non plus dire ce que je n’ai pas dit, la fin n’est pas tragique, juste très triste).

J'ai bien aimé !« Nos âmes la nuit », Kent HARUF
Editions Robert Laffont (168 p)
Paru en septembre 2016

Les avis de : Keisha, Jérôme, Belette (Cannibal Lecteur) …


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« Riquet à la houppe », Amélie NOTHOMB

riquet-a-la-houppeLe dernier Amélie Nothomb, celui qui revient classiquement à chaque rentrée littéraire, je n’avais pas prévu de le lire. Enfin, au moins consciemment, puisque j’avais quand même pris garde de n’en lire aucune critique ! Bref, quand j’ai vu qu’il me tendait ses petits bras sur le présentoir de la bibliothèque, je l’ai attrapé et hop, lu dans la foulée (ça se lit vite, un Nothomb).
Amélie revisite d’une plume virevoltante le conte de Perrault (que je suis allée relire dans la foulée) et c’est un vrai bonheur (même si le passage sur les oiseaux m’a paru un peu long, mon seul bémol pour ce court roman) ! J’ai adoré la manière dont le bébé Déodat appréhende le monde qui l’entoure puis, plus grand, parvient à trouver sa place auprès des autres, malgré le terrible handicap de son hideux physique. La jeune Trémière, de son côté (c’est la fille de Rose et de Lierre, vous l’aviez deviné !), en fera autant, elle dont la beauté extraordinaire constitue aussi une cible de choix, surtout quand par ailleurs la demoiselle paraît fort peu intelligente (en réalité, c’est une contemplative).
Célébration joyeuse de la différence, « Riquet à la houppe » est un joli petit plaisir de lecture !

J'ai beaucoup aimé !« Riquet à la houppe », Amélie NOTHOMB
Editions Albin Michel (188 p)


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« Féminine », Emilie GUILLAUMIN

feminineA vingt-sept ans, Emma Linarès décide de céder à l’attrait que, depuis longtemps, l’armée exerce sur elle et s’engage. « Féminine » (nom donné aux personnels féminins de l’armée) est la chronique de l’année qu’elle y a passée, de l’entraînement militaire à l’affectation en régiment, en attendant l’éventuel départ en opération extérieure … si tant est qu’il ait lieu.

Si « Féminine » est un roman, il est plus que largement autobiographique et l’héroïne s’avère le double fictif de l’auteur, Emilie Guillaumin, dont elle retrace le parcours. A ce titre, il m’est apparu comme une forme d’auto-thérapie, retour sur une expérience pour l’analyser et la dépasser. Car si l’armée fascine Emma-Emilie, la vision fantasmée qu’elle en a, un rêve romanesque d’existence intense loin de la fadeur commune, aura du mal à s’accommoder de la réalité. L’appel de l’aventure, chez elle, ne rime pas avec l’appel des armes (elle fond en larmes la première fois qu’elle tire au fusil) et l’environnement militaire s’avère ne correspondre, maintenant qu’elle le découvre de l’intérieur, à rien de ce qu’elle est. Rapidement, elle a le sentiment de ne pas être à sa place  dans ce milieu mais, prise par le rythme effréné imposé dans le cadre de sa formation, elle préfère ne pas y penser. Ce ne sera que tout à la fin, alors que son départ en Guyane est proche, qu’elle s’accordera le temps de réfléchir à ce qu’elle est en train de faire.
Cet aspect psychologique mis à part, « Féminine » est avant tout le récit dans le détail du quotidien d’Emma-Emilie. L’auteur a été journaliste (et l’est à nouveau) et s’y entend pour croquer les gens, les situations et les ambiances. De quoi donner un aperçu vivant et haut en couleurs, sans langue de bois, de la chose militaire telle qu’elle l’a vécue.

Cette page « Féminine » tournée, l’auteur voudrait maintenant devenir écrivain. On le lui souhaite. Encore que, avec ce roman, ce soit déjà chose faite.

J'ai bien aimé !« Féminine », Emilie GUILLAUMIN
Editions Fayard (397 p)
Paru en août 2016

Repéré chez Cuné

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« Chanson douce », Leïla SLIMANI

chanson-douceLa scène terrible qui ouvre le roman, celle où Myriam, rentrée à l’improviste chez elle trouve ses deux jeunes enfants assassinés par leur nourrice, laquelle a ensuite tenté de se donner la mort, amène la question dont nous quêterons fébrilement la réponse au fil des pages : POURQUOI ?
Le long retour en arrière qu’est « Chanson douce » égrène alors l’histoire d’un couple, celui de Myriam et Paul. Elle, avocate, met sa carrière potentielle entre parenthèses en élevant Mila. Après la naissance d’Adam, cependant, elle n’en peut plus de cette vie confinée de femme au foyer et se résout à passer outre ses réticences pour embaucher une nounou à domicile. Ainsi Louise, petite quarantaine au physique de délicate poupée blonde, s’introduit-elle dans leurs vies, où elle occupe rapidement la première place, fée domestique et Mary Poppins de leur foyer que tout le monde leur envie. Mais l’importance démesurée que Louise accorde à leur petite famille dissimule les fêlures de sa propre vie, qui finiront par se muer en gouffre …

Malgré son côté racoleur du style scénario de film à sensation / cauchemar des parents (toujours anxieux lorsqu’ils confient leur progéniture à un tiers), « Chanson douce » évite en réalité les clichés (celui-ci mis à part, encore qu’il s’agisse d’un fait divers dont l’auteur s’est emparée, comme je viens de l’apprendre après rédaction de ce billet, maintenant que je me suis permis d’aller jeter un œil aux interviews qu’elle a données). Peinture attentive et subtile d’un microcosme, il se fait révélateur des angoisses et des difficultés qu’il y a à vivre aujourd’hui, aussi bien pour Myriam et Paul, rêvant de conjuguer au mieux leurs ambitions professionnelles et leur vie familiale que pour Louise, qui fait tout pour avoir droit à un bonheur dont elle semble condamnée à être exclue. Leïla Slimani étudie ce petit monde avec finesse, sans épargner le jeune couple et son manque de clairvoyance. L’analyse de l’auteur mêle le psychologique et le sociologique mais jamais au détriment de l’histoire, tendue jusqu’au bout et ce même si nous en connaissons déjà l’issue, fatale. Il n’y aura pas de révélation fracassante mais le lecteur attentif percevra le glissement progressif de Louise vers des territoires où l’espoir n’a plus sa place. Un roman que je n’ai pas pu lâcher, tant sa mécanique est efficace !

J'ai bien aimé !« Chanson douce », Leïla SLIMANI
Editions Gallimard (227 p)
Paru en septembre 2016
Lu dans le cadre des Matchs de la rentrée littéraire de Priceminister

Les avis de : Cuné, Micmelo, Clara, Papillon, Valérie


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« 14 juillet », Eric VUILLARD

14-juilletBeau projet que celui d’Eric Vuillard, consistant à reconstituer la fameuse journée du 14 juillet 1789, celle que notre Fête Nationale commémore chaque année ! Pour y parvenir, pas question d’user de ces raccourcis faciles qui ont nourri nos images d’Epinal. Il décide donc de partir sur la trace de ce petit peuple qui la fit et qui l’incarna. Un petit peuple qu’il ne cesse de nommer, au point que cette énumération de noms pourtant piquants tant ils fleurent bon l’époque, finit par virer au procédé, lequel s’accompagne d’un autre, qui consiste à s’emparer du personnage nommé et pointé à un moment donné de ce jour emblématique pour nous donner à voir ce qu’il adviendra de lui dans les années qui suivront : l’auteur était-il à ce point soucieux d’utiliser tout ce qu’il avait pu obtenir comme informations au sujet de ces gens dont il avait retrouvé et suivi la trace pour se complaire dans ces projections qui entravent la marche du récit ? Certes, elles proposent un aperçu des destins d’alors et de la place qu’y tinrent les épisodes du 14 juillet, ainsi mis en perspective, mais ce n’est pas toujours le cas et elles ne m’ont pas paru indispensables.
Quel besoin aussi, de parsemer son texte de mots dont nous ne connaissons plus le sens (mandorle, casaquin, ratine, triboule …), quand c’est pour user par ailleurs de tournures familières modernes (p 42 : « Il assomma tout le monde pendant trois plombes ») ? On aura aussi droit à un portrait de la citadelle en mode envolée lyrique et érudite (p 63 : « Voici le temple d’Horus. » etc) qui m’est largement passée au-dessus (« Figure inexpressive de la vieille Egypte. Dieu de sable et de pierre. Masse énorme. Bégude. Tarasque. Bàou. On ne sait quel sens te donner, si tu fus la grande chose obscure, Orion, Cocyte, dieu du silence, âme morte, pétrifiée. ») en me donnant la sensation que l’auteur se regardait écrire. Tout cela pour dire que ce mélange de registres dans les styles adoptés ne m’a pas convaincue, pas plus que, sur presque deux pages (p 144) la longue description d’une épée (à nouveau l’impression que l’auteur voulait exploiter le matériau recueilli).

Si je n’ai pas été emportée par ma lecture tant ce que je viens d’évoquer m’a agacée ou pesé, je reconnais volontiers le talent de l’auteur pour peindre des scènes fortes (le pillage de la Folie Titon, au début, en est une parfaite illustration) et j’ai vu en filigrane l’œuvre que j’aurais aimé lire, immense fresque populaire pleine de bruit et de fureur. De fait, « 14 juillet » offre une description intéressante car très documentée de ce qui s’est joué ce jour-là. Mais elle aurait, à mon sens, gagné en efficacité et en vérité si l’auteur avait réussi à conjuguer fougue et sobriété dans l’écriture de son récit et s’il s’était mis de côté pour lui offrir la première place.

J'ai aimé un peu« 14 juillet », Eric VUILLARD
Editions Actes Sud (200 p)
Paru en août 2016

Et pour nuancer mon avis, je vous invite à lire ceux, enthousiastes, de : Sandrine, Delphine-Olympe, Jostein, Clara, Keisha, Dasola .
Mic Mélo a aimé aussi mais émet quelques réserves.


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« Le dernier des nôtres », Adélaïde de CLERMONT-TONNERRE

dernier-des-notresDans le New York effervescent des années 70, Werner Zilch, jeune géant blond aux yeux bleus, croque la vie et les femmes avec enthousiasme, en même temps que, avec son associé Marcus, il monte ce qu’il espère être les prémices d’un empire immobilier en construisant des gratte-ciel. Mais le jour où il croise Rebecca, son cœur jusque-là à prendre marque le pas. Il n’hésite pas à emboutir sa voiture pour la revoir, décrète en moins de 24 H qu’elle est LFDMV (la femme de (s)a vie) et entreprend de conquérir la belle. Ce qu’il est alors loin d’imaginer, c’est que cette rencontre fera dramatiquement remonter à la surface un passé dont lui, l’enfant adopté à l’âge de trois ans, ignore tout, excepté le nom qui lui avait été donné…

Si vous cherchez un page turner romanesque à souhait pour quelques heures de lecture agréables, « Le dernier des nôtres » est pour vous ! Ce qui se passe à New York en 1969 est narré par notre héros, Werner, jeune homme un peu brut de décoffrage mais d’un naturel fort sympathique (lui et son gros chien Shakespeare font la paire, du genre attachant tous les deux) et qui a la bonne idée d’être accompagné d’un ami plus tempéré que lui, Marcus. Son histoire alterne avec une autre, qui nous ramène 24 ans en arrière en Allemagne, au moment de sa naissance. Comment les deux récits se rejoindront-ils ? Voilà, bien sûr, ce qui constitue le moteur du livre.
Le contexte des deux époques est brossé de manière efficace : d’un côté, le New York du flower power ; de l’autre, l’Allemagne de 1945, avec Dresde anéantie sous les bombes, la débâcle et ce qu’il advient des scientifiques nazis faisant partie du projet V2. Le rythme est enlevé et l’auteur nous entraîne sans difficulté sur les chemins semés de péripéties qu’elle a tracés. La comédie romantique initiale s’assombrit quand les atrocités du passé rejaillissent sur le présent et le lecteur se demande ce qu’il va advenir de la love story Werner-Rebecca.

Un roman que je verrais bien décliné en film, d’ailleurs je décerne d’ores et déjà les prix :
– du meilleur premier rendez-vous à celui mis en scène par Werner, spectaculaire à souhait
– du meilleur personnage secondaire à Loren, la sœur cadette de Werner, dont j’ai aimé les réactions entières et le parcours très en prise sur son époque (prix à partager avec le chien Shakespeare, mais j’ai déjà parlé de lui)
– du meilleur décor pour le Sandmanor, demeure de rêve sur la côte des Hamptons (je veux la même !)

J'ai bien aimé !« Le dernier des nôtres », Adélaïde de CLERMONT-TONNERRE
Editions Grasset (496 p)
Lu en numérique via NetGalley


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« Un travail comme un autre », Virginia REEVES

travail-comme-un-autreQuatrième de couverture :
« On naît avec quelque chose dans les veines, pour mon père, c’était le charbon, pour Marie, c’est la ferme, pour moi un puissant courant électrique. »

Roscoe T Martin est fasciné par cette force plus vaste que tout, plus grande que lui, qui se propage avec le nouveau siècle : l’électricité. Il s’y consacre, en fait son métier. Un travail auquel il doit pourtant renoncer lorsque Marie, sa femme, hérite de l’exploitation familiale. Année après année, la terre les trahit. Pour éviter la faillite, Roscoe a soudain l’idée de détourner une ligne électrique de l’Alabama Power. L’escroquerie fonctionne à merveille, jusqu’au jour où son branchement sauvage coûte la vie à un employé de la compagnie…

Le roman se situe après l’accident évoqué ci-dessus : Roscoe est incarcéré dans la prison de Kilby et les chapitres consacrés à la vie qu’il y mène alternent avec ceux retraçant le temps passé à la ferme. Dans les deux cas, l’évocation est saisissante, on est en empathie avec Roscoe dont on partage les déboires et encore le mot est faible pour ce qui concerne la prison, établissement qui se veut modèle pour l’époque mais où le sort semblera s’acharner contre lui.
Virginia Reeves signe là un premier roman, sombre (mais pas que) qui m’a embarquée tant son écriture m’a projetée dans les scènes évoquées. La personnalité de Roscoe est originale et fouillée, de même que ses relations avec sa femme Marie. Je m’inquiétais en me demandant si on allait rester jusqu’au bout dans la prison (Roscoe en a pris pour 20 ans) … mais tout ce que je peux vous dire sans divulgâcher, c’est que le virage pris dans la dernière partie du récit est aussi surprenant qu’intéressant.virginia-reeves
Un très bon moment de lecture.

J'ai beaucoup aimé !« Un travail comme un autre », Virginia REEVES
titre original Work Like Any Other (2016)
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Carine Chichereau
éditions Stock (344 p)
parution août 2016
lu en numérique via NetGalley

Les avis (tous positifs) de Cathulu, Micmelo et Clara

Et peut-être que je croiserai Virginia Reeves au Festival America !


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« Petit pays », Gaël FAYE

petit pays« Je pensais être exilé de mon pays. En revenant sur les traces de mon passé, j’ai compris que je l’étais de mon enfance. Ce qui me paraît bien plus cruel encore. »
Gabriel, la trentaine, né d’une mère rwandaise et d’un père français, a passé toute enfance au Burundi qu’il a dû quitter lorsque la guerre civile y a éclaté en 1993, alors qu’il était âgé de 11 ans. « Petit pays », roman de Gaël Faye fortement autobiographique, raconte ce temps préservé entouré de ses parents et de sa jeune sœur Ana. Dans la longue impasse où se tenait leur maison vivaient aussi les copains. Ils avaient les jeux et les occupations de leur âge, comme décrocher des mangues à l’aide de hautes perches pour les vendre ensuite. Même si ses parents étaient en train de se séparer, l’existence de Gaby était sereine. Son père veillait à les tenir éloignés, lui et sa sœur, de toute préoccupation politique, et les mots hutus et tutsis demeuraient pour eux une histoire de nez pas très claire (cf la scène inaugurale du roman, très drôle).
Puis ce fut le coup d’état et la guerre civile s’est déclarée dans le pays, touchant peu Gabriel, jusqu’à une bagarre dans la cour de récréation où les injures de « Sales Hutus » et « sales Tutsis » fusent :
« Cet après-midi-là, pour la première fois de ma vie, je suis entré dans la réalité profonde de ce pays. J’ai découvert l’antagonisme hutu et tutsi, infranchissable ligne de démarcation qui obligeait chacun à être d’un camp ou d’un autre. […] La guerre, sans qu’on lui demande, se charge toujours de nous trouver un ennemi. Moi qui souhaitais rester neutre, je n’ai pas pu. J’étais né avec cette histoire. Elle coulait en moi. Je lui appartenais. »
Gaby connaît la peur, se réfugie dans les livres (1) avant d’être contraint d’agir, pendant que sa mère part au Rwanda à la recherche de sa famille …
Evocation vivante et tendre d’une époque et d’un lieu révolus, où l’innocence (au sens propre du terme) d’un gamin lui permettait de seulement deviner sans s’en inquiéter les tensions sous-jacentes, « Petit pays » bascule, dans sa seconde partie, dans le temps du tragique. La plume de Gaël Faye excelle à nous plonger dans l’Afrique qu’il a connue et emportée avec lui. Un premier roman vibrant qui atteint son lecteur comme jamais.

Extraits :
(1) « Il m’arrivait parfois de traverser la rue, très rapidement, pour emprunter un nouveau livre à Mme Economopoulos. Puis je revenais aussitôt m’enfoncer dans le bunker de mon imaginaire. Dans mon lit, au fond de mes histoires, je cherchais d’autres réels plus supportables, et les livres, mes amis, repeignaient mes journées de lumière. Je me disais que la guerre finirait bien par passer, un jour, je lèverais les yeux de mes pages, je quitterais mon lit et ma chambre, et Maman serait de retour, dans sa belle robe fleurie, sa tête posée sur l’épaule de Papa, Ana dessinerait à nouveau des maisons en brique rouge avec des cheminées qui fument, des arbres fruitiers dans les jardins et de grands soleils brillants et les copains viendraient me chercher comme autrefois sur un radeau en tronc de bananier, naviguer jusqu’aux eaux turquoise du lac et finir la journée sur la plage, à rire et jouer comme des enfants. »

« Une chaîne d’infos en continu diffuse des images d’êtres humains fuyant la guerre. J’observe leurs embarcations de fortune accoster sur le sol européen. Les enfants qui en sortent sont transis de froid, affamés, déshydratés. Ils jouent leur vie sur le terrain de la folie du monde. Je les regarde, conforablement installé là, dans la tribune présidentielle, un whisky à la main. L’opinon publique pensera qu’ils ont fui l’enfer pour trouver l’Eldorado. Foutaises ! On ne dira rien du pays en eux. La poésie n’est pas de l’information. Pourtant, c’est la seule chose qu’un être humain retiendra de son passage sur terre. Je détourne le regard de ces images, elles disent le réel, pas la vérité. »

J'ai beaucoup aimé !« Petit pays », Gaël FAYE
éditions Grasset ( 224 p)
paru en août 2016
lu en numérique via NetGalley


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« L’enfant qui mesurait le monde », Metin ARDITI

enfant qui mesurait le mondeEliot Peters, qui fut architecte aux Etats-Unis, a rejoint douze ans plus tôt l’île de Kalamaki, où sa fille Dickie avait trouvé la mort. Il y a renoué avec ses racines grecques, tout en poursuivant le travail entrepris par Dickie. Il aide aussi Maraki, sa voisine qui peine à joindre les deux bouts grâce au seul produit de sa pêche, à élever Yannis : rétif aux contacts et impossible à scolariser, l’enfant entretient un rapport étroit avec les chiffres, qu’il mémorise à l’envi et à l’aune desquels il mesure l’équilibre du monde.
Cet équilibre est, pour lui, mis en péril lorsqu’une société d’investissement immobilier propose au maire de l’île de construire, dans une superbe petite baie restée sauvage, un important complexe hôtelier doublé d’une marina. Le projet a de quoi séduire les habitants, que la crise n’a pas épargnés et, dans un premier temps, semble faire l’objet d’un consensus. Jusqu’à ce que des lettres anonymes le concernant soient adressées à la presse locale …

« L’enfant qui mesurait le monde », c’est d’abord la chronique d’une île où tout le monde se connaît depuis toujours. Le récit se focalise sur Maraki, Yannis et Eliot, chacun luttant, à sa façon, pour vivre malgré tout, au-delà des difficultés qui sont les siennes. Le rythme rassurant du quotidien et la beauté des paysages adoucissent l’amertume. Divers personnages gravitent autour de l’attachant trio, témoins de l’irruption du monde extérieur sur l’île : un promoteur, une journaliste, des ministres. La narration, alerte, n’hésite pas à jouer avec bonheur sur le registre de l’humour, preuve qu’on peut user de légèreté pour parler de sujets graves. On suit les aventures de tout ce petit monde avec intérêt, curieux de savoir si l’hôtel verra ou non le jour, si Yannis devra continuer à réaliser quotidiennement les dizaines de pliages nécessaires à son sens pour restaurer l’équilibre des choses. De fait, celles-ci évolueront et pas forcément de la manière à laquelle on s’attendait.
Un petit roman sensible et intelligent.

J'ai beaucoup aimé !« L’enfant qui mesurait le monde », Metin ARDITI
éditions Grasset (304 p)
paru en août 2016
lu en numérique via NetGalley


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« Avant que tout se brise », Megan ABBOTT

avant que tout se briseChez les Knox, tout tourne depuis longtemps autour de la fille aînée, Devon, petit prodige de la gymnastique âgée de presque seize ans et à laquelle on promet un avenir olympique. Mais lorsque Ryan, le beau jeune homme à tout faire du gymnase meurt, victime d’un chauffard qui l’a fauché sur le bord de la route, l’équilibre familial autant que celui de toute l’organisation parents-coach du club des BelStars vacille soudain …

Dans la veine des romans mettant en scène des adolescents brillants, reflets du rêve américain mais en réalité plus opaques qu’il n’y paraît, en particulier aux yeux de leurs-parents-qui-croient-les-connaître, « Avant que tout se brise » m’a, je l’avoue, donné en cours de lecture une petite impression de déjà-lu. Malgré tout, j’ai lu le roman très rapidement, curieuse de savoir de quoi il retournait.
J’étais aussi intéressée par l’environnement évoqué. Le quotidien et le milieu des jeunes gymnastes sont décrits d’une manière fouillée (et ils ne font pas envie) : l’investissement personnel et financier des parents (ceux de Devon sont endettés car les inscriptions au club et aux compétitions leur coûtent une fortune) est impressionnant, autant que les heures de travail acharné et dangereux que les fillettes et adolescentes imposent à leurs corps à la croissance suspendue.
On se focalise sur le fonctionnement d’un couple, celui des Knox, marqué par un événement de l’enfance de Devon (sur lequel la narration reviendra à un moment d’une manière assez saisissante) et qui s’est tout entier construit autour de cet enfant et des espoirs qu’elle a fait naître. Katie, l’épouse, est au centre du récit : c’est sa perception qui domine, au lecteur de faire le tri et de découvrir (ou pas) la vérité avant elle. Le petit dernier de la famille, Drew, a été entraîné dans le sillage tracé par Devon et le développement de l’histoire lui accordera une place spéciale, que j’ai appréciée. La dernière partie du roman, enfin, m’a surprise (même si, là aussi, quelque chose m’a rappelé une lecture de ces dernières années (c’est ça, quand on lit trop 😉 ).

« Avant que tout se brise » est un roman qui ne m’a pas totalement convaincue, notamment parce que tout y est un peu trop appuyé à mon goût, mais j’ai aimé l’atmosphère trouble dans laquelle il nous plonge. Il m’a permis de découvrir Megan Abbott, auteur repérée mais pas encore lue jusqu’à présent.

J'ai aimé un peu« Avant que tout se brise », Megan ABBOTTAbbott
titre original You Will Know Me (2016)
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch
éditions du Masque (336 p)
paru en août 2016

lu en numérique via NetGalley