« La Montagne magique », Thomas MANN

Suisse – début du XXème siècle (quelques années avant la première guerre mondiale)
Hans Castorp, au cœur de l’été, part à Davos rendre visite à son cousin Joachim, auquel son séjour prolongé au sanatorium de Berghof pèse, car il a hâte de retourner à sa carrière militaire naissante. Hans, de son côté, ne restera que trois semaines, mais il en profitera pour se refaire une santé car son médecin le trouve anémié.
Sur place, dans ce cadre montagnard spectaculaire, le jeune homme découvre les mœurs de l’endroit : collations et repas, goûteux et copieux, sont entrecoupés de mini-promenades aux alentours et surtout de longues stations sur les balcons individuels, en position allongée dans des chaises-longues au confort inégalé. Hans tient compagnie à Joachim et s’intéresse aux autres pensionnaires. Parmi eux, une certaine Mme Chauchat attire son attention. Il commence aussi à se lier avec l’Italien Settembrini, homme cultivé et disert, démocrate passionné, qui entreprend par le biais d’une série d’entretiens d’ouvrir et de guider l’esprit de Hans sur des questions auxquelles il n’avait jamais songé jusque-là.
Hans s’installe dans ses nouvelles habitudes et, contrairement à son cousin, prend goût à ce rythme de vie hors du temps commun. Appréciant de ne plus être « prisonnier du champ habituel de ses pensées », il ne se morfond pas dans l’attente de sa prochaine entrée dans la vie professionnelle, avec un poste prévu au chantier naval de Hambourg, qui doit clôturer ses études d’ingénieur. Au point de n’être guère contrarié quand le médecin du sanatorium, après l’avoir examiné au bout des trois semaines initialement prévues, lui recommande de rester, car il s’avère que l’état de ses poumons laisse à désirer …

Lorsque j’avais une vingtaine d’années (eh oui, ça fait donc trèèès longtemps), j’ai entrepris de lire « La Montagne magique » (de Thomas Mann, j’avais lu « Mort à Venise »), petit pavé qui a priori ne m’effrayait pas (à l’époque, le nombre de pages ne me faisait pas peur), entreprise qui s’est soldée par un échec, tant je me suis rapidement ennuyée dans cette lecture. J’ai récidivé plus tard, en vain, l’ennui m’a gagnée à nouveau. Au point que j’ai fini par laisser mon bel exemplaire, pourvu d’une reliure cartonnée, à mon oncle et ma tante en Auvergne, où je l’apercevais régulièrement quand j’allais les voir, mais sans avoir envie de le récupérer.
Lorsque le livre a fait l’objet d’une nouvelle traduction, j’ai saisi l’opportunité pour refaire une tentative et je l’ai acheté dans sa version numérique (j’ai profité d’une promo sur son prix, faut pas pousser non plus et depuis celui-ci a baissé définitivement, voir indications in fine). Nouvel échec. Allais-je donc, moi qui me pique d’aimer l’Allemagne et sa culture, renoncer à lire ce roman qui me narguait depuis 40 ans ?!
Heureusement, « Les feuilles allemandes », organisées sur les blogs Et si on bouquinait un peu ? et Livr’escapades pendant le mois de novembre, ont réussi à me motiver et je me suis décidée à entamer à nouveau l’ascension de cet Everest littéraire (enfin, un Everest pour moi). Cette fois, je l’ai achevée, non sans mal. Le sommet fut atteint fin octobre. Et j’ai regardé le mois de novembre filer en me disant qu’il fallait que je rédige mon billet (= planter mon p’tit drapeau au sommet), ouf, c’est maintenant fait !

« Deux jours de voyage éloignent l’être humain – à plus forte raison le jeune homme encore peu enraciné dans la vie – de son univers quotidien, de tout ce qu’il appelait devoirs, intérêts, soucis, perspectives ; il en est bien plus éloigné qu’il ne l’avait sans doute imaginé dans le fiacre le conduisant à la gare. L’espace qui, virant et fuyant, se jette entre lui et son terroir d’origine révèle des forces que l’on croit d’ordinaire réservées au temps ; d’heure en heure, il entraîne des transformations intérieures qui, fort semblables à celles que produit le temps, les surpassent d’une certaine façon. Comme ce dernier, l’espace génère l’oubli, mais, ce faisant, il affranchit la personne humaine de ses attaches, la met dans un état de liberté originelle – et, en un tournemain, il transforme même un esprit tatillon et terre à terre en une sorte de vagabond. Le temps, dit-on, c’est le Léthé ; or l’air des lointains est un breuvage analogue, et son effet, pour être moins intense, n’en est que plus rapide. »

L’éloignement et le temps, thème qui reviendra souvent dans le roman et rappelle le traitement qu’en fit Proust, vont déplacer Hans Castorp vers une zone où il jouit d’une liberté particulière, en plus de n’avoir aucun souci matériel, puisque chacun, au sanatorium, est totalement pris en charge (et Hans bénéficie des moyens financiers pour occuper longuement une chambre dans cet établissement de qualité). Cette zone, Joachim ne s’y transportera jamais, lui qui conservera toujours chevillée au corps la volonté de s’arracher à un endroit où il se trouve immobilisé malgré lui. Hans, au contraire, s’adapte rapidement aux lieux, oublieux de ce qui fut avant (il a perdu ses parents jeune, puis son grand-père qui avait pris leur relais et n’a maintenant plus guère d’attaches familiales) et peu enclin à y projeter son avenir. Le lecteur assiste à cette métamorphose qui n’en est peut-être pas vraiment une : on dirait que cette tendance a toujours été là, au fond, chez Hans, de tempérament assez nonchalant, ne demandant qu’à s’épanouir et saisissant l’opportunité de la maladie pour se déployer. D’ailleurs, Hans fait au moins à deux reprises l’éloge de cette maladie, avec laquelle il entretient une relation ambiguë, avant d’être mis en garde à ce sujet par Settembrini.

Si le lecteur observe, étonné, les mœurs des gens « d’en haut » (par opposition aux gens résidant « dans la plaine », considérés de manière un peu méprisante), Hans les fait siennes sans mal. Cette facilité à s’isoler de l’existence en intégrant cette drôle de collectivité, en s’y plaisant au point de retarder le moment de la quitter, le lecteur peut la trouver déconcertante. L’auteur, lui, en la considérant sous l’angle du cas de Hans, la lie directement à l’époque, qu’il présente comme foncièrement vaine (dans la citation suivante, longue mais à mon sens importante car elle explique le goût qu’Hans prend à sa pause à rallonge à Davos, c’est moi qui ai mis en gras toute une portion) :

« Hans n’avait rien d’un génie ni d’un idiot, et si nous évitons de le qualifier de médiocre, c’est pour des raisons n’ayant rien à voir avec ses facultés intellectuelles, et du reste bien peu avec sa modeste personne : c’est par respect pour sa destinée, à laquelle nous sommes tenté d’attribuer quelque signification supra-individuelle. Au lycée, son cerveau avait satisfait aux exigences des classes scientifiques sans devoir se surmener – à coup sûr, il n’y était disposé à aucun prix ni pour aucun sujet : moins par peur de se nuire que parce qu’il ne voyait absolument aucune raison de le faire, disons plutôt AUCUNE RAISON ABSOLUE ; il sentait plus ou moins qu’il n’y avait pas lieu de se surmener, et c’est sans doute bien ce qui nous empêche de le traiter de médiocre. Ce que l’homme vit en individu, c’est non seulement sa vie personnelle, mais aussi, consciemment ou non, celle de son époque et de ses contemporains ; il a beau tenir pour des données absolues et évidentes les fondements généraux et impersonnels de son existence, et être à cent lieues, comme ce brave Hans Castorp, d’avoir l’idée de les critiquer, il est fort possible qu’il se sente vaguement lésé, dans son bien-être moral, par leurs déficits. Un individu peut avoir en tête divers buts, objectifs, espoirs et perspectives, et y puiser l’impulsion d’aller vers des efforts et des activités élevés ; mais si l’impersonnalité ambiante et l’époque elle-même sont en fait dépourvues d’espoirs et de perspectives, en dépit de leur apparente animation, si cette époque lui apparaît en secret dénuée d’espoirs, de perspectives et de résolution, et si elle répond par un silence fort creux à la question qu’il pose bel et bien, sciemment ou non, celle du sens de tout effort et de toute activité, sens suprême et ultime, dépassant l’individualité, cet état de choses ne manquera pas d’avoir un effet plus ou moins paralysant, notamment sur des êtres d’une grande intégrité, et cet effet, loin de s’arrêter à la sphère psychique et morale, s’étendra à la partie physique et organique de l’individu. Être disposé à des performances considérables, outrepassant les limites de la simple obligation, sans que notre époque puisse donner une réponse satisfaisante à la question de leur finalité, voilà qui requiert soit une solitude et une ingénuité morales peu communes et dignes d’un héros, soit une vitalité des plus robustes. Ni l’une ni l’autre ne caractérisaient Hans Castorp et, en fin de compte, il devait être médiocre, encore que dans un sens fort honorable. »

Le penchant amoureux que Hans finit par nourrir vient remplir en partie le vide de son existence. Mais Hans, comme je le disais dans ma présentation liminaire du roman, comble avant tout celui-ci en se découvrant un goût pour des tas de choses nouvelles. Étendu sur sa chaise-longue modèle grand-confort (je me moque, mais Hans souligne à plusieurs reprises la qualité de ce mobilier de balcon et je ne parle pas des couvertures qui l’assortissent en hiver, il y a même un super sac de couchage pour affronter les grands froids), il se lance dans des lectures diverses, les premières le conduisant à explorer les sources de la vie au niveau cellulaire, avant de passer de cet infiniment petit (dans l’anatomie et la botanique) à l’infiniment grand (dans l’astrologie). Bref, il se cultive et s’en trouve fort satisfait, il se penche sur l’organisation du vivant, en allant jusqu’à celle de la cité puis de l’état. Autant d’occasions pour l’auteur de nous en toucher un mot … et ce n’est là que le début de digressions en tous genres (y compris sur la psychanalyse, puisqu’un des médecins de Berghof est analyste) et de plus en plus longues, qui ne cesseront d’émailler et nourrir (pour ne pas dire gaver) le roman, en particulier dans sa seconde partie et finiront par me le rendre indigeste au plus haut point.

Il faut dire que le franc-maçon Settembrini, chantre du Progrès qui s’était pour ainsi dire octroyé le rôle de mentor de notre jeune et conservateur (anti)héros, cet « enfant gâté de la vie », comme il le surnomme, va se trouver mis en concurrence avec un autre grand débatteur, j’ai nommé Naphta, de formation jésuite, dont il ne partage pas du tout les opinions sociales et politiques, radicales et volontairement provocatrices. Dès lors, Hans apparaît comme un « parfait objet de litiges pour les pédagogues », une pâte que chacun s’acharne à vouloir modeler à son gré à coup de controverses en veux-tu en voilà, le ton monte, éloquence et virulence vont de pair. Quant à Hans, il se targue maintenant de vouloir argumenter à son tour et m’a parfois rappelé monsieur Jourdain dans sa volonté naïve de béotien d’approcher ces deux monstres du logos.

Allez, quelques mots de conclusion (d’autant plus intéressants pour ceux qui seront passés directement du paragraphe initial de présentation à celui-ci 😉 ), pour dresser le bilan de cette énième tentative de lecture de « La Montagne magique », la seule couronnée de succès.
Elle a très bien commencé. Outre le fait que je ne me souvenais absolument pas de ce que j’avais pu déjà lire (y compris dans la tentative la plus récente), ce qui donnait au roman les couleurs avantageuses de la découverte, j’appréciais la qualité de l’écriture, la finesse de l’analyse des situations et la beauté de la description des lieux, qui me permettait de très bien me représenter ce magnifique paysage montagnard de Davos, en côtoyant avec une curiosité de bon aloi les hôtes souvent nantis d’un établissement de soins cossu.
L’affaire s’est (sérieusement) gâtée dans la seconde moitié du roman, encombrée de débats et autres digressions sur des sujets socio-politiques qui ne devaient pas manquer de passionner l’auteur mais m’ont souvent prodigieusement ennuyée, quand ils ne volaient pas trop haut pour moi, à tel point que j’ai parcouru en diagonale la plupart des pages concernées. En gros, l’histoire de Hans m’intéressait, mais elle n’a pas besoin de sept cents pages pour être racontée. Quant au reste, ces incessants discours tenant de l’essai ou du pamphlet, non, ce n’est pas ce que j’attends d’un roman ou alors il aurait fallu que la dose soit homéopathique, là j’aurais peut-être fait l’effort nécessaire.

« La Montagne magique » (dont, soit dit en passant, la fin m’a plu (mais non, pas seulement parce que c’était fi-ni 😀!) ), quelles que soient ses qualités littéraires et sa volonté de manifester l’esprit d’une époque, n’est donc pas un roman dont je recommanderais la lecture, ou alors dans le cadre d’une étude permettant de situer le propos au sein de la réflexion proposée par Thomas Mann sur son temps.

« La Montagne magique », Thomas MANN
titre original Der Zauberberg (1924)
traduit de l’allemand, annoté et postfacé par Claire de Oliveira
éditions Fayard (784 p) – 2016
prix : 39 € (sic !) – 6,99 € en numérique (avec DRM)

19 commentaires sur “« La Montagne magique », Thomas MANN

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  1. Je l’ai lu il y a longtemps ; j’ai à peu près tout oublié, mais je ne me souviens pas m’être ennuyée. Par contre aujourd’hui, il est possible qu’il me tombe des mains (mais je n’ai pas l’intention d’essayer).

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  2. Je l’ai lu mais il y a un certain nombre d’années (à une époque où je m’astreignais à terminer tous les ouvrages commencés)… mais je pense avoir partagé tes réticences. As-tu lu « Les Buddenbrook » ? J’hésite à me lancer.

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    1. Ma soeur m’avait recommandé Les Buddenbrook et je l’avais emprunté à la médiathèque pour le pavé de l’été, mais finalement je ne m’y suis pas aventurée (j’étais encore focalisée sur La Montagne magique, je crois 😄). Ce n’est sûrement que partie remise car je pense que le bouquin me conviendrait davantage, plus romanesque (moins philosophique).

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  3. Je l’ai acheté dans sa nouvelle traduction, je pensais le lire pour le pavé de l’été et puis… pour les Feuilles Allemandes, et puis… bref ! Il m’effraie et j’avoue que ton billet va sans doute m’inciter à le laisser prendre la poussière sur mes étagères. A moins que ? J’ai vu que Marie-Anne, du blog La Bouche à Oreilles, venait de publier son billet sur la 2e partie de cette lecture, je vais aller voir si son avis rejoint ou non le tien !

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  4. Je comprends vos remarques pour le côté « indigeste » des longs débats philosophiques entre Settembrini et Naphta. On peut aussi adopter le même point de vue que Hans Castorp qui les écoute d’une oreille distraite et qui les renvoie plus ou moins dos à dos… À plusieurs reprises il dit que ni l’un ni l’autre n’est convainquant.

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  5. Un livre… magique en ce qui me concerne et extrêmement intéressant sur le plan de l’histoire des idées. C’est vrai qu’il y a des passages indigestes, mais il y en a d’autres éblouissants qui récompensent largement les efforts du lecteur. Ne pas oublier aussi l’ironie qui transperce parfois et donne au livre son ton particulier. Longtemps après l’avoir lu, je me souviens aujourd’hui des passages éblouissants et j’ai oublié les passages plus indigestes. Et puis la fin est bouleversante et inoubliable. J’espère qu’il en sera de même pour vous dans quelques années car c’est un livre qui demande une « digestion » assez longue selon mon expérience.

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      1. Avec plaisir. Les Buddenbrook est très beau et dénué des passages philosophiques qui vous ont ennuyé. Je vous conseille également le magnifique Tonio Kröger, un roman court, mais essentiel pour comprendre la sensibilité à fleur de peau de Thomas Mann. Je déconseille Mort à Venise, que je trouve assez verbeux et bien moins beau que quantité d’autres livres de l’auteur, en dépit de sa réputation.

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