« Un homme louche », François BEAUNE

 (réédition d’un article paru le 16/12/2009, parce que j’ai constaté hier en librairie que ce roman était sorti  en format poche, ce qui est une excellente occasion de le découvrir, comme je le suggérais à la fin de ce billet)

Les deux cahiers ici reproduits appartenaient à Jean-Daniel Dugommier, mort le 18 novembre 2008 à l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu (Lyon) d’une rupture d’anévrisme.
Le premier cahier a été commencé en octobre 1982, le second au cours de l’été 2008, jusqu’aux derniers jours de sa vie.
Tenu jusqu’en avril 1983, date à laquelle le narrateur fait l’objet d’un internement psychiatrique, le premier cahier (qui occupe environ la moitié du roman) est celui d’un adolescent de 13 ans qui dissimule son intelligence derrière un look crade, un comportement à la limite de l’autisme et des performances scolaires pitoyables.
Parvenu à l’âge adulte, J-D Dugommier reprend ses écrits, revenant par moments sur les années séparant ces deux cahiers, ce qui permet de reconstituer son parcours personnel, témoin de sa difficulté à vivre.
Surtout, il continue à observer ceux qui l’entourent d’un regard louche, un regard à la fois inquiétant et bizarrement clairvoyant, qui traverse impitoyablement le quotidien et les gens, en semant au travers de la sombre étrangeté de sa vision quelques lueurs d’humour et de poésie.

Je crois bien n’avoir jamais repéré autant de passages dans un roman, à seule fin de vous en parler ! Et, en même temps, je me demandais comment j’allais bien pouvoir vous en parler car ce roman est hors du commun.
Jean-Daniel Dugommier, dit Le Glaviot, vit dans une ville de province, entre ses parents qui tiennent une épicerie et sa sœur Emma. Il côtoie ses condisciples de classe sans en fréquenter aucun. Il aime le hard rock et le métal. Et il observe, tout en veillant soigneusement, pour se protéger, à dissimuler aux autres son incroyable faculté d’observation (ce qu’il appelle ses superpouvoirs): « S’ils découvrent la supercherie, qu’en fait je ne suis pas un attardé mental, tout s’écroule. Ils ne me lâcheront plus. Méfiance. Prudence. Ma vie est une construction si ambitieuse que je dois mettre toutes les chances de mon côté. «  Il veille donc à  » se fondre dans la masse, passer inaperçu, prendre la langue et la religion du pays, traverser dans les clous. « 
Critique, il passe tout au crible de son jugement : « Il faut d’abord tout mettre à plat. Descartes. Tout détruire pour reconstruire à la base. Tout interroger, tout repenser. En attendant d’être plus sûr. »
Les premiers objets de son observation sont les plus proches, à savoir sa propre famille. La découverte des notes qu’il prend en les regardant vivre permet de mesurer l’acuité de son regard en même temps que sa capacité à glisser doucement dans le verbe poétique :
« Ma mère Marise ferme les yeux. Ses paupières parfaites portent encore d’infimes traces de maquillage. Les cils entrecroisés tels les cils d’une plante carnivore après la capture. Ses souvenirs remontent. La nuit un long souvenir pour elle. Elle s’endort car demain elle sait qu’il y a tant de choses à faire, et si peu de temps pour regarder à l’envers. »
L’ironie est là aussi, souvent :
« J’ai conçu il y a peu un tableau complexe et détaillé permettant d’établir des rapprochements entre les individus de notre espèce, et j’ai classé mon père dans la catégorie des Ruminants : je veux dire par là qu’il est de ceux dont le cerveau broute l’intérieur du crâne. Il mâche soigneusement car il lui faut longtemps, par exemple, pour digérer une liste complète de courses. »
Mais l’observation amusée entraîne une vision déjà très lucide de notre société de consommation :
« Maman, dit Emma, sortant de sa chambre comme une furie, en soutien-gorge et culotte, les mains chargées d’habits, je ne vais quand même pas rester nue toute ma vie ?
[…]
Il m’a fallu du temps pour comprendre. Ma sœur se sert de ses habits comme de fétiches protecteurs. A mesure qu’ils sont lavés, les vêtements perdent leur pouvoir magique. Leur aura s’use. Depuis bientôt dix jours elle ne s’est rien acheté de neuf, et elle sent sa magie faiblir. Il faut qu’elle trouve un moyen de se faire financer une nouvelle jupe au plus vite, sinon elle va se faire marabouter.
[…)
« Rester branché ». Cette expression m’a mis la puce à l’oreille. Pour ma sœur il est vital de ne pas perdre le contact avec ce que j’appellerai un système d’échanges électriques complexes qui procurent à l’individu les stimuli nécessaires à son fonctionnement social.
[…]
Note : J’espère arriver à une description plus précise de ces interactions dans les années à venir, quand mon âge me permettra de m’aventurer plus au fond de la machine à broyer les êtres que la société a mise en place. Mon peu d’expérience dans la vie implique quelques erreurs d’appréciation. »

Et, à nouveau, on bifurque dans le poétique, le regard sur le monde se teintant d’une indicible mélancolie face à une existence qui semble broyer les êtres :
« Grâce à mes superpouvoirs, j’entre à nouveau dans le cerveau de ma sœur et m’installe au fond d’un œil. Soudain Emma voit la terre entière. De loin. Elle est dans l’espace inconnu. Elle regarde la Terre, éclairée. Que peut-elle faire là ? se dit-elle. […]
Elle se demande comment le tout-puissant a pu lui choisir pareil bled, sous quel prétexte il a décrété que ce serait ce chalet, pas un autre, et qu’il lui faudrait partager son espace vital avec cette famille de cons ! Elle se sent défaillir sous le poids de son sort.
Dehors la pluie, les autres chalets. La joue plaquée sur la vitre froide de l’aquarium, elle regarde dans le vide. Ou bien plutôt nulle part, vers un endroit parfaitement sans terre et sans vague. Et enfin elle s’endort.
[…]
Nous sommes encore plongés dans le noir, par ma divine volonté. Je fais le jour et la nuit. Je fais sauter les plombs du monde.
[…]
J’ai allumé mes bougies et je regarde par la fenêtre. Il fait tout à fait nuit. Les voisins eux aussi ont allumé leurs bougies. Un maigre croissant de lune. Ce nouvel éclairage me remplit de paix. La douceur, l’intimité d’une flamme près du bois. Un moment de repos, de bien-être. Emma a cessé de geindre. Les gens attendent, couchés, les yeux au plafond. Ils observent les ombres. Je me dis que je devrais faire sauter les plombs plus souvent. Et pas seulement quand je n’en peux plus de sentir le monde s’agiter autour de moi, gesticuler dans le vide, vendre, acheter, se nourrir, se loger. Tout le monde devrait avoir droit à une pause, de temps en temps. S’allonger sur son lit et regarder les ombres de la bougie.
[…]
Le jour et la nuit. La lumière électrique a faussé l’alternance. Ne plus jamais disparaître. Même endormi refléter sa propre image quelque part. Vivre sa vie d’esclave du temps omniprésent.
J’entends Emma ronger sa couette. Elle n’est pas bien. Elle pagaye elle aussi dans la sève du monde. Une mer rouge harissa. »
Télescopée, l’écriture est kaléidoscopique, des traits jetés sur le papier, une manière d’épingler des bribes arrachées au réel, avec, intercalées, des séquences rêvées qui ne se distinguent pas des autres, si bien que, par moments, réalité et fantasmes s’entremêlent, faisant par moments douter de la santé mentale de l’adolescent.
Dans le second cahier, le narrateur donnera de sa vision du monde et de sa manière d’être à lui, telle qu’il la pratique (car il la vit concrètement, avec des comportements pour certains amusants, lorsqu’il procède à des expérimentations in situ, pour d’autres assez déroutants, quand observateur et voyeur semblent ne plus faire qu’un) une définition plus conceptuelle. « Je suis le regard posé sur mon époque. Un homme louche. . Le véritable ethnologue de mes semblables », déclare-t-il.
Et il précise :
« J’ai conscience de ce monde souterrain, enfoui dans la réalité. Derrière la glace se cache une autre vie, qui veut refaire surface. Mon entourage ne forme plus un ensemble homogène. Cet ensemble au contraire privilégie certaines formes, certains êtres, certains objets, apparents, visibles, et en enferme d’autres dans un monde inaccessible.
[…]
L’important est la manière de voir, le biais que l’on prend pour évaluer la réalité qui nous entoure.
Je me suis mis à loucher sans m’en apercevoir. Quand on ne louche pas de naissance, naturellement c’est une expérience pénible.
Loucher permet un angle d’approche différent. L’inclinaison divergente ou convergente fait apparaître l’entourage hors du cadre habituel. Cela peut être inquiétant, car on ne reconnaît pas tout au départ. Il faut faire l’effort de soutenir le regard pour se familiariser avec la vision louche. La réalité nette, celle qui nous est accessible au premier abord, est acquise. Mais les croisements de matière qu’effectuent des yeux louches ouvrent un vaste territoire d’exploration.
[…]
La réalité est une prison immense, qui se disloque à mesure qu’elle s’étend.
Car au-delà de ce regard, il y a bien la certitude d’une réalité tragique Je suis toute ma terreur d’être sur terre. »
Pourtant, il y aurait moyen d’y échapper :
« Il ne faut jamais décourager personne à quoi que ce soit. IL n’y a que les projets qui font vivre. Ce n’est pas tout de mettre l’homme en cage. Pour qu’il y reste, il faut aussi lui laisser les plans d’évasion et rédiger une notice d’utilisation. Sinon, il se laisse mourir.
[…]
« L’homme est né libre, et partout il est dans les fers » (ou dans le cuir, pour un fétichiste). Le masochisme général de l’individu en société est bien résumé par cette célèbre citation. Elle constitue une sorte de tradition de pensée, une base sensible unanime : l’homme se considère avec compassion comme prisonnier de sa propre humanité. La liberté serait un bien de consommation limité. Les gens sont résignés à ne pas être libres. Ils préfèrent se distraire, avoir des attentions les uns pour les autres, se procurer du confort. Ils cultivent leur jardin.
Je crois au contraire qu’il existe tant d’espaces vides au sein même de notre ordinaire que l’on peut indéfiniment y vivre libre. Cette liberté est bien sûr restreinte de par la nature même de l’espace, mais elle n’est pas négligeable. Elle n’implique ni fatalité nit transcendante : elle est le fruit du hasard quotidien.
A chacun de terroriser mollement son ordinaire. »

J’ai lu ce roman lentement, ce qui n’est pas un problème car la trame narrative est assez lâche, même si le lecteur s’interroge au fil des pages sur l’histoire personnelle du narrateur, s’inquiétant dans un premier temps de ce qui va advenir de lui puis, dans un second, de ce qui lui est arrivé. Je pense que je le relirai car il fait partie de ces textes qui le méritent. Dense, dérangeant, parfois glauque, traversé de fulgurances poétiques et de touches d’humour, il emporte son lecteur dans un univers aux marges de la réalité, un univers louche, où il devient difficile de faire la différence entre raison et folie, aux frontières de nous-mêmes et de nos vies terre à terre, en équilibre sur le fil de nos incertitudes et de nos peurs.
A découvrir !

« Un homme louche« , François BEAUNE
Editions Gallimard – collection Verticales Phase Deux (345 p)

Un roman sur lequel j’ai louché dès que j’ai lu ce qu’en disaient Les Inrockuptibles (numéro 716 – août 2009) :
« Bluffant, fantaisiste, jubilatoire : avec Un homme louche, premier roman en forme de journal tenu par un nerd de 14 ans illuminé, François Beaune signe l’expérience romanesque la plus originale de cette rentrée. Non seulement en réhabilitant le genre du journal fictif vaguement tombé en désuétude, mais aussi en dressant le portrait mordant et poétique d’une France profonde aliénée à la société de consommation. Un roman épatant et un auteur à suivre. »

7 commentaires sur “« Un homme louche », François BEAUNE

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  1. Ce livre a l’air bizarre mais ton enthousiasme attise ma curiosité.
    Je le note, au cas où il viendrait un jour vers moi en librairie…

    1. Oui, il est bizarre ! D’ailleurs, j’étais bien embarrassée avec ma « cote d’amour » : je n’en avais pas mis (ou plutôt pas ajouté car la création de cette « cote » est postérieure au billet) sur le billet initial et là, je ne voulais pas mettre « j’ai beaucoup aimé » (« aimé » ne me paraissait pas adéquat), car le roman m’a davantage marquée qu’autre chose, donc le « marquant ! » est ce qui convient le mieux, finalement.

  2. La tarte entière, gourmande! Bon, c’est assez rare pour qu’on s’intéresse à ce cas là, tu as raison d’en reparler. Bluffant, fantaisiste, jubilatoire, c’est pour moi, d’ordinaire… ^_^

    1. Pour la tarte entière, tu peux voir ce que j’ai répondu à Reka.
      Quant à l’appréciation des Inrocks, elle ne rejoint que partiellement la mienne car le roman m’a mise, par moments, mal à l’aise : mais il est hors normes et je me rends compte que je ne l’ai pas oublié (je vais pouvoir l’acheter et le relire, maintenant qu’il est en poche, car je l’avais emprunté à la bibliothèque : un bibliothécaire l’avait, comme moi, repéré chez les Inrocks et avait eu la bonne idée de l’acheter !).

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