« La pitié dangereuse », Stefan ZWEIG

«  Il y a deux sortes de pitié. L’une, molle et sentimentale, qui n’est en réalité que l’impatience du cœur de se débarrasser au plus vite de la pénible émotion qui vous étreint devant la souffrance d’autrui, cette pitié qui n’est pas du tout la compassion, mais un mouvement instinctif de défense de l’âme contre la souffrance étrangère. Et l’autre, la seule qui compte, la pitié non sentimentale mais créatrice, qui sait ce qu’elle veut et est décidée à persévérer avec patience et tolérance jusqu’à l’extrême limite de ses forces, et même au-delà.
Toute l’affaire commença par une maladresse commise en toute innocence, une « gaffe », comme disent les Français. Puis vint le désir de réparer ma bêtise. Mais quand on veut remettre trop vite en place une roue dans une montre, on finit le plus souvent par en briser tout le mécanisme. Même aujourd’hui, après des années, je n’arrive pas à fixer la limite où a fini ma maladresse et où a commencé ma faute. Il est probable que je ne le saurai jamais. »

Bien des années après, en 1938, celui qui depuis a été décoré du prestigieux ordre de Marie-Thérèse et a été promu contrôleur général, se souvient.
En novembre 1913, il n’était alors que le lieutenant Hofmiller, âgé de vingt-cinq ans, et arriva avec son escadron de uhlans à Jareslau, petite ville de garnison située sur la frontière hongroise. Il y prit rapidement ses marques et ne tarda pas à entendre parler d’un certain Kekesfalva, notable local, présenté comme l’homme le plus riche de la contrée. Lorsque, par un heureux concours de circonstances, il a la chance d’être invité chez lui, il apprécie la soirée dans son château. Au bout d’un moment, se rendant compte qu’il a manqué à tous ses devoirs, il va inviter à danser Mlle de Kekesfalva. Et là, c’est le drame ! Hofmiller n’avait pas remarqué que la jeune fille était paralysée et elle réagit violemment à sa démarche. Dès lors, Hofmiller va vouloir réparer sa gaffe : s’en suivra une fréquentation assidue des Kekeslava, charmés par son comportement affable, car il fait toujours preuve de la plus grande gentillesse envers Édith, la jeune paralysée ….

Je connaissais le roman de nom mais n’avais strictement aucune idée de son contenu. C’est la perspective d’une lecture commune programmée dans le cadre des Feuilles allemandes, organisées durant le mois de novembre par les blogs Et si on bouquinait un peu ? et Livr’escapades, jointe à la satisfaction de lire un titre classique, qui m’ont poussée à le lire.

Les débuts ont été prometteurs. La qualité de l’entrée en matière (épinglant au passage la mollesse populaire quand il s’agit de résister aux guerres), autant que celle de l’écriture, une prose pleine d’allant, m’ont d’emblée séduite. Je me suis retrouvée projetée aux côtés du lieutenant Hofmiller, dans le quotidien de sa routine militaire au sein d’une petite ville de garnison. L’auteur croque tout cela sur le vif (plus tard, je savourerai aussi son portrait du colonel auquel Hofmiller demandera de l’aide) et on s’y croirait. Malheureusement, une fois qu’on se retrouve au cœur de l’histoire proprement dite, c’est-à-dire lorsque le récit se focalise sur les relations de Hofmiller avec Édith, ça s’est gâté pour moi.
J’ai en effet fini par trouver le roman terriblement et, à mon sens, inutilement long, se plaisant à s’attarder à loisir sur la description minutieuse des mouvements intimes de son héros. Certes, j’étais toujours conquise par le style de l’auteur, qui a l’art de coller parfaitement à ce qu’il dépeint, y compris dans le rythme de ses phrases, saccadé voire syncopé quand son héros est parcouru des soubresauts d’une vive émotion ou secoué par des cauchemars. Mais les états d’âme ininterrompus de celui-ci, joints aux caprices renouvelés et autres mouvements d’humeur exacerbés d’Édith, la jeune infirme (digne de pitié, certes, mais malgré un naturel charmant, le poids de son malheur lui pèse tant qu’elle pèse à son tour sur son entourage et peut s’avérer odieusement tyrannique, chacun étant tributaire de ses humeurs qui vont de moroses/mélancoliques à volcaniques, sans compter le chantage au suicide (déjà deux tentatives à son actif) qu’elle finit par exercer sur Hofmiller,son naïf et innocent chevalier servant), étalés sur des dizaines et des dizaines de pages, ont fini par user ma patience et ma bienveillance initiales et par me devenir intolérables. Trop, c’était trop. Et j’avais envie de prendre notre lieutenant par le collet, de le regarder droit dans les yeux et de lui demander de se ressaisir, bon sang, d’arrêter de se laisser manipuler par son envahissante et pas toujours saine pitié et d’agir en ayant conscience de ce que ses actes pouvaient entraîner au lieu de se laisser entraîner par eux.
Aux deux-tiers du roman, je n’avais plus qu’une hâte, que le roman s’achève, que cette sinistre histoire de pitié dévoyée et poussée dans ses ultimes retranchements conduise à cette issue que, dès le départ, dans la manière qu’a son principal protagoniste d’entamer son récit, on devine funeste.

Alors, certes, je ne nierai pas le talent de Zweig pour décortiquer et exposer de la plus belle manière les introspections de son lieutenant et la confusion des sentiments (pour reprendre le titre d’une autre de ses œuvres) dont il peut être l’objet, mais l’histoire en elle-même tiendrait en peu de mots et tout, donc, réside dans la surabondance de détails les concernant, autour des micro-événements faisant plus ou moins avancer les choses. J’en arrivais à ne plus supporter quiconque, Édith (déjà dit), son père, ce vieillard aux airs de chien battu quémandant sans cesse l’aumône d’une attention pour sa fille et même Hofmiller, dont le manque de clairvoyance (à aucun moment il n’imagine que son assiduité auprès d’Édith puisse être interprétée par celle-ci comme le témoignage d’autre chose que de la pitié), témoin de son immaturité, puis les incessants atermoiements, me portaient sur les nerfs.
Une lecture qui avait bien démarré, donc, mais que j’ai achevée avec, vous l’aurez compris, un agacement certain, en parcourant les pages rapidement, pressée de tourner la dernière (et si « La confusion des sentiments » est de la même eau, je ne risque pas de m’y aventurer).

« La pitié dangereuse », Stefan ZWEIG
titre original Ungeduld des Herzens (Impatience du cœur) (1939)
lu dans l’édition numérique libre de droits
autour de 300 pages (le nombre de pages des éditions papier varie de 350 à 420)

Les avis des autres participants à notre lecture commune (n’hésitez pas à mettre le lien vers votre billet en commentaire) : Keisha , Inganmic , Patrice, Agnès , Cléanthe
De l’auteur, Kathel a lu Amok.

25 commentaires sur “« La pitié dangereuse », Stefan ZWEIG

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  1. Dommage. J’espère que tu tenterais un autre titre. Peut être pas La confusion des sentiments ( il est pour moi magnifique mais je comprends que l’on puisse rester à distance ), alors pour quoi Le joueur d’échec ou Amok que présenté Kathel.

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    1. Plus resserré, ce serait mieux passé. Mais l’auteur avait tant à dire sur les mouvements d’âme de ses personnages qu’il ne pouvait pas se contenter d’un format court…

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  2. Ah oui, 300 pages, tout de même… Je pensais le sujet intéressant pour une nouvelle comme Zweig en écrivait souvent, mais là, je pense que j’aurais eu la même réaction que toi. Amok se lit très bien, par contre, même si la psychologie y est bien présente aussi.

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    1. De lui, je n’ai lu que « Le joueur d’échecs » (assez récemment) et « Lettre à une inconnue » (je crois, souvenir trop lointain). Mais je n’en resterai pas là.

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  3. Je comprends ce que tu dis sur la longueur (les longueurs?) de cette lecture. En un sens je l’ai partagé moi aussi. Mais curieusement, c’est justement cela qui m’a séduit dans ce roman, qui n’existe en effet que par la distance que les comportements de ceux qui l’entourent établissent avec la naïveté du narrateur. Je suis un peu en retard sur mon billet. Je n’ai fini la lecture du roman que ce soir.

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  4. Les longueurs, dont j’admets l’existence, ne m’ont pas trop pesé, je crois que j’ai apprécié l’incursion dans l’écriture classique de Zweig, et sa manière un peu exaltée de décrire, en les décortiquant, les sentiments de son personnage. Je ne lirais pas que ça, c’est certain, mais de temps en temps, pourquoi pas .. ? J’ai lu La confusion des sentiments il y a très longtemps, et n’en ai gardé aucun souvenir. J’ai en général préféré ses romans courts (« Vingt-quatre heures dans la vie d’une femme », le très bon « Le joueur d’échecs », « Amok »..).

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  5. Merci beaucoup pour ta participation. Même si je ne partage pas complétement ton avis sur le titre, je n’ai rien à dire sur l’analyse et les raisons qui t’ont freinée !

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