Sur mes brizées

Où il est, surtout, question de livres !


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« La langue des oiseaux », Claudie HUNZINGER

langue des oiseauxEn rupture de ban, une femme écrivain part s’installer pour un an seule dans une cabane au milieu de la forêt. Avec Emily Dickinson, des livres chinois à traduire, une paire du jumelles pour observer les oiseaux et aussi un ordinateur connecté à internet.
C’est l’histoire de cette femme (l’auteur ?) mais aussi de sa relation avec Kat-Epadô, une Japonaise qui vend sur ebay des vêtements de la ligne « Comme des garçons » : chacun est présenté au travers d’un texte qui est à lui seul un petit poème en prose. La narratrice commande un des vêtements puis entame une correspondance avec Kat-Epadô …

Cela faisait quelque temps que j’avais repéré Claudie Hunziger sur les blogs, mais je n’arrivais pas à me décider à lire « la Survivance », pas sûre que ce récit soit pour moi.
Le doute n’a pas été de mise, en revanche, dès les premières pages de « La langue des oiseaux » : il m’a semblé que ce livre allait être une (très belle) rencontre et ce fut le cas. Tout m’a plu dans ce court roman (s’inspirant en bonne partie de la vie de l’auteur, Aifelle donnait ce lien à la fin de son billet, j’y ai juste jeté un œil parce que les textes de Kat-Epadô me semblaient trop vrais pour pouvoir avoir été inventés, mais je n’ai pas cherché à démêler plus avant le réel du fictif). A la fois la situation dans laquelle l’auteur s’inscrit volontairement et ses motivations profondes, sa manière de la vivre, intensément, et la langue qu’elle utilise pour partager ce qu’elle vit. Je lisais ce livre, j’essayais de prendre mon temps pour en savourer l’écriture mais j’aillais quand même un peu trop vite, curieuse de l’étrange histoire de Kat-Epadô et des liens que la narratrice nouait avec la jeune femme, me demandant ce que l’auteur allait pouvoir faire de cette relation improbable, sachant déjà qu’elle avait commencé à en tirer un livre (écrivain se nourrissant de l’autre, quelque mauvaise conscience qu’il en ait). Et j’ai aimé ce qu’elle en a fait.

Un moment de lecture rare !

Extrait :

« Après la neige, on annonçait du vent. Il s’était levé. Ma première nuit là-bas, la tempête y allait. Je me sentais de son côté, hargneuse. Parfois, j’aurais pu tout insulter, saccager, détruire, pour que tout renaisse autrement. Cela faisait trop longtemps que nous suivions lâchement notre ruine, le soir, aux actualités, tandis que des pans entiers de la banquise se détachaient en direct sous nos yeux, charriant nos dernières ourses blanches. Nos dernières illusions. Mais la plupart du temps je n’éprouvais qu’une sorte d’amertume désolée : j’avais revu mes aspirations à la baisse ; j’étais entrée dans le rang. Il fallait gagner ma vie. Comment avais-je pu en ressortir ? C’était fait. Pour une année au moins. »

Marquant !« La langue des oiseaux », Claudie HUNZINGER
Editions Grasset (261 p)
Paru en septembre 2014


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« Et rien d’autre », James SALTER

rien d'autre James SalterAu lendemain de la seconde guerre mondiale, où il a servi dans la marine, Philip Bowman rejoint l’université de Harvard. Il y étudie la littérature élisabéthaine puis s’oriente brièvement vers le journalisme, avant d’aborder le métier de l’édition.
Bowman découvre ce milieu qui va devenir le sien, en même temps qu’il tombe amoureux de la jeune et belle Vivian Amussen, dont la très distinguée famille ne l’accueille pas à bras ouverts …

Voilà plus de quinze jours que j’ai achevé la lecture de ce roman, pour lequel j’aurais simplement pu dire « ça, c’est fait ! », tant il m’a semblé regarder un grand film en technicolor dont rien ou presque ne m’aura marquée. J’ai mis un point d’honneur à le lire in extenso (bon, il se laissait facilement lire), car j’avais vu des éloges dithyrambiques à son sujet dans la presse et, comme j’avais déjà repéré l’auteur sans m’être jusque-là décidée pour aucun de ses romans, j’ai pensé que celui-ci pouvait être le bon.
La vie de Bowman s’est donc écoulée devant mes yeux, ce n’était pas déplaisant mais je me suis toujours sentie à distance, peut-être parce que l’auteur, même lorsqu’il évoque les quelques tourments occasionnels de son héros, s’en tient à une peinture aux couleurs pas trop vives, il n’y a pas grand-chose qui dépasse dans tout ça. Le récit est en outre parsemé de  parenthèses, de taille variable, où nous est donné un aperçu de la vie des gens que Bowman croise, si bien qu’on a parfois l’impression d’une conversation un peu plate émaillée d’anecdotes, intéressantes ou pas, sur les uns et les autres. Mais c’est sans doute cela, une vie, « Et rien d’autre » ?
A un moment de ma lecture, je me suis soudain dit que James Salter devait avoir à peu près l’âge qu’aurait eu Richard Yates, dont j’avais tant aimé « La fenêtre panoramique » (qui se déroule aussi dans l’après-guerre) et, vérification faite, Yates est effectivement né un an seulement après lui. Mais alors que, chez Yates, je sentais les contours de leur vie accrocher les personnages, j’ai eu chez Salter une impression de fondu-enchaîné sans guère d’aspérité.

Conclusion : je lirai sûrement d’autres œuvres de Yates … mais pour James Salter, on va dire que c’est bon !

J'ai aimé un peu« Et rien d’autre », James SALTER
Titre original All That Is
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marc Amfreville
Editions de l’Olivier (365 p)
Paru en août 2014

L’avis de Tasha


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« Les singuliers », Anne PERCIN

singuliersEn août 1888, le jeune peintre belge Hugo Boch décide de rallier Pont-Aven, petit village breton vers lequel convergent de nombreux artistes du moment. Il espère y faire le point sur sa propre vocation. Il a en outre apporté son matériel photographique, car la photo est un domaine qui l’intéresse de plus en plus.
Dans ses lettres à sa cousine Hazel et à son ami Tobias, Hugo raconte sa découverte de Pont-Aven, comment il y fait la connaissance de Gauguin, mais confie aussi ses propres interrogations sur son art. Comme lui, Hazel et Tobias sont peintres. Hazel étudie à Paris. Aux premières loges pour observer le milieu artistique de la capitale, elle témoigne dans ses réponses à Hugo de son effervescence, autant que de la difficulté à s’y faire une place en tant que femme. Tobias quant à lui, resté en Belgique, ne peut peindre que dans les laps de temps que lui laissent ses terribles crises de migraine. Il cherche une manière de s’exprimer qui lui soit propre et s’en ouvre à Hugo.

Portraits de trois jeunes gens, aussi passionnés que leur époque à la croisée des courants artistiques (Pointillistes, Impressionnistes, Synthétistes, Symbolistes, Naturalistes, Nabis …), où l’on s’enthousiasme ou s’indigne au vu de certaines toiles, exposées à l’occasion de salons très courus, en France ou en Belgique.

Quel bonheur que ce roman épistolaire qui vous emmène derechef à Pont-Aven et c’est comme si vous y étiez, lorsque Hugo, après avoir décrit le paysage à Hazel, poursuit :
« Comme tu vois, c’est pittoresque au vrai sens du terme : tout y fait sujet de tableau.
On croise des Bretons au teint brun, aux cheveux rouges, qui portent le costume du pays et s’adossent aux portes, les mains dans les poches, fumant leur pipe en bruyère, et font des modèles si complaisants que ce serait un crime de ne pas planter son chevalet. […] C’est bourré d’Américains et d’Anglais, à tel point que les cartes de restaurant sont écrites dans leur langue. Ils viennent ici pour finir leurs études, comme on irait à Rome pour copier l’Antique ou à Barbizon pour imiter Corot. »
Moi qui avais entendu parler de « l’école de Pont-Aven » mais sans vraiment savoir ce que cela recouvrait (avec ce drôle d’usage du terme « école », qu’on retrouve pour Barbizon, alors qu’il ne s’agit pas d’une école mais d’un courant et encore, peut-on parler d’un courant quand Gauguin n’appartient à aucun ?), j’ai beaucoup apprécié cette immersion bien plus vivante et intéressante qu’une notice encyclopédique.

Vivant est d’ailleurs le qualificatif qui convient le mieux à ce livre, où les personnalités (toutes attachantes) apparaissent clairement au fil de leurs lettres enlevées et sensibles : Hugo, avec ses doutes et sa tendance mélancolique, Tobias le tourmenté et la pétillante et spontanée Hazel (qui m’a fait rire avec son affaire de nu masculin). C’est grâce à eux que l’on peut percevoir cette fin du 19ème siècle (en dehors de la peinture, on entend aussi parler de Jack l’Eventreur, dont la sinistre réputation franchit la Manche, de la construction de la tour Eiffel et on fait même un petit tour à l’Exposition Universelle, preuve que c’était vraiment un roman pour moi !), sans que jamais cela ne vire au procédé. Nos trois jeunes gens sont les héros à part entière de leur(s) histoire(s) parfois mêlées, quand bien même l’histoire (essentiellement artistique) de leur époque voudrait parfois leur voler la vedette.

Car s’il n’écrit pas (ou alors que très occasionnellement), le personnage de Gauguin est, par exemple, bien présent dans le roman et quelle présence ! J’ignorais tout de l’homme et ce que j’en ai aperçu ici est venu éclairer l’œuvre. Qui dit Gauguin dit Van Gogh, qu’aucun des héros ne croisera mais dont il sera pourtant très souvent question. Beaucoup d’autres peintres traversent le récit, en premier lieu ceux qui sont allés à Pont-Aven mais on marchera aussi avec Toulouse-Lautrec dans les rues de Montmartre. Et pour ceux qui, comme ce fut mon cas, s’inquièteraient de ne savoir distinguer les personnages inventés des réels (faute de (re)connaître tous les noms, quand ils ne sont pas célèbres comme ceux que j’ai cités : Charles Filiger ou Paul Sérusier, par exemple, ne me disaient rien), qu’ils se rassurent : seuls nos trois épistoliers sont des êtres de fiction, tous les autres (y compris Anna Boch, présentée comme la cousine de Hugo et Hazel ou encore Miss Klumpke, dont Hazel partage l’atelier) ont bien existé.

Mêlant avec talent l’intime et l’historique, « Les singuliers » évoque les peintres d’une époque mais aussi les tumultueuses controverses que leurs œuvres pouvaient susciter, tout en questionnant le geste artistique et ce que signifie être peintre, interrogations intemporelles.
Un roman qui m’a emballée !

Marquant !« Les singuliers », Anne PERCIN
Editions du Rouergue – collection la brune (386 p)
Paru en août 2014

tous les livres sur Babelio.com


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« Les derniers jours du paradis », Robert Charles WILSON

derniers jours du paradisQuatrième de couverture :

Alors que l’Amérique se prépare à fêter les cent ans de l’Armistice de 1914, un siècle de paix mondiale, d’avancées sociales et de prospérité, Cassie n’arrive pas à dormir. Au milieu de la nuit, elle se lève et va regarder par la fenêtre. Elle remarque alors dans la rue un homme étrange qui l’observe longtemps, traverse la chaussée … et se fait écraser par un chauffard. L’état du cadavre confirme ses craintes : la victime n’est pas un homme mais un des simulacres de l’Hypercolonie, sans doute venu pour les tuer, son petit frère et elle. Encore traumatisée par l’assassinat de ses parents, victimes sept ans plus tôt des simulacres, Cassie n’a pas d’autre solution que de fuir. L’Hypercolonie est repartie en guerre contre tous ceux qui savent que la Terre de 2014 est un paradis truqué.

Grosse déception avec ce dernier roman de Robert Charles Wilson, dont j’avais pourtant aimé « Spin », « Mysterium » et « A travers temps » et sur lequel je me suis précipitée dès qu’il a été disponible en bibliothèque (sinon je l’aurais acheté, pour vous dire à quel point j’étais motivée) ! Déjà, en voyant l’importance que prenait Cassie, 18 ans, j’ai eu l’impression que j’avais affaire à un roman Young Adult, ce à quoi je ne m’attendais pas. Mais après tout, pourquoi pas, s’il s’était révélé aussi passionnant que je l’escomptais. Malheureusement, ce fut loin d’être le cas ! Le livre s’est avéré un long road-movie (à deux voies, puisqu’on suit d’un côté Cassie et Cie, de l’autre un couple adulte, celui de son oncle et de sa tante) censé être palpitant mais dont les péripéties n’ont pas réussi à m’arracher de l’ornière d’ennui dans laquelle je me suis rapidement enlisée. Les 40 dernières pages sont quand même parvenues à me réveiller un peu, mais si peu.

Pourtant, le thème de l’Hypercolonie, organisme vivant composé de micro-créatures peuplant la radiosphère et veillant, grâce à sa capacité de contrôle des communications, à maintenir les humains loin des conflits pour assurer sa propre préservation, ne manque pas d’intérêt. Son utilisation permet en effet à l’auteur de nous présenter une vision uchronique de la terre, que l’on découvre au fil de la lecture, mais au travers de trop rares éléments. La nature des simulacres aussi est une bonne idée, mais tout cela n’est en réalité qu’assez peu exploité, au profit d’un récit d’aventures qui ne m’a pas (du tout) convaincue. Quant aux protagonistes, ils sont certes caractérisés, mais j’ai connu l’auteur meilleur dans l’analyse de ses personnages.
Bref, si vous souhaitez découvrir Robert Charles Wilson, ce n’est pas ce titre que je vous recommanderai !

J'ai aimé un peu« Les derniers jours du paradis », Robert Charles WILSON
Titre original Burning Paradise (2013)
Traduit de l’anglais (Canada) par Gilles Goullet
Editions Denoël – collection Lunes d’encre (342 p)
Paru en septembre 2014

D’autres avis (plus élogieux, mais chez eux l’ennui n’a pas frappé, heureux lecteurs !) du côté de : SBM, Efelle, Julien le Naufragé , Lohrkan, Gromovar
Aaliz, en revanche, n’a pas aimé (et sa critique est très argumentée). Miss Léo n’a pas été convaincue non plus.


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« Fleur et sang », François VALLEJO

fleur et sangAu 17ème siècle, le jeune Urbain apprend les métiers d’apothicaire et de chirurgien auprès de son père, Maître Delatour. Le seigneur des lieux, Monsieur de Montchevreüil, n’est pas leur patient le plus facile, qui souffre de la douloureuse maladie de la pierre. Quant à sa fille, la revêche demoiselle de Montchevreüil, elle parcourt leurs terres à cheval avec ses deux lévriers, revêtue de son habit d’homme, sans égards pour les récoltes et les gens. La situation devient d’autant plus tendue que son père décide de partir prendre les eaux au loin et la laisse seule en charge du domaine …
De nos jours, Etienne Delatour, brillant chirurgien du cœur, voit sa réputation mise en question. Il revient sur ses jeunes années, époque où il fit la connaissance de la surprenante et imprévisible Isabelle de Saint-Aubin …

Deux histoires dont les fils se croisent, chacune en résonance avec l’autre.

Voilà un roman qui m’a tout d’abord bien accrochée mais autant, sur la distance, le récit du 17ème siècle a continué à m’intéresser (même si je l’ai quand même trouvé un peu long), autant l’actuel, après ses prémisses prometteuses, a fini par me lasser. Pourtant le roman présente nombre de qualités, à commencer par l’écriture, ma préférence allant là aussi à celle se coulant avec talent dans le style du 17ème siècle. Sa construction alternée est efficace et les échos d’une histoire à l’autres ingénieusement amenés. Il n’empêche que je suis restée à distance (et j’aurais peut-être abandonné le roman s’il n’avait pas été sélectionné pour le prix des lecteurs Escale du livre 2015), surtout du récit contemporain, une fois effectué le retour en arrière sur la jeunesse du chirurgien.
Bref, un bilan en demi-teinte pour un livre dont j’étais persuadée, compte tenu des avis recueillis (dans la presse et auprès des bibliothécaires), qu’il allait beaucoup me plaire (et que j’avais aussi imaginé un peu différent, avec un niveau de fantastique sous-jacent davantage développé …).

J'ai aimé un peu« Fleur et sang », François VALLEJOSélectionné pour le prix des lecteurs Escale du livre 2015
Editions Viviane Hamy (259 p)
Paru en août 2014

L’avis de Delphine (avec laquelle ça n’a pas vraiment « fonctionné » non plus).


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« La Femme d’En Haut », Claire MESSUD

femme d'en haut

A 37 ans, Nora Eldrige a tout de ce qu’elle appelle « La Femme d’En Haut », celle dont la vie est en retrait par rapport aux autres, un rouage fonctionnel de la société qu’on remarque à peine, pourtant c’est encore une belle femme. Institutrice appréciée de ses élèves à l’école Appleton de Cambridge, Massachussets, célibataire et sans enfants, elle s’est dévouée au chevet de sa mère durant sa longue maladie et s’occupe maintenant de son père. C’est aussi une artiste, mais uniquement à ses moments perdus car on ne la connaît pas dans ce domaine.
L’arrivée du jeune Reza Shahid dans sa classe bouleverse l’équilibre sans doute précaire de son existence. Car dans le sillage de ce bel enfant attachant, il y a sa mère, Sirena, artiste montante qui propose à Nora de partager avec elle la location d’un atelier. Nora y poursuit ses propres travaux et se passionne pour Sirena autant que pour la réalisation du Pays des Merveilles à laquelle celle-ci s’est attelée.

Quatre ans après, c’est une Nora très en colère qui se présente au lecteur dans les premières pages du roman, avant d’entamer ce retour en arrière pour lui raconter l’histoire en détail …

Les premières pages du roman auraient pu m’arrêter car j’avais du mal à comprendre la rage de Nora, après tout, personne ne lui avait imposé l’existence qu’elle menait. J’ai mis ma réticence de côté, parce qu’il m’est apparu que quelque chose avait dû la faire sortir de ses gonds et que je finirais par le découvrir (ce sera le cas et la boucle sera bouclée en fin de roman, et de quelle manière !). Et puis j’avais trop aimé « Les enfants de l’empereur » pour ne pas avoir confiance dans le talent de Claire Messud, alors je l’ai suivie et bon sang, je ne l’ai pas regretté !
Nora apostrophe régulièrement le lecteur, le prend à partie au fur et à mesure qu’elle lui expose ce qu’elle a vécu et j’ai été embarquée dans ce récit où l’écriture est toujours à la hauteur pour nous amener au plus près du personnage principal et de ce qui l’agite. Plongée dans l’existence de Nora, j’ai certes reconnu au passage des choses qui pouvaient m’être familières mais ce n’était pas le plus important. J’ai surtout été passionnée par ce qui lui arrivait et sa manière de l’appréhender, la fougue qui couve en elle et l’habite lorsqu’elle aborde des êtres ou des choses nouvelles, son désir ardent de sortir de sa routine pour, enfin, se sentir profondément elle-même. Tous ces mouvements intérieurs s’intègrent dans une histoire où chaque personnage joue sa propre partition (y compris Skandar, le mari de Sirena, d’origine libanaise), intégrée aux tumultes de son époque. Car si les considérations et interrogations plus que pertinentes sur l’art contemporain occupent une place de choix dans le roman, il y est aussi question de l’attitude des Etats-Unis face au reste du monde, les pays du Moyen-Orient notamment.

Un roman plein d’intelligence, de profondeur mais aussi de flamme, à l’image de son personnage central, une réussite !

J'ai beaucoup aimé !« La Femme d’En Haut », Claire MESSUD
Titre original The Woman Upstairs (2013)
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par France Camus-Pichon
Editions Gallimard (373 p)
Paru en septembre 2014

L’avis de Cathulu.


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« Le Complexe d’Eden Bellwether », Benjamin WOOD

edenA Cambridge, le jeune Oscar fait la connaissance de la belle Iris Bellwheter et de son frère aîné Eden, puis de leurs trois amis, tous étudiants issus de familles fortunées. Lui-même travaille comme aide-soignant dans une maison de retraite. Malgré tout, il ne tarde pas à être intégré dans le groupe, sur lequel Eden exerce une emprise manifeste. Prodigieusement intelligent et conscient de l’être au point de prendre son entourage de haut, musicien talentueux, il s’enflamme pour des sujets qui le passionnent voire l’obsèdent, comme le pouvoir littéralement hypnotique de la musique. Il n’hésite d’ailleurs pas à expérimenter celui-ci, en le conjuguant à une autre de ses aptitudes, un don tout ce qu’il y a de spécial …

Le roman s’ouvre sur un prélude qui nous projette brièvement dans le futur en annonçant la couleur, il va y avoir des morts ! Cette ombre fatidique pèse sur toutes les pages qui suivent car le lecteur a toujours deux questions présentes à l’esprit : quels seront ceux qui vont mourir ? et comment en arrivera-t-on là ?
Ceci pour vous dire que, curiosité aidant, je n’ai eu aucun mal à venir à bout de ce gros roman, de campus mais pas que, car Cambridge, les études et le King’s College ne sont pas les seuls à y être représentés. On fréquente aussi deux autres maisons importantes, la résidence pour personnes âgées où travaille Oscar et la demeure des Bellwheter, avec son presbytère au fond du jardin. L’atmosphère des lieux est particulièrement bien rendue (on se coule avec bonheur dans cette ambiance typiquement anglaise et quasi-intemporelle de Cambridge, pas sûr que les touristes sur place la ressentent mieux que nous !), autant que les relations d’Oscar avec son entourage. Il y a bien sûr ses patients, dont il s’occupe avec générosité. L’un d’eux en particulier, le Dr Paulsen, est plus proche de lui et lui prête des livres. Puis viennent Iris, Eden et les trois autres protagonistes, jeunes gens d’un milieu qui n’est pas le sien. Oscar est un personnage intelligent, de bonne volonté et attachant. On a plaisir à le suivre autant qu’à essayer de démêler avec lui les traits de la personnalité tellement hors du commun d’Eden qu’on peut s’interroger sur sa normalité.
Les événements consécutifs à l’exploitation qu’Eden fait de ses dons si particuliers s’enchaînent, certains troublants au point qu’on finit par ne plus trop savoir que croire … jusqu’au dénouement (qui dans un premier temps m’a un peu surprise mais, à la réflexion, il possède bien sa propre logique).

Un bon moment de lecture !

J'ai bien aimé !« Le Complexe d’Eden Bellwether », Benjamin WOOD
Titre original The Bellwheter Revivals (2012)
Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Renaud Morin
Editions Zulma (498 p)
Paru en août 2014

D’autres avis chez :  Cachou, Kathel, Papillon , Cuné


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« Autour du monde », Laurent MAUVIGNIER

Puvoirs_N° 119« Autour du monde », c’est là où nous conduit Laurent Mauvignier, au fil d’une série de récits, tous liés à la thématique du voyage et qui se déroulent environ dans le même temps, juste après le tsunami survenu le 11 mars 2011 au Japon, dans lequel s’inscrit la première histoire contée. Le passage d’un récit à l’autre s’opère en mode fondu-enchaîné (en quelques phrases on se coule d’une histoire à la suivante), avec insertion d’une nouvelle photo-vignette pour le formaliser.
Les séquences de vie très diverses dans lesquelles nous nous trouvons instantanément projetés sont fortes, souvent ce sont des moments-clés ou au moins intenses dans les parcours des individus évoqués. Les analyses des personnages s’avèrent fines et percutantes, sans parler de leur éventuelle capacité à nous renvoyer à nous-mêmes. Quant à l’écriture, elle est de haute volée, avec un art narratif qui joue à loisir sur l’anticipation des événements à venir, mis en parallèle avec le présent décrit. Bref, l’œuvre littéraire est d’une incontestable qualité.
Pourtant, je n’ai pas été captivée par ce livre, m’interrompant à la fin de chaque histoire et traînant à reprendre l’ouvrage (j’ai d’ailleurs lu « L’écrivain national » en chemin). Jusqu’à ce que je me décide, au bout d’une dizaine de jours et alors que je n’étais parvenue qu’à peu près à la moitié, à enfin ne plus le lâcher pour en venir à bout. Je me suis alors davantage sentie emportée par le souffle (dévastateur ?) du roman.
Un livre pour lequel je n’ai donc aucune critique objective à émettre, … mais entre lui et moi, la rencontre ne s’est faite qu’à moitié. J’avais pourtant très envie de le découvrir et je suis partie convaincue d’avance qu’il allait m’emballer, tant j’avais été marquée par le seul que j’aie lu de l’auteur, « Des hommes ». Après réflexion, je ne pense pas que mon manque d’adhésion soit lié au format, car j’ai déjà été conquise par un recueil de nouvelles, mais plutôt à la tonalité dramatique, voire tragique, de tous les récits proposés (à l’exception du deuxième), qui m’a rendu pesant, sur la durée, ce périple « Autour du monde ».

J'ai bien aimé !« Autour du monde », Laurent MAUVIGNIERSélectionné pour le prix des lecteurs Escale du livre 2015
Les éditions de minuit (384 p)
Paru en septembre 2014


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« L’écrivain national », Serge JONCOUR

écrivain nationalEn résidence pour un mois dans une petite ville située entre Nièvre et Morvan, l’écrivain-narrateur est à peine arrivé qu’il se sent happé par un fait divers criminel récent : il est en effet fasciné par la photographie de Dora, la jeune femme amie du principal suspect, qu’il a vue dans le journal et dès lors n’a de cesse de vouloir rencontrer. De quoi troubler le bon ordonnancement des activités programmées par le couple de libraires qui l’avait invité …

Serge Joncour, je le connaissais de nom, mais jusque-là aucun de ses titres ne m’avait tentée. Ce dernier, je l’ai trouvé sur le présentoir de la médiathèque et je l’ai emprunté par curiosité car j’en avais entendu dire du bien et aussi parce que le roman n’avait pas l’air de trop se prendre au sérieux. Comme je n’avais pas envie d’une lecture difficile, ça me convenait parfaitement.
Disons-le tout de suite : je n’ai pas regretté mon incursion !
Alors que je n’étais pas convaincue d’avance que le choix de l’écrivain comme héros du roman était judicieux (je soupçonne toujours cette option de trahir un manque criant d’inspiration), j’ai très vite constaté que le sujet était traité avec intelligence et humour (y compris dans le registre de l’autodérision), pour le plus grand bonheur du lecteur. Les scènes racontées (pot d’accueil, rencontre avec des lecteurs, atelier d’écriture …) sont plus vraies que nature et si le trait est parfois accentué (ce qui n’est pas certain), on s’en moque car satire et caricature contribuent à nous réjouir.

Le fil conducteur du récit, au-delà de ces anecdotes directement liées au statut d’écrivain, c’est le rapprochement que notre héros (j’ai failli mettre le mot entre guillemets) opère en direction de Dora. Là, j’avoue que j’attendais un peu l’auteur au tournant : il allait vers quoi, au juste, avec son personnage irrésistiblement attiré par un univers qui ne lui ressemble pas ou plus (il a connu des années de galère avant d’accéder à son statut d’écrivain) ? Je ne vous le dirai pas. Mais je n’ai eu aucun mal à le suivre (et n’ai pas été déçue par la fin) et le portrait de l’écrivain (assez attachant) qu’il nous dresse est subtil et cohérent jusqu’au bout. Ajoutons que celui-ci s’intègre dans une perspective plus large, celle de la communauté où le héros a atterri, en proie à des choix économiques et écologiques engageant son avenir.
Un dernier mot, enfin, pour souligner à quel point j’ai apprécié l’écriture de ce roman, ceci pour dire que je l’ai trouvé intéressant (en plus d’être souvent amusant) à plus d’un titre. Bref, un très bon moment de lecture !

Extraits :

« Je me sens toujours pleinement à l’aise dans une chambre d’hôtel. La chambre d’hôtel, c’est la sphère idéale, dégagée de toute histoire, de toute contrainte, de tout passé. La chambre d’hôtel, c’est le territoire parfait pour croire de nouveau en soi, avoir l’impression d’être neuf, réinventé. »

« Je roulai plus avant, le regard concentré sur les abords immédiats, et là d’un coup, au détour d’un virage, je fus soulevé par ce décor qui surgissait devant moi, saisi par cette masse verticale qui s’élevait en face, la forêt paraissait jaillir du sol comme un dragon se déploie pour se montrer féroce, une masse d’arbres géants qui rehaussaient furieusement le relief, j’en étais stupéfait, comme si jusque-là je n’avais fait que rouler à un étage inférieur de la Terre.
C’était donc ça la fameuse forêt que tous évoquaient avec retenue. La forêt, ici, ils en parlaient comme d’un littoral, une mer qui les encerclerait, une limite à partir de laquelle la terre s’arrêterait net pour laisser place à un élément autre, des milliers et des milliers d’hectares obscurs et vertigineux, un véritable océan vertical aux marées sournoises et aux tempêtes introverties. La forêt, on m’avait tout de suite prévenu de m’en méfier, du moins on m’avait recommandé de ne pas y aller seul, et surtout pas le soir. Sans doute qu’on cherchait à m’inoculer un peu de cette peur ancestrale qui sert à contenir les enfants, une peur probablement étayée par de vraies mésaventures. »

J'ai beaucoup aimé !« L’écrivain national », Serge JONCOUR
Editions Flammarion (390 p)
Paru en août 2014

Une interview du Figaro, découverte ultérieurement, où l’on voit bien comment le roman s’est nourri du vécu de l’auteur.

Les avis (tous positifs) de Sandrine, Cuné, Clara


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« Dans les yeux des autres », Geneviève BRISAC

J’interromps ma publication des billets relatifs aux romans lus dans le cadre du Prix Confidentielles (dont j’ai achevé la lecture + rédaction des critiques il y a 15 jours) pour vous parler du premier roman (de la rentrée littéraire) lu juste après cette série.

dans les yeux des autresBien des années plus tard, Anna Jacob parcourt ses anciens cahiers, à défaut de poursuivre son œuvre littéraire. L’écrivain qu’elle fut s’appelait Deborah Fox. Le procès que ses proches lui ont intenté, quand elle a exposé aux yeux des autres le quotidien de leur vie de combattants révolutionnaires, a signé son arrêt de mort.
Sans ressources, Anna a fini par retourner vivre auprès de sa sœur, Molly, devenue médecin, avec laquelle elle fit jadis ses premiers pas de militante. C’est à cette époque que toutes deux rencontrèrent Marek Meursault et aussi Boris …

De ce roman qui n’a rien de gai mais dont la vérité frappe, je retiendrai avant tout le brio de l’écriture, à la fois enlevée et réfléchie, et de la construction, ainsi que certaines images ou séquences marquantes (Boris rue Vauquelin et l’épisode des mains, Anna et les chaussures de Molly, entre autres) car emblématiques.
Pour revenir sur le parcours de quelques jeunes gens, militants convaincus au point de rejoindre l’Amérique du sud pour aider à la révolution, devenus maintenant des adultes d’âge mûr, l’auteur croise les fils narratifs, mêle présent et passé sans jamais perdre quiconque (grâce à ses titres de chapitres alertes et n’hésitant pas à situer les moments), alterne les points de vue, en usant toujours d’une écriture vive, directe et souvent piquante, mais aussi apte à décrire précisément les mouvements intimes de chacun. Loin d’occulter sa présence, elle l’intègre au récit au travers d’un « on » ou d’un « nous » qui s’adjoint le lecteur dans l’analyse de son propre exposé, commentant les gestes des personnages en s’approchant d’eux au plus près, au point de les sentir respirer, vibrer, douter, vivre en somme.

Un roman dont le fond sonne profondément juste et dont la forme m’a vivement impressionnée.

Extrait :

Si l’on scrutait l’âme d’Anna, on découvrirait la naïveté de celle qui n’a pas compris que le temps passe pour de bon, et l’optimisme terrifiant qui jette des êtres par-dessus les balustrades. On peut se demander ce qu’Anna espère. Sans attendre de réponse, car la plupart des espoirs sont sans nom.
Le soir venu, elle se rend à la fête. Elle porte une robe noire à col rond et à manches trois quarts, qui s’arrête à mi-mollets. Dessus, un collier d’ambre. En bas, des escarpins qui lui scient la base des orteils. Elle ressemble assez à l’idée que nous pouvons nous faire de la dignité blessée. Le plus dur est de ranimer ses yeux, elle les a regardés dans la glace, ils sont ternes et éteints, ses iris tilleul ont pris une couleur jaunâtre et boueuse, et le blanc de l’œil est un peu gris, elle compte sur le champagne et les sourires.

J'ai beaucoup aimé !« Dans les yeux des autres« , Geneviève BRISACDialogues Croisés
Editions de l’Olivier (306 p)
Paru en août 2014

L’avis de Cathulu.