« Retour au pays bien-aimé », Karel SCHOEMAN

retour au paysLes souvenirs que George Neethling a de l’Afrique du Sud remontent à ses cinq ans, l’âge qu’il avait quand son père, diplomate, a quitté le pays avec femme et enfant pour ne plus jamais y revenir. George a maintenant la trentaine et habite en Suisse. Il décide de revenir pour revoir la ferme de Rietvlei que sa mère, qui vient de mourir, lui a laissée en héritage. Peu avant d’arriver à destination, il s’arrête dans une ferme voisine, isolée au milieu du veld. La famille qui l’y accueille, pour certains de ses membres méfiante et taciturne, y survit difficilement alors qu’elle avait connu des jours bien meilleurs …

Curieux roman que ce « Retour au pays bien-aimé » (titre qui évoque le fameux « Pleure ô pays bien-aimé » d’Alan Paton), paru en 1972. Je l’ai lu sans difficulté, excepté vers la toute fin où son rythme languissant a failli avoir raison de moi, d’autant que j’avais renoncé (à tort) à ce qu’il s’y passe quelque chose, comme lorsqu’on attend en vain que l’orage éclate après une journée à l’atmosphère lourde et pesante. Car il s’agit avant tout d’un roman d’atmosphère, où l’on partage les sentiments et les sensations de George Neethling, son incompréhension aussi car le peu qu’il découvre du pays et de ses habitants lui restera étranger jusqu’au bout (et quelques vagues recherches sur internet après lecture n’ont guère éclairé ma lanterne sur ce qui est évoqué au fil des pages, dommage) : certes, il comprend mais il est trop éloigné, dans tous les sens du terme, de ce qui a été vécu ici et de ce qui s’y vit encore pour que cela suffise, quand bien même il n’est pas arrêté par la barrière de la langue puisqu’il parle l’afrikaans.

Malgré tout, cette lecture a exercé sur moi un certain attrait car l’auteur sait nous plonger aux côtés de George au cœur d’un environnement dépaysant et inquiétant (le danger qui rôde tout autour est régulièrement rappelé par les membres de la famille où il séjourne). Le mode de vie des habitants de la ferme et du voisinage, dépeint avec réalisme, apparaît en surimpression sur les pages d’un passé récent, celui de la génération précédente qui connaissait l’abondance, avant de sombrer dans cette existence précaire au seuil de la pauvreté. Regrets et ressentiments demeurent, en permanence, en arrière-plan, quand ils ne prennent pas la forme d’une révolte ouverte. Les gens que Georges rencontrent sont ceux qui sont restés, alors que nombreux furent les exilés, auxquels ils en veulent d’être partis et de ne plus sembler se préoccuper d’eux. Ceux-là, comme c’était le cas pour la mère de George, sont la proie d’une incommensurable nostalgie.

Extrait :

Et aujourd’hui il [George] était de retour. Il était le premier, parmi ceux de la génération qui avait grandi à l’étranger, à avoir fait le voyage. Il avait vu le ciel s’embraser au coucher du soleil et la nuit tomber brusquement ; il avait entendu au loin des bruits étranges, inexpliqués. Vu sur les murs ces affiches qui commençaient à se décoller et à s’effilocher, ces slogans rédigés dans des langues qu’il ne comprenait pas ; l’ardeur du soleil, les journées torrides, les arbustes couverts de fleurs aux couleurs flamboyantes, et ces montagnes de fruits étranges, un peu trop mûrs, qui exhalaient des effluves capiteux et douceâtres. Il avait vu les foules innombrables anonymes aux arrêts de bus et sur les quais de gare, entendu jouer les enfants et bavarder les hommes qui rentraient du travail. Il était venu voir ces gens qui étaient ses compatriotes, cette ferme qui, désormais, lui appartenait, cette terre, ces cailloux, ce sable grossier.
Il comprit qu’il n’y avait pas de réponse aux questions qu’il se posait : la vie devait continuer, et cette continuation même était peut-être en soi une esquisse de réponse, ou du moins ce qui s’en rapprochait le plus. Il resta assis à un long moment, la tête renversée en arrière, contemplant l’herbe et les pierres, et ces plantes dont les noms lui étaient inconnus. Au-dessus de lui, il voyait le vent qui chassait les nuages et entendait craquer l’herbe sèche. Il était fatigué ; il ne voulait plus ni penser ni se souvenir.

J'ai bien aimé !« Retour au pays bien-aimé », Karel SCHOEMANLire-le-monde-icone
Titre original Na Die Geliefde Land (1972)
Traduit de l’afrikaans par Pierre-Marie Finkelstein
Editions Phébus (206 p)
Paru en 2006

Lecture commune dans le cadre du projet « Lire le monde ».

18 commentaires sur “« Retour au pays bien-aimé », Karel SCHOEMAN

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  1. A lire les billets du jour, après lecture de « Des voix parmi les ombres », je crois que Schoeman fait dans le roman d’atmosphère où il ne se passe pas grand-chose. Tout est dans la façon de le dire, dans cette ambiance si particulière qui semble faire de cette Afrique du Sud un autre monde…

  2. Tu es nettement moins enthousiaste que Keisha. Je me demandais si j’avais lu ce roman, à lire ton billet, je ne pense pas. J’ai lu pas mal de sud-africains, mais pas celui-là.

  3. Atmosphère, oui, beaucoup dans ce roman… (et les autres aussi, mais peut être encore plus?) Deux parts, ouf, je m’attendais à plus cruel. Découvre cet auteur,STP, avec un autre titre?

  4. C’est intéressant ce que tu dis sur l’atmosphère ambiante, l’impression d’un orage prêt à éclater à tout moment, car effectivement, il y a quelque chose de « Après l’orage » de Selva Almada dans l’atmosphère de ce livre. J’y pensais juste en te lisant.

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