« Je suis métisse », Sayra BEGUM

Angleterre – de nos jours.
Lorsque Shuna, la trentaine, se marie à un Anglais, ni sa mère ni son père ne viennent à la cérémonie.
La mère, née au Bangladesh, a élevé ses enfants dans le respect de la religion musulmane et n’admet pas que le futur époux ait refusé de se convertir à l’islam. Quant au père, un Anglais roux aux yeux bleus, il s’est converti jeune homme, a certes fait un mariage arrangé au Bangladesh mais s’avère plus tolérant, jusqu’à ce qu’il finisse par rallier la cause de son épouse, lorsque elle le menace de divorcer s’il assiste au mariage.
Cet événement marquant, qui ne se déroule donc pas comme Shuna avait pu le rêver, est l’occasion pour la jeune femme de revenir sur la manière dont elle a vécu son métissage …

« Je suis métisse », ouvrage incorporant des éléments autobiographiques de la vie de l’auteure, Sayra Begum (cf cette très intéressante interview), brosse le portrait d’une jeune musulmane, Shuna, tiraillée entre deux univers. Il y a d’une part l’application des préceptes du Coran (aucune représentation de personnes ou d’animaux sur les murs de la chambre ; pas question de sortir un peu tard le soir …), à partir desquels Shuna reçoit une éducation très stricte. Cela ne l’empêche pas, au-delà de son souhait d’être une bonne musulmane, de bâtir ses convictions religieuses, adaptées à sa sensibilité personnelle. Et d’autre part la vie « normale », celle des gens de son âge, à laquelle elle aspire. Avec le mariage mentionné plus haut, le point de rupture finit par être atteint.

Shuna a conscience de ce qui la lie à ses racines. Lorsqu’elle se remémore ses séjours ponctuels au Bangladesh, alors que joints bout à bout ils ne représentent pas plus d’une année, elle constate : « Pourtant, j’ai parfois l’impression d’y être encore. Quelque chose, une essence s’est imprégnée en moi. » Mais le poids que la religion, par l’intermédiaire de sa mère, fait peser sur elle, est lourd (ce n’est pas le cas, l’auteure le constate dans l’interview à laquelle j’ai fait référence, pour toutes les jeunes filles nées d’un mariage mixte).
En filigrane, on appréhende aussi le profil de cette mère, élevée dans une famille rurale et pauvre du Bangladesh, qui n’avait jamais vu de Blanc avant le père de Shuna. En Angleterre, elle veut tout faire au mieux, d’autant qu’elle est soucieuse du regard des autres musulmanes, promptes à repérer tout ce qui peut étayer leur critique de son mariage atypique avec un Anglais. Et puis, Shuna n’est pas la première à ruer dans les brancards : auparavant, il y a eu son aîné d’un an, Aadam, qui est sorti de leur vie en partant mener la sienne…
Sans concession, ce portrait de jeune musulmane anglaise, s’il reflète cette forme de violence domestique que l’application stricte de la religion peut prendre, se fait par ailleurs l’écho du racisme dont sont victimes les « Pakis », avec une montée significative depuis les attentats du 11 septembre.

Pour refléter l’identité fragmentée de Shuna, Sayra Begum use d’un crayonné très expressif, dans un noir et blanc bien adapté au propos (et fréquent dans les romans graphiques à base autobiographique, comme « Blankets » de Craig Thompson et « Persépolis » de Marjane Satrapi, auxquelles l’auteure se réfère explicitement). Si je n’ai pas toujours été convaincue par sa représentation du visage de la narratrice en particulier et des visages féminins en général, leurs traits me paraissant manquer de finesse, j’ai en revanche été séduite par les qualités graphiques de l’ouvrage. La mise en cases s’affranchit des cadres préformatés, dans une mise en page originale qui se déploie régulièrement en superbes doubles planches. L’auteure y fait preuve d’une belle inventivité pour mettre en images ses sensations et ses réflexions, en créant un univers bien à elle auquel j’ai été sensible. D’ailleurs, pour revenir à la question des visages, on notera qu’il leur arrive aussi de se distinguer par leur absence (un ovale vide), comme celui du fiancé de Shuna, qui n’apparaît que tardivement, quand enfin elle peut le présenter à ses parents et le faire exister à leurs yeux.

« Je suis métisse » offre un regard intéressant sur un parcours individuel ancré dans son époque. Comme Shuna, le lecteur s’interrogera à son tour sur la possible cohabitation des milieux qui s’y côtoient, musulman et non musulman :
« Pourquoi ne peut-on pas simplement prendre le meilleur des deux mondes et en créer un meilleur ? N’est-ce pas ce que signifie être métisse ? »

N.B. :
album lu en numérique, via NetGalley. Il sort aujourd’hui en librairie donc je n’ai pas vu sa version papier

Rendez-vous aujourd’hui chez Noukette !

« Je suis métisse », Sayra BEGUM
titre original Mongrel
éditions Delcourt (264 p)
album cartonné 198 x 263 mm – 27,95 €
en librairie ce 18 janvier 2023

22 commentaires sur “« Je suis métisse », Sayra BEGUM

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    1. Je n’étais pas non plus emballée a priori, et puis l’album, au fur et à mesure que je le découvrais, m’a permis de voir l’éventail de ce que l’auteure proposait dans son graphisme et cela m’a plu.

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