Sur mes brizées

Où il est, surtout, question de livres !


13 Commentaires

« Les cygnes de la cinquième avenue », Melanie BENJAMIN

En 1975, Truman Capote publie dans le magazine Esquire une nouvelle intitulée « La Côte basque 1965 » (La Côte Basque est le nom d’un restaurant new-yorkais) qui fait scandale car il s’est servi, pour l’écrire, de ce qu’il connaissait des femmes de la haute société qu’il fréquentait, celles qu’il appelait ses cygnes. Dès lors, celles-ci lui battent froid et le bannissent définitivement de leur monde, y compris Babe Paley, icône de l’élégance (elle faisait la couverture des magazines de mode) et peut-être la seule amie qu’il ait eue.

J’avais entendu parler de cette anecdote littéraire en regardant, il y a peu, un documentaire consacré à Truman Capote (c’était après ma lecture de « De sang-froid »), où j’avais d’ailleurs trouvé l’auteur pour le moins détestable. La démarche de Mélanie Benjamin (expliquée dans la postface que j’ai lue avant de commencer le livre), consistant à revenir sur cet épisode en faisant œuvre de fiction à partir de la documentation qu’elle a épluchée, a éveillé ma curiosité car la personnalité de Capote m’intriguait.

Plongée dans un milieu privilégié, cible des paparazzi de l’époque, « Les cygnes de la cinquième avenue » réussit avec brio le pari toujours risqué de la biographie (ici partielle) romancée. Les situations et les dialogues y sont plus vrais que nature, on se représente parfaitement l’irruption de Truman Capote, en 1955 (il avait 31 ans) dans le cercle des cygnes, jeunes femmes aux maris richissimes qui prennent plaisir à prendre sous leurs ailes ce joli lutin atypique et terriblement distrayant, car c’est bien connu, les mondanités, ça lasse. Alors on l’invite partout, dans les demeures qu’on possède ici ou là ou en croisière sur les yachts, la mascotte de service, c’est lui. Les époux n’ont rien à craindre puisqu’il est homosexuel et vont même jusqu’à partager l’engouement de leurs femmes pour ses facéties et sa mordante langue de vipère.

Babe Paley entourée de son mari et de Truman Capote (1960)

Truman se lie en particulier à Babe Paley, épouse d’un milliardaire qui l’arbore comme l’une de ses plus belles possessions mais ne s’intéresse pas à elle, malgré le soin qu’elle apporte à faire de son quotidien une source permanente de satisfactions. Babe et Truman se découvrent âmes sœurs et l’auteur dépeint à merveille la rencontre de ces deux êtres secrètement blessés, qui se rejoignent au-delà des apparences.

Tableau vivant et coloré d’une catégorie sociale très particulière que l’auteur parvient à rendre digne de notre intérêt (enfin au moins du mien), « Les cygnes de la cinquième avenue » dresse le portrait d’un Truman Capote espiègle et cancanier et apprécié comme tel, qui se délecte d’être parvenu dans des sphères dont il n’est pas issu, une revanche pour ses origines modestes. On suit en filigrane son parcours d’écrivain, qui sera à jamais marqué par la rédaction de « De sang-froid ». Après une œuvre d’une telle ampleur, dont la lente venue au jour l’aura usé (il lui a fallu attendre l’exécution des deux protagonistes du drame pour pouvoir la publier), il aura définitivement changé, tant psychologiquement (difficile de créer quelque chose d’une envergure similaire, qui a en outre un retentissement phénoménal sur sa notoriété déjà acquise) que physiquement : le séduisant petit jeune homme a cédé la place à un personnage ventripotent qui s’adonne à la boisson du matin au soir.

Extrait :
Babe – qui permettait rarement que quiconque entre dans sa chambre – sourit, tapota le dessus de lit et se retrouva , étonnée, assise jambes croisées près de Truman, qui la regardait avec inquiétude, de ses grands yeux bleus innocents. Et, comme la plupart des gens qui le rencontraient pour la première fois, elle en conclut que, par instants, il ressemblait à un enfant. Un enfant qui avait besoin d’être réconforté et protégé contre les aléas et la cruauté du monde extérieur. Elle se surprit à se confier comme elle ne l’avait encore jamais fait, pas même avec ses deux sœurs quand elle vivait à Boston.
[…]
« Ma mère s’est suicidée », dit Truman à Babe. Ses yeux étaient secs et son regard d’une clarté terrifiante. « Elle a avalé de l’alcool et des médicaments. Elle avait déjà essayé et s’était dégonflée au dernier moment. Mais pas cette fois. Tu comprends, le vieux Capote avait perdu tout son fric. Elle n’avait plus rien – elle était redevenue Lillie Mae, et non plus la séduisante et élégante Nina Capote. Et elle ne pouvait pas le supporter. Elle ne pouvait pas me supporter, moi. »

« Les cygnes de la cinquième avenue », Melanie BENJAMIN
Titre original The Swans of Fifth Avenue (2016)
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christelle Gaillard-Paris
Editions Albin Michel (423 p)
Paru en avril 2017

Les deux bouquineuses ont aimé aussi.


25 Commentaires

« Les Garçons de l’été », Rebecca LIGHIERI

garcons-de-leteNe vous y fiez pas : sous cette couverture claire se déroule un roman sombre à souhait, un roman comme je les aime, français mais qui m’a rappelé ses confrères américains (avec un petit côté « Il faut qu’on parle de Kevin ») tant l’histoire y est forte et bien menée. Sombre, donc, et pourtant ce n’est pas le soleil qui lui fait défaut, aussi bien celui des plages de Biarritz et Hossegor que celui des côtes réunionnaises.
La Réunion (avec quelques pages superbes de randonnée dans les terres), c’est là que tout commence ou plutôt que tout semble finir pour Thadée, 20 ans, jeune homme aux allures de demi-dieu venu se frotter aux vagues locales. Mais les requins s’intéressent de près aux surfeurs et Thadée rentre en France avec une jambe en moins …

J’ai plongé dans « Les Garçons de l’été » et les vagues ne m’ont pas lâchée ! Je n’avais pas du tout entendu parler de ce livre, paru en janvier, avant que ma bibliothèque ne le commande, mais le thème (un peu glauque, ce qui n’était pas pour me déplaire) ne pouvait qu’interpeller une presque Hossegorienne comme moi.surfrd
De surf, il sera souvent question au fil des pages (de quoi constater que mon vocabulaire gagnerait à être encore enrichi dans ce domaine), puisque Thadée aussi bien que son cadet d’un an, Zach, lui vouent la même passion. Mais c’est la famille qui est au cœur du roman, avec des personnages qu’on n’oubliera pas, de même que quelques autres gravitant dans leur orbite (je pense en particulier à Cindy, l’amie de Zach). Mylène, la mère, est en adoration devant les deux magnifiques jeunes hommes qu’elle a engendrés. Jérôme, le père, leur a servi de coach sportif durant toute leur enfance. Ysé, la benjamine de dix ans, indépendante et originale, vit sa petite vie avec eux mais un peu à la marge. De chacun nous ferons, progressivement, connaissance. L’histoire et ses rebondissements se nourrissent de ce que, au fond, ils se révèlent être.

« Les Garçons de l’été » est un roman prenant, impeccablement construit, où la tension est omniprésente : une réussite !

J'ai beaucoup aimé !« Les Garçons de l’été », Rebecca LIGHIERI
Editions P.O.L (440 p)
Paru en janvier 2017


21 Commentaires

« Le gardien des choses perdues », Ruth HOGAN

gardienDans le train de London Bridge à Brighton, Anthony Peardew trouve une boîte à biscuits contenant des cendres, qu’il suppose être les restes d’une crémation. Il la rapporte chez lui, une belle demeure victorienne, et l’entrepose sur une des multiples étagères de la pièce où il range précieusement tous les objets perdus, après les avoir dûment étiquetés en indiquant le jour et le lieu où il les a trouvés. Il procède ainsi depuis 40 ans, depuis qu’a disparu celle qu’il aimait, qui a fait de lui le Gardien des choses perdues. Ces objets, il lui arrive d’imaginer leur histoire, ils ont été la matière des nouvelles qu’il leur a consacrées durant sa carrière d’écrivain.
Mais c’est à Laura, sa fidèle assistante, que va bientôt échoir une tâche effarante : rendre ces objets à leurs propriétaires …

On découvrira, rapidement, la raison pour laquelle Anthony s’est mis à collectionner ainsi les objets trouvés, mais on se demandera aussi pourquoi, tout au long du récit, court en contrepoint une autre petite histoire, non moins intéressante, commencée quarante ans plus tôt et concernant une certaine Eunice. D’autres histoires émaillent la trame principale, puisqu’y sont insérées quelques-unes des nouvelles rédigées par Anthony. J’ai cru au début qu’elles allaient rompre mon rythme de lecture, mais non : ni trop nombreuses ni trop longues, elles accrochent immédiatement et sont alertes et surprenantes, échos de vie parfois amers.
Laura se révèle la figure principale, au parcours chaotique, peu sûre d’elle et qui a enfin pris ses marques lorsqu’elle a été embauchée par Anthony, dans une maison sous le charme de laquelle nous tombons à notre tour. Il y aussi un (beau) jardinier, Freddy et une jeune voisine trisomique, Sunshine, qui va se faire une place dans la maison où elle sera toujours prête à offrir « la bonne petite tasse de thé ».

« Le gardien des choses perdues » est un roman à la construction habile dans lequel on se sent bien, tant s’en dégage un agréable parfum de bienveillance envers soi et envers autrui : un gros plaisir de lecture !year-in-england

J'ai beaucoup aimé !« Le gardien des choses perdues », Ruth HOGAN
Titre original The Keeper of Lost Things (2017)
Traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf
Editions Actes Sud (348 p)
Paru en février 2017


16 Commentaires

« Superposition », David WALTON

superpositionNew Jersey, années 2030
Brillant physicien, Jacob Kelley a quitté l’univers de la recherche pour l’enseignement. Depuis, il mène une vie sans histoire auprès de sa femme, Elena et de leurs trois enfants, deux grandes filles et un petit garçon. Jusqu’au soir où Brian Vanderhall, son ancien collègue et ami, débarque chez lui armé de la ferme intention de lui exposer les spectaculaires résultats de ses récentes recherches et d’un pistolet pour étayer sa démonstration : il annonce à Jacob qu’il va tirer sur Elena sans que la balle l’atteigne !
Le lendemain, Brian est retrouvé mort et Jacob inculpé de meurtre …

Si je vous dis que « Superposition » est un thriller quantique, inutile de paniquer ! Parce que, moi aussi, je n’y entravais rien, au monde quantique (j’ai même laissé tomber la BD éponyme que j’avais empruntée à la bibli, en espérant y voir plus clair). Sauf que « Superposition », ce n’est pas la-physique-quantique-pour-les-nuls mais plutôt la-physique-quantique-par-l’exemple et avant tout un sacrément bon roman polar-SF du genre page-turner comme je me réjouis d’en lire !
C’est Jacob qui raconte et son récit, de manière surprenante, se superpose à un autre. Le ton est familier (c’est un récit de lui à nous) et alerte, comme le rythme, et les principaux protagonistes n’ont aucun mal à susciter notre sympathie. L’histoire est pour le moins originale et on se demande où elle va nous mener (vers un dénouement pas décevant, si vous voulez tout savoir).
Je suis sortie du bouquin ravie d’avoir passé un aussi bon moment de lecture et, cerise sur le gâteau, d’avoir ENFIN compris (un petit) quelque chose au monde quantique !

N.B. : la postface de Roland Lehoucq, « Physique et réalité », abandonnée au bout de quelques pages en me disant que j’y reviendrais (hum …) m’a toutefois rappelé, si besoin était, que je ne maîtrisais pas encore complètement le sujet 😉 .

J'ai beaucoup aimé !« Superposition », David WALTON
Editions ActuSF (408 p)
Paru en 2016

Repéré chez Lune.
Elles ont aimé aussi : Lhisbei , Vert


17 Commentaires

« Quelques minutes après minuit », Patrick NESS (livre et film)

QMAM_A63593_couv.indd« Quelques minutes après minuit » est un roman pour adolescents (à partir de 10/12 ans) que j’ai lu dans l’édition publiée par Gallimard Jeunesse à l’occasion de la sortie (4 janvier 2017) du film éponyme qui en est l’adaptation.
A l’origine du livre, il y a ce qu’avait esquissé l’écrivain Siobhan Dowd : « Elle avait les personnages, une ébauche, et un début ». Mais elle est morte et son éditrice a confié son idée à Patrick Ness (dont j’avais beaucoup aimé la trilogie du « Chaos en marche »). Ainsi est né « Quelques minutes après minuit », paru en 2011.

Conor O’Malley, treize ans, vit avec sa mère gravement malade. Depuis quelque temps, il est régulièrement réveillé la nuit par un cauchemar terrible.
Un soir, alors que ce funeste cauchemar l’a tiré du sommeil quelques minutes après minuit, un monstre immense et effrayant, né de l’if qui se dresse près de l’église à l’horizon, lui rend une première visite. Il se propose de lui raconter trois histoires et, quand il en aura fini, ce sera au tour de Conor de lui raconter la quatrième minutes2
Le quotidien de Conor est difficile : sa mère lutte contre une maladie insupportable ; lui-même est harcelé à l’école par trois de ses camarades ; enfin, il doit s’accommoder de sa très stricte grand-mère, chez laquelle il est contraint d’habiter quand sa mère fait des séjours à l’hôpital. Le monstre fait donc irruption auprès d’un jeune garçon en proie à des sentiments douloureux mais aussi violents, même s’il n’en a pas conscience  car il les intériorise et c’est sur ce terreau que le livre est construit. 
Je crois n’avoir jamais lu un roman jeunesse aussi déroutant que celui-ci. D’ailleurs je ne recommande ni le livre ni le film pour des enfants trop jeunes, ils passeraient à côté. Les histoires que raconte l’arbre-monstre sont, volontairement, ambiguës : leur dénouement, dérangeant, ne permet pas de saisir directement où le narrateur voulait en venir. Où donc est leur leçon, leur « morale » ? Comme dans la réalité, c’est-à-dire dans la vie en général et dans celle de Conor en particulier, les choses ne sont pas forcément faciles à comprendre, il y a ce qu’on voit et ce qui se cache en dessous. Dans « Quelques minutes après minuit », roman-conte aussi riche que complexe, le récit ne va jamais là où on l’attend. Car « Il n’y a pas toujours un gentil. Et pas toujours un méchant non plus. La plupart des gens sont entre les deux. »minutes3Le livre, agrémenté des superbes dessins de Jim Kay (repris de l’édition originale), est suivi d’un chapitre (très intéressant) portant sur la naissance du roman et d’un dossier (les deux richement illustrés) consacré à son adaptation cinématographique, dossier qui m’a donné envie de voir le film réalisé par J.A. Bayona. Et je n’ai pas été déçue ! Il est rare qu’une adaptation cinématographique corresponde parfaitement à ce qu’on s’imagine quand on lit mais pour « Quelques minutes après minuit » (scénario écrit par l’auteur et dans l’ensemble fidèle au livre, même si le personnage de Lily en est absent) c’est le cas.minutes5
Soulignons déjà le casting, tout bonnement parfait : le jeune acteur qui joue Conor est d’un naturel confondant et Felicity Jones (la mère) et Sigourney Weaver (la grand-mère) elles aussi impeccables. Quant à l’univers du roman, il est restitué de telle manière qu’en voyant le film j’ai eu l’impression d’être projetée au milieu des pages, y compris dans les séquences animées reprenant les histoires racontées par le monstre : magnifique !

J'ai beaucoup aimé !« Quelques minutes après minuit », Patrick NESS (d’après une idée originale de Siobhan Dowd)
Titre original A Monster Calls (2011)
Traduit de l’anglais par Bruno Krebs (2012)
Edition Gallimard Jeunesse (357 p)
Paru en novembre 2016


29 Commentaires

« De sang-froid », Truman CAPOTE

de-sang-froidA peine avais-je commencé la lecture de « De sang-froid » que c’est l’adjectif remarquable qui m’est venu à l’esprit (j’étais saisie par la qualité de l’écriture) et cette première impression ne s’est pas démentie tout au long de ma lecture : j’ai rarement lu une œuvre qui m’a autant impressionnée, tant sur le fond que sur la forme !

L’histoire est celle d’un quadruple meurtre survenu dans le village de Holcomb au Kansas, celui de Mr Clutter, un riche fermier, sa femme et leurs deux enfants, Nancy (17 ans) et Kenyon (15 ans), assassinés à leur domicile dans la nuit du 15 novembre 1959 par Richard Hickock et Perry Smith. Les deux individus étaient venus voler l’argent qu’ils pensaient trouver dans un coffre-fort. Il n’y avait ni coffre-fort ni argent et ils sont repartis avec une quarantaine de dollars …

S’emparant de cette sinistre affaire qui avait défrayé la chronique, Truman Capote construit un récit passionnant et rythmé, qui se lit comme un roman. Si on imagine sans peine l’effarant travail de collecte d’informations qui fut le sien, la fluidité de la narration n’en laisse rien transparaître. Contrairement à ce qui se passe actuellement dans ce genre d’ouvrage d’investigation, où l’auteur se plaît à évoquer ses recherches en même temps qu’il livre leur résultat, Truman Capote s’efface complètement, une fois tournée la page de ses Remerciements liminaires. Seuls sont placés sous le feu des projecteurs les deux criminels, leurs victimes et les enquêteurs, sans oublier une pléthore de personnages croisés au fil des événements, toujours dépeints en quelques traits efficaces car Capote maîtrise l’art de la description comme un dessinateur celui du croquis. C’est peu dire que, grâce à lui, nous avons une meilleure connaissance du drame. Non, nous avons l’intime conviction de tout en connaître et de comprendre ce qui s’est joué.

Rien n’est laissé dans l’ombre, à commencer par ce qui concerne les faits. Truman Capote les raconte en s’appuyant sur une chronologie rythmée et tendue, alternant les séquences consacrées à ce qui se passe à Holcomb avec le parcours des deux meurtriers, aussi bien avant qu’après le massacre. Nous saurons tout de ce qui s’est passé cette terrible nuit mais sans jamais avoir la sensation d’en être voyeur car l’auteur n’en rajoute pas dans le sordide, la description est lapidaire et sans complaisance. Nous saurons tout aussi de la personnalité des deux criminels, de leurs motivations et de ce qui régit leur comportement. Mais nous n’oublierons pas, non plus, la personnalité des victimes, à commencer par Mr Clutter, un homme travailleur et qui s’était enrichi mais sans perdre son humanité, si bien que tout le monde l’appréciait. Impossible aussi de ne pas nourrir une tendresse particulière pour Nancy, jeune fille douée pour tout et à l’écoute des autres et de ne pas être sensible aux affres de Dewey, responsable de l’enquête investi corps et âme dans sa mission : retrouver celui ou ceux qui ont perpétré les crimes.
Car si leur identité n’a pas de secret pour le lecteur, il n’en est pas de même pour la police : ne disposant d’aucun indice (à part deux traces de bottes qui n’ont été repérées que grâce aux photos prises sur place car on ne les voyait pas à l’œil nu), les enquêteurs se démènent en vain pour essayer de trouver une piste et le lecteur se demande comment ils vont finir par arrêter les deux criminels.

Si ce n’est déjà fait, je ne peux que vous inviter à lire cette œuvre majeure qu’est « De sang-froid », qui est aussi une intéressante réflexion sur la peine de mort. J’en avais eu l’intention après avoir vu « Truman Capote », film qui décrit la manière dont l’auteur (magistralement interprété par Philip Seymour Hoffman) s’est plongé dans ce fait divers dont il avait eu connaissance et, pour rédiger son livre, s’est rapproché des deux accusés et de ceux qui étaient liés à l’affaire. Dix ans ont passé depuis et c’est aussi bien car je l’avais suffisamment oublié pour redécouvrir ce qui s’était passé.
J’imagine (à tort ou à raison) que « De sang-froid » est l’« ancêtre » des true crime stories, ces romans (comme ceux de l’écrivain Ann Rule) relatant des crimes ayant réellement eu lieu et qui représentent un genre à eux tout seuls aux Etats-Unis. Mais tout le monde n’a pas la plume de Truman Capote, son art consommé des dialogues et son talent pour brosser, en quelques lignes, une scène qui donne autant à voir qu’à ressentir.

Extrait :

Jusqu’à un matin de la mi-novembre 1959, peu d’Américains – en fait peu d’habitants du Kansas – avaient jamais entendu parler de Holcomb. Comme les eaux de la rivière, comme les automobilistes sur la grand-route, et comme les trains jaunes qui filent à la vitesse de l’éclair sur les rails du Santa Fe, la tragédie, sous forme d’événements exceptionnels, ne s’était jamais arrêtée là. Les habitants du village, au nombre de deux cent soixante-dix, étaient satisfaits qu’il en fût ainsi, tout à fait heureux d’exister à l’intérieur d’une vie ordinaire : travailler, chasser, regarder la télé, assister aux fêtes scolaires, aux répétitions du chœur, aux réunions du club des « 4 H ». Mais aux petites heures de ce matin de novembre, un dimanche, certains bruits étrangers empiétèrent sur les rumeurs nocturnes habituelles de Holcomb, sur l’hystérie perçante des coyotes, le frottement sec des graines d’ecbalium dans leur course précipitée, la plainte affolée et décroissantes des sifflets de locomotive. A ce moment-là, dans Holcomb qui sommeillait, pas une âme n’entendit les quatre coups de fusil qui, tout compte fait, mirent un terme à six vies humaines. Mais par la suite les habitants de la ville, jusqu’alors suffisamment confiants les uns dans les autres pour ne se donner la peine que rarement de verrouiller leurs portes, se surprirent à les recréer maintes et maintes fois, ces ombres explosions qui allumèrent des feux de méfiance dans les regards que plusieurs vieux voisins échangeaient entre eux, étrangement et comme des étrangers.

Marquant !« De sang-froid – Récit véridique d’un meurtre multiple et de ses conséquences », Truman CAPOTE
Titre original In Cold Blood : A True Account of a Multiple Murder and Its Consequences (1965)
Traduit de l’anglais par Raymond Girard
Editions Folio (506 p)


6 Commentaires

« La Sonate à Bridgetower (Sonata Mulattica) », Emmanuel DONGALA

sonate-a-bridgetowerPrésentation de l’éditeur (extrait) :
N’en déplaise à l’ingrate postérité, la célèbre Sonate à Kreutzer n’a pas été composée pour le violoniste Rodolphe Kreutzer, qui d’ailleurs ne l’a jamais interprétée, mais pour un jeune musicien tombé dans l’oubli. Comment celui-ci est devenu l’ami auquel Beethoven a dédié l’un de ses morceaux les plus virtuoses, voilà l’histoire qui est ici racontée.
Au début de l’année 1789 débarquent à Paris le violoniste prodige George Bridgetower, neuf ans, et son père, un Noir de la Barbade qui se fait passer pour un prince d’Abyssinnie. Arrivant d’Autriche, où George a suivi l’enseignement de Haydn, ils sont venus chercher l’or et la gloire que devrait leur assurer le talent du garçon …

Que voilà un récit passionnant évoquant une partie de la vie de ce jeune violoniste (le roman s’arrête alors qu’il est âgé de 23 ans) dont je n’avais jamais entendu parler ! Je ne connaissais pas l’auteur non plus, Emmanuel Dongala, né d’un père congolais et d’une mère centrafricaine et résidant maintenant aux Etats-Unis, où il enseigne la chimie et la littérature francophone et j’ai été sensible à la qualité de son écriture.
L’immersion dans le Paris d’avril à juillet 1789 (pas le meilleur moment pour y débarquer), à commencer par le milieu musical, est très réussie. L’auteur profite de la présence de ses deux principaux protagonistes pour évoquer aussi nombre de figures de l’époque, politiques ou scientifiques, le risque étant que cela paraisse artificiel mais il s’en sort plutôt bien. Il m’a permis ainsi d’apercevoir une certaine Théroigne de Méricourt, figure de la Révolution qui m’était totalement inconnue.

George Bridgetower

George Bridgetower

Mais ce coup de projecteur braqué sur le début de la Révolution (qui pousse les personnages à partir pour Londres) n’est qu’un des aspects du roman. Au premier plan, il y a nos deux héros, George et son père, dont les personnalités sont finement étudiées. George est un jeune garçon faisant déjà preuve de beaucoup de maturité et la suite du récit le verra capable de prendre ses distances avec un père un peu trop envahissant. Le père, quant à lui, Frederick de Augustus, est un homme tiraillé entre sa volonté de réussir à tout prix grâce à son fils et son refus des compromis. Son parcours illustre à quel point il était difficile, même pour un homme doté comme lui de talents hors du commun (il parle plusieurs langues et le prince Esterhazy, au service duquel il se trouvait, avait recours à lui comme interprète), de s’insérer durablement dans des milieux qui, à un moment ou à un autre, lui rappellent que sa condition noire l’ostracise.
George autant que Frederik, malgré ses défauts, sont des êtres attachants et on suit leurs pérégrinations avec un intérêt qui ne se dément pas, avec le plaisir de baigner dans l’environnement musical de l’époque, en côtoyant au passage certains de ses grands compositeurs (Haydn, Beethoven).
Un très bon moment de lecture !

Extrait :

Le père et le fils pénétrèrent finalement sous les arcades du Palais et se mirent à la recherche d’un restaurant. Sous chaque cintre d’arcade était suspendu un réverbère et tant de lampes éclairaient l’endroit que l’on avait l’impression de se déplacer dans une espèce de demi-jour. La place grouillait de monde. Les gens circulaient dans les galeries, s’asseyaient devant les cafés, devant les grands carreaux virés des devantures. Il y avait des scènes insolites, ainsi ce poète qui beuglait ses vers devant une librairie, indifférent au brouhaha incessant de l’endroit, ou ces joueurs d’échecs qui continuaient à pousser leurs pions comme si la foule bigarrée et bruyante autour d’eux n’existait pas, ou encore ce petit groupe d’hommes autour d’un orateur perché sur un escabeau, réclamant haut et fort la liberté d’opinion et l’abolition des lettres de cachet. Tournant son regard vers le jardin central, Frederick de Augustus découvrit des femmes habillées de façon plutôt voyante, la plupart non accompagnées, en train de prendre des rafraîchissements à des tables placées en plein air dans un espace agrémenté de parterres de fleurs. La lueur artificielle des réverbères leur conférait une sorte d’aura qu’il n’avait pas trouvée aux filles des maisons de la place du Graben à Vienne, les célèbres Grabennymphen. N’eût été la présence de son fils, il serait non seulement resté plus longtemps à les observer, mais il se serait certainement approché davantage d’elles. L’idée lui vint de revenir en cet endroit une prochaine fois sans l’encombrante compagnie de son fils. On disait que si Paris était la capitale de la France, le Palais-Royal était la capitale de Paris. Comme cela était vrai !

J'ai beaucoup aimé !« La Sonate à Bridgetower (Sonata Mulattica) », Emmanuel DONGALA
Editions Actes Sud (334 p)
Paru en janvier 2017


15 Commentaires

« Vie de ma voisine », Geneviève BRISAC

vie-de-ma-voisineAlors qu’elle a récemment emménagé dans son nouvel appartement, Geneviève Brisac est abordée par une de ses voisines, une vieille dame qui souhaite parler avec elle de Charlotte Delbo, qu’elle connaissait.
Au fil des rencontres qui suivront et de leurs déambulations parisiennes en forme de pèlerinages, l’écrivain découvrira la vie de cette femme, étayée par tous « les documents, les papiers, les coupures de journaux, les photocopies, les lettres, les dossiers » qu’elle a conservés.
Eugénie, surnommée Jenny, est née en France en 1925 de parents polonais juifs et athées. Adhérents du Bund, organisation marxiste juive révolutionnaire, ils avaient émigré dans l’espoir d’une vie meilleure, sans se douter qu’un jour le pays qui les avait accueillis les exilerait : en 1942, Jenny échappe de justesse à la rafle du Vel d’Hiv, mais eux ne reviendront jamais de leur déportation. Battante, forte des convictions qu’ils ont ancrées en elle, la jeune fille se construira malgré tout. Son parcours, narré sous forme de fragments ponctué d’extraits de ses conversations avec l’auteur, reflète son implication dans les luttes de son temps, ainsi que son engagement professionnel en tant qu’institutrice.

L’auteur restitue parfaitement la vivacité de ses échanges avec Jenny, lui laissant d’ailleurs très souvent la parole. Ce qui m’a frappée, c’est que, alors que je croyais tout connaître au sujet de la manière dont les juifs ont été en traités en France sous l’Occupation (on est aux 2/3 du livre à la fin de cette période), je l’ai redécouvert ici : ce que raconte Jenny rend en effet les événements particulièrement proches, on les (re)vit avec elle, au sein de sa famille, et on partage son effarement à voir le processus de mise à l’écart se déclencher au quotidien (avec des précisions concrètes que j’ignorais) puis les rouages cliqueter jusqu’aux camps de la mort.

Récit aussi dynamique que celle qu’il dépeint, « Vie de ma voisine » dépasse l’évocation d’un destin individuel, celui d’une femme chaleureuse et clairvoyante, déjà intéressante en elle-même, pour retracer les contours d’une époque.
Merci à Geneviève Brisac de nous avoir permis à notre tour de côtoyer et d’écouter une personne comme Jenny, qui a tant à nous dire.

Extraits :

(c’est l’auteur qui parle)
– Certaines choses ayant été vécues, on ne peut plus avoir peur de rien. Je ne les ai pas vécues, et oui, j’ai peur. J’y pense énormément, à cette Charlotte Delbo au sourire éclatant, dont quelqu’un m’a dit un jour qu’elle prenait un soin extrême à préparer chacun de ses repas, et j’imagine un napperon, une carafe, deux verres de cristal alignés, celui de l’eau et celui du vin, une serviette en lin, et deux œufs à la coque avec du pain grillé.
Je pense aussi sans cesse à celle qui vit deux étages au-dessus de moi.
Je pense à la lumière et à la fraîcheur qui émanent d’elle.
Un frêle esquif a traversé le siècle.

– A cette époque, grâce à un ami, Roger Hessel, le frère de Stéphane Hessel, je découvre les auberges de jeunesse. J’adhère au mouvement des A.J. Ce sont des jeunes gens qui souvent ont été résistants : ils n’étaient pas suspects aux yeux des nazis, qui y voyaient une organisation de jeunesse tournée vers le sport et la nature. Jouant longtemps double jeu, ils ont pu faire des choses magnifiques. Nombre d’entre eux ont été déportés, nombre d’entre eux sont morts. C’est, en 1948, une organisation qui allie l’esprit de 36 et le goût des vacances partagées, entre jeunes gens. Un monde joyeux peuplé de bicyclettes, où l’on s’habille en short, chemise retroussée aux coudes, aux pieds des grosses chaussures, à la bouche les chants de marche et les chants révolutionnaires , les chants traditionnels et les chansons d’amour.

– Jenny aurait voulu être archéologue. Elle aurait pu être une mathématicienne géniale. Elle proteste et me frappe, quand je dis cela, mais je l’ai entendue cent fois regretter de n’avoir pas fait davantage d’études, au lieu de quoi elle a passé sa vie à apprendre à lire à des enfants ; elle y a mis toute son intelligence, toute sa passion.
Encore aujourd’hui, il lui arrive de prendre à son bord un enfant réticent.
Les livres sont les meilleures armes de la liberté. Et la liberté s’apprend. Dans une classe, par exemple. Dans tes classes, dit une élève, on était libres de ne rien faire, et on travaillait comme des fous.

J'ai beaucoup aimé !« Vie de ma voisine », Geneviève BRISAC
Editions Grasset (180 p)
à paraître le 4 janvier 2017
lu en numérique via NetGalley


17 Commentaires

« Sauveur & fils – saison 2 », Marie-Aude MURAIL

sauveur-2Six mois après la fin de la saison 1 de Sauveur & fils, nous retrouvons le médecin psychologue Sauveur Saint-Yves (d’origine antillaise, avec un physique à la Idris Elba) et son jeune fils Lazare et c’est à nouveau un vrai bonheur (comme le retour d’une série TV qu’on aime) ! Une fois de plus, Marie-Aude Murail a l’art et la manière de nous concocter un récit branché sur son temps mais sans jamais se départir, même lorsque les personnages évoqués vivent des situations graves, de son tonus et de son humour habituels. On s’intéresse à tous les protagonistes, souvent des adolescents, certains souffrant des maux de notre époque (hyperactivité, addiction au jeu vidéo etc.), une autre cherchant son identité fille ou garçon, pour ne citer qu’eux, mais aussi à quelques adultes. La petite famille de Sauveur n’est pas oubliée, qui déborde le cadre restreint de lui + son fils (dans la droite ligne de la saison 1) et je ne parle pas que des hamsters (oui, je sais, il y a des cochons d’Inde sur la couverture). Sauveur est toujours aussi chaleureux et proche des gens (pour un peu, on souhaiterait avoir des problèmes pour aller le consulter … bon, enfin peut-être pas ! (de toute façon, c’est mort, la place est prise …) ). La fin du livre arrive, on s’y est senti comme chez soi, des chaos et des émotions, la vie quoi et on est triste de quitter tout ce petit monde (d’autant qu’on laisse certains en fâcheuse posture) : vivement la saison 3 !

J'ai beaucoup aimé !« Sauveur & fils – saison 2 », Marie-Aude MURAIL
Editions L’école des loisirs (313 p)
Paru en octobre 2016


31 Commentaires

« Un bruit étrange et beau », ZEP

un-bruit-etrange-et-beau-couvertureWilliam s’est retiré dans le monastère de La Chartreuse de la Valsainte depuis maintenant 25 ans. Il y est devenu Don Marcus, un moine dont la vie silencieuse et contemplative, strictement encadrée par les règles de son ordre, est consacrée à la prière. La mort de sa richissime tante, Elise Tumelle, qui n’a jamais accepté ce qu’elle considérait comme une fuite du monde, le contraint à refaire une incursion dans celui-ci : parce que le monastère manque de ressources, Marcus doit aller prendre possession de ce qui lui a été légué …

Il a fallu qu’une sympathique bibliothécaire, lors d’une non moins sympathique rencontre autour des nouveautés BD, présente cet album pour que je me décide enfin à y jeter un œil (eh oui ! je m’étais arrêtée à « Ouais, c’est Zep … », en plus la couverture ne m’attirait pas plus que ça). Quand elle l’a évoqué, le sujet m’a tout de suite séduite et la BD aussi, à peine ouverte. Le dessin délicat, en nuances de couleurs claires, est au diapason d’une approche sensible mais qui n’exclut pas l’humour, d’un personnage et d’une situation atypiques : un moine chartreux saisi dans son quotidien, hors duquel il est soudain propulsé. De quoi remettre en question ses choix antérieurs ?

Tout m’a plu dans cette histoire, originale et profondément humaine, qui peut trouver écho chez le lecteur (en tout cas elle en a trouvé un très fort en moi). La démarche consistant à s’enfermer dans une cellule (le mot en représente bien la réalité) monacale en se vouant à un silence hors du temps, nous est étrange et étrangère, à l’opposé de ce que nous vivons. Lorsque William reprend pied dans notre quotidien, il nous semble soudain plus proche, plus accessible. Mais comprenons-nous pour autant les choix qu’il fait ? Peut-être, dans la mesure où au final sa quête rejoint la nôtre, quand nous cherchons à donner un sens à notre existence.
Un album, mêlant (notre) attachement au terrestre et (notre) besoin de transcendance, que j’ai trouvé magnifique !bruit-etrange-page-miroir

Marquant !« Un bruit étrange et beau », Zep
Editions rue de Sèvres (84 p)
Paru en octobre 2016

L’avis de Noukette.