« Florida », Jean DYTAR

Londres, 1572
William Raleigh rend visite au dessinateur Jacques Le Moyne, Français converti au protestantisme qui a prudemment émigré en Angleterre avec son épouse, Eléonore, pour obtenir de lui un témoignage au sujet de l’expédition en Floride à laquelle il a participé plusieurs années auparavant. Mais de cette expédition, dont il est un des rares rescapés, Jacques s’est toujours farouchement refusé à parler. Pourtant elle continue à le hanter au point que lui, qui fut cartographe, s’est réfugié dans les seuls dessins de motifs de broderie, fleurs, fruits ou oiseaux, très appréciés des dames de la noblesse.

Que s’est-il donc passé lors de cette fameuse expédition ?

Eléonore finira par avoir la réponse à cette question et obtiendra, après que des années se seront encore écoulées, pendant lesquelles Jacques étouffe sous le poids des non-dits, le récit détaillé des terribles événements qui se déroulèrent alors. Le lecteur découvrira ainsi (sauf s’il est davantage féru en histoire que moi, qui ai quand même eu un peu de mal à prendre mes marques dans un ouvrage s’y inscrivant résolument, sans forcément préciser les dates, mais les événements mentionnés permettent de les retrouver) un épisode méconnu des tentatives de conquête du Nouveau Monde par la France, à une époque où l’Espagne s’y était taillée la part du lion et avant que l’Angleterre décide de s’y impliquer efficacement. Auparavant, il aura eu le temps de faire la connaissance de l’attachante Eléonore, soutien fidèle d’un mari chez qui son séjour en Floride aura laissé d’insurmontables séquelles (on dirait maintenant qu’il est victime de stress post-traumatique). Des retours en arrière nous apprennent qu’elle fut la fille d’un cartographe : son goût pour les cartes, auxquelles elle s’était elle-même essayée avec succès, lui était venu très tôt, en même temps qu’un vif désir d’explorer le monde. Lorsque Jacques, sans enthousiasme, est parti en expédition, c’est un peu elle qui se rêvait à travers lui un destin que sa condition féminine, cantonnée aux tâches ménagères et familiales, ne lui permettait pas d’envisager.

Ce regard sur l’intimité d’un couple et la manière dont les destins individuels sont marqués par ce que le contexte leur impose, parcourt tout l’album et contribue à le rendre intéressant parce que profondément humain. Pourtant ce qui se joue dépasse de loin Jacques et Eléonore. Avec la conquête de la Floride, il s’agissait de fonder une Nouvelle France pas loin de ce qui était déjà une nouvelle Espagne, « pour affaiblir l’Espagne, le moment venu ». Car les luttes de pouvoir entre les puissants du vieux continent se poursuivent sur le nouveau, de même que les troubles religieux qui s’y déroulent peuvent y trouver leur prolongement. D’ailleurs, certains caressent l’espoir de voir la Floride « se révéler un refuge pour les protestants de France … et peut-être d’Europe ! ».
Non content d’évoquer ces enjeux religieux et géopolitiques, « Florida » s’avère aussi, dans sa dernière partie, une réflexion sur le pouvoir des images (et leur falsification éventuelle) et sur la manière dont elles permettent d’écrire l’Histoire, en s’appuyant sur « le choix des illustrations … Ce que l’on montre ou ce qu’on ne montre pas. » Une intéressante postface d’ordre historique complète d’ailleurs l’album.

Jean Dytar (dont j’avais lu, il y a des années de cela, « La vision de Bacchus », sans être conquise), raconte un homme tourmenté, fétu de paille dans cette Histoire, au travers d’un album dont l’ambiance graphique, avec ses variations liées aux lieux et aux temps, m’a séduite tout du long. Quelques mots de l’auteur pour vous la présenter : « […] je voulais être dans une recherche de sensation plus que de précision, et jouer du contraste visuel avec les choix graphiques des séquences à Londres, aux formes cernées par des lignes noires au pinceau et aux lavis sépias/gris/bleus.», explique-t-il sur son site« D’où le choix de cette approche que je pourrais qualifier « d’impressionniste », par lavis et touches de couleurs, ombres et lumières, sans contours, dans les bleus/gris et verts (le vert s’est imposé à cause de la présence si imposante de la nature, que je ne me voyais pas traiter dans les bleus) », ces tonalités étant celles, donc, qu’il utilise lors du récit de Jacques. Telles quelles, ces pages m’ont embarquée, d’autant plus qu’elles offrent parfois de magnifiques compositions fragmentées, reflets du chaos intérieur de Jacques. A noter qu’elles se concluent sur la reproduction d’une série de gravures d’époque, attribuées à Jacques Le Moyne.

« Florida », œuvre originale et dense, est un album qui m’a captivée !

« Florida », Jean DYTAR
éditions Delcourt (256 p)
paru en mai 2018

Rendez-vous aujourd’hui chez Moka !

 

32 commentaires sur “« Florida », Jean DYTAR

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  1. Comme je t’avais mis sur Facebook, j’ai cet album-là à la maison (acheté en occas’ sans vraiment le chercher…), et je crois qu’après un tel avis, je ne vais pas le laisser s’attarder trop longtemps sur mes étagères ! 😉

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