« Emissaires des morts », Adam-Troy CASTRO

Membre du Corps diplomatique, Andrea Cort est régulièrement mandatée par le Procureur général de la Confédération pour enquêter sur des crimes et autres affaires suspectes se déroulant sur des planètes ou satellites bien loin de son lieu de résidence, le monde-cylindre de La Nouvelle-Londres. Son passé sulfureux d’enfant ayant participé à un génocide, qui l’a conduite à devenir la propriété du Corps diplomatique, la précède mais, au fil du temps, elle s’est blindée. Elle tient les autres à distance et ne fait jamais rien pour arrondir les angles. En revanche, pour ce qui s’agit de résoudre les cas épineux qui lui sont confiés, elle s’avère redoutable.
« 
Émissaires des morts » est un recueil rassemblant trois nouvelles, une novella et un roman (qui donne son titre au volume) la mettant en scène. Les trois nouvelles, bien que parues postérieurement, se déroulent chronologiquement avant la novella et le roman : l’éditeur les a logiquement placées en tête. C’est donc elles que j’ai lues en premier mais, a posteriori, j’aurais tendance à vous conseiller de lire d’abord la novella « Démons invisibles » puis le roman « Émissaires des morts », qui lui est directement lié, et de garder les nouvelles pour les grignoter plus tard. Non qu’elles soient inintéressantes, bien au contraire. Mais les lire l’une après l’autre a  tendance à accentuer certains traits de comportement du personnage d’Andrea Cort qui ont l’air de revenir comme des gimmicks (sa préférence pour les espaces clos artificiels ; son refus de se laisser « apprivoiser » par quiconque ; sa manière de se ronger l’extrémité des pouces quand elle est stressée ou qu’elle réfléchit : c’est répétitif et un peu caricatural), chose qu’on ne ressent pas en lisant les deux derniers titres d’affilée. Cette réserve formelle mise à part, revenons sur lesdites nouvelles.

« Avec du sang sur les mains » (titre original « With Unclean Hands » – 2011) – 53 pages
Andrea Cort est au début de sa carrière au sein du Corps diplomatique. Sur la planète zinn, elle doit s’assurer que se déroule dans les conditions prévues, en respectant ce qui a été convenu pour le prisonnier, la remise du criminel Sandburg en échange de certains secrets technologiques de ce peuple. Au cours d’une réception à l’ambassade, elle provoque bien involontairement un incident diplomatique en conversant avec une enfant zinn. Plus grave, elle en vient à s’interroger, de fil en aiguille, sur les motivations profondes de la transaction lancée par le peuple zinn, dont la réputation pacifique n’est en effet plus à prouver, c’est d’ailleurs elle qui a constitué un obstacle insurmontable à toute tentative d’expansion de sa part.
« Avec du sang sur les mains » nous présente une Andrea Cort encore toute jeune mais ses qualités intrinsèques se font déjà jour et la poussent à se questionner là où ses semblables semblent manquer singulièrement de clairvoyance (mais peut-être la perspective d’avoir accès à quelques prouesses technoscientifiques zinns les aveugle-t-elle).
La nouvelle offre un aperçu fascinant de créatures extraterrestres originales comme nous en côtoierons tout au long du recueil. La relation d’Andrea avec l’enfant zinn est touchante et sa quête de vérité, au-delà des apparences, stimulante. Elle la conduit à sortir de ses retranchements et le dénouement, brut, confirme la tonalité noire de l’ensemble, qui ne se démentira pas par la suite.

« Une défense infaillible » (« Tasha’s Fail-Safe » – 2015) – 40 pages
Andrea Cort est chargée d’enquêter sur Tasha, un agent double du Corps diplomatique bloquée dans une infernale spirale mentale depuis qu’elle a été agressée par un mystérieux inconnu.
Une nouvelle menée tambour battant, qui souligne déjà l’importance que les technologies peuvent détenir en matière comportementale. La chute, qui explique in fine comment Andrea a résolu l’énigme, ne manque pas de piquant et apporte une touche d’humour (noir, évidemment !) bienvenue.

« Les lâches n’ont pas de secret » (« The Coward’s Option » – 2016) – 56 pages
Andrea Cort est envoyée sur la planète Caithiriin pour étudier le cas de Griff Varrick, membre du Corps diplomatique accusé du meurtre d’un autochtone. S’il est jugé selon les lois locales, il encourt la peine maximale : une mort lente et douloureuse par étouffement. Mais Varrick a découvert qu’il existait une alternative à cette sanction, qui ne lui avait pas été proposée : se voir implanté un dispositif annihilant définitivement ses pulsions violentes. En se renseignant sur cette disposition, Andrea ignore qu’elle va courir le plus grand des dangers …
Comme dans la précédente nouvelle, c’est la manière dont on peut intervenir sur le psychisme humain qui est au cœur de l’histoire. Ici, Andrea va être directement atteinte par ce qu’elle aura enclenché. Le récit, oppressant, offre une belle tension narrative, en même temps qu’un aperçu de la manière dont une société pourrait facilement basculer vers une version dystopique d’elle-même.

Les trois nouvelles se lisent facilement et peuvent, nonobstant les réserves que j’ai formulées plus haut, constituer une bonne entrée en matière pour faire la connaissance d’Andrea Cort et de son modus operandi, similaire à celui de héros détectives ou policiers qui l’ont précédée : enquêtrice à l’intelligence aiguisée, elle a toujours un large temps d’avance sur ceux qui l’entourent, emmagasine les éléments nécessaires et les assemble au fur et à mesure, mais en gardant tout cela pour elle, avant de dévoiler, in fine, le résultat de ses cogitations. Mais ce sont des nouvelles et elles ont aussi un petit côté « expéditif » dans leur résolution lié à leur format.
Avec les deux textes suivants, la novella et le roman, on change de braquet : le propos monte nettement en puissance et le roman s’inscrit dans la droite ligne de la novella en prolongeant ce qu’elle avait amorcé.

« Démons invisibles » (« Unseen Demons » – 2002) – 92 pages
Emil Sandburg, celui qu’Andrea Cort appelle « l’autre monstre », puisqu’elle-même, qui fut une enfant criminelle, se considère comme appartenant aussi à cette catégorie, est accusé d’avoir torturé et tué plusieurs autochtones de la planète Catarkhus.  Mais peut-il y avoir réellement eu crimes quand les victimes sont, comme tous les Catarkhiens, absolument inconscients d’une présence humaine à leurs côtés ? Car même s’il est avéré que les Catharkhiens font partie des espèces sentientes, le fait est qu’ils ne disposent pas des mêmes sens que beaucoup d’autres puisqu’ils sont aveugles, sourds et insensibles à la douleur.
Andrea Cort se retrouve confrontée à un cas très particulier et il lui faudra toute son habileté pour aider la Confédération à se tirer de ce mauvais pas, Sandburg donnant en effet de l’humain une très mauvaise image (mais l’humain n’a pas très bonne réputation en général, il est considéré comme un fauteur de troubles historique).
Retorse à souhait dans la logique de ses raisonnements, cette novella illustre parfaitement le versant juridique des enquêtes d’Andrea : il reflète les problématiques de cohabitations inter espèces que connaît la Confédération humaine face à ses homologues sentients, parmi lesquels on note déjà les Intelligences Artificielles, dont il sera à nouveau question plus tard. Plus fondamentalement, c’est la question de la définition de l’intelligence qui se pose ici, celle à laquelle il faut être en mesure de répondre lorsqu’il s’agit d’affirmer si une espèce est ou non sentiente (pensante). Enfin, et c’est là un aspect déterminant pour la suite des aventures d’Andrea Cort, « Démons invisibles » entrouvre chez notre héroïne une porte l’incitant à revoir son passé à la lumière des réflexions qu’elle a menées. Ce cheminement, captivant, se poursuivra dans « Émissaires des morts ».

« Emissaires des morts » (« Emissaries from the dead » – 2008) – 330 pages
Andrea Cort se retrouve plongée dans un écosystème très particulier créé par les IAs-source, intelligences artificielles autonomes, sur la planète Un Un Un. Deux meurtres y ont été commis : les victimes sont des agents du Corps diplomatique appartenant à la délégation dont les IA tolèrent la présence. Andrea, sujette au vertige, doit enquêter là où vit la délégation c’est-à-dire au sein de Hamac-Ville, dont le nom reflète le type d’habitats accrochés sous les frondaisons. Celles-ci abritent les Brachiens, créés par les IA-source et objets d’étude des humains, des créatures léthargiques agrippées aux plantes grimpantes dont elles tirent leur alimentation. La surface de la planète, quant à elle, se situe loin dans les profondeurs et ressemble « à un chaudron bouillonnant brunâtre, traversé d’éclairs ».
Dans « Emissaires des morts », qui a obtenu le Prix Philip K.Dick en 2009, les investigations  d’Andrea, elle-même victime de mystérieuses menaces, s’inscrivent dans un environnement spectaculairement dépaysant, ponctuées de péripéties mettant ses nerfs et les nôtres à rude épreuve et parcourues d’interrogations majeures relatives aux IA. Elles lui permettent aussi de découvrir un couple inseps, les Porrinyard, un homme et une femme distincts mais liés par la pensée pour former une Gestalt unique.
Le roman, prenant et surprenant, pose de manière percutante la question du libre-arbitre et ce qui s’y joue entraîne une évolution significative dans la psyché tourmentée et le comportement d’Andrea. De quoi rendre le lecteur, pour peu qu’il se soit, comme c’est mon cas, attaché au personnage, curieux de la suite de ses aventures (traduction à paraître).

« Emissaires des morts » est un recueil de nouvelles/novella/roman que, malgré son côté pavé, j’ai lu sans peine, rapidement accrochée par la principale protagoniste et la tension narrative des différentes histoires.
Andrea Cort est un personnage classique par certains côtés car s’inscrivant dans la lignée des talentueux enquêteurs et/ou experts juridiques que nous offrent la littérature ou les séries, avec des manières de faire similaires, mais plus original par d’autres : marquée par un passé pour le moins traumatisant, elle affiche une misanthropie qui cache une réelle sensibilité aux autres et fait preuve de beaucoup de lucidité, voire de cynisme par rapport à son environnement : il faut reconnaître qu’il le mérite, tant les humains s’y retrouvent facilement dominés par des puissances, économiques notamment, qui les dépassent et volent leurs vies. L’immersion dans un lointain futur, au milieu de races extraterrestres diverses et d’Intelligences Artificielles pouvant se révéler aussi sournoises que certaines, ne manque pas de piquant et permet de projeter des problématiques actuelles dans un contexte décalé. Un divertissement sombre et intelligent !

« Emissaires des morts », Adam-Troy CASTRO
traduit par Benoît Domis
éditions Albin Michel Imaginaire (720 p)
paru en janvier 2021

Les avis de : Apophis, Gromovar, Le Maki, Xapur, Lune, La Geekosophe, Les Pipelettes en parlent, FeydRautha, Lorhkan, Lutin82, Célinedanaë, le bilbiocosme, Justaword , Le chien critique , Yuyine

3 commentaires sur “« Emissaires des morts », Adam-Troy CASTRO

Ajouter un commentaire

Un commentaire ? N'hésitez pas !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Un site WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :