« Elizabeth et son jardin allemand », Elizabeth von Arnim

Elizabeth jardin allemandElizabeth von Arnim (que j’ai très longtemps prise pour un auteur allemand, tout ça parce que l’anglaise Mary Anne Beauchamp se dissimulait sous le nom de son héroïne accolé à celui de son mari, soit le pseudonyme créé en 1973 par les éditions Virago Press qui ont remis ses œuvres à l’honneur) est surtout connue pour son roman « Avril enchanté ». Je l’ai lu il y a seulement une paire d’années et il ne m’a pas plus séduite que cela (pas chroniqué), le charme qui opère sur tant de ses lectrices n’avait guère agi sur moi.
Il en a été tout autrement avec cet « Elizabeth et son jardin allemand » (oui, grâce au mois anglais, j’ai redonné une chance à l’auteur, qui le valait bien), premier opus qu’elle publia anonymement en 1898 (elle avait 32 ans) et qui remporta tout de suite un grand succès.

S’il porte le nom de roman, le livre s’avère d’inspiration très largement autobiographique. L’auteur y dépeint la vie d’Elizabeth qui vient de s’installer dans un château en Poméranie, bien loin des contraintes de la vie mondaine de Berlin. En attendant l’arrivée de ses trois petites filles et de son mari, Elizabeth passe d’abord quelque temps seule, théoriquement pour superviser les travaux à l’intérieur des lieux. Mais en réalité elle occupe l’essentiel de ses journées à faire aménager le jardin à sa guise ou à y jouir de sa solitude. Enfin, le jardin, façon de parler ! Il s’agit plutôt d’un immense parc (on est dans un château, ne l’oublions pas), où tout est placé sous le signe de la profusion.

Les entreprises de jardinier-paysagiste (débutant et enthousiaste) d’Elizabeth tiennent une place importante dans le récit, mais on y trouve bien d’autres choses encore. Déjà, on découvre la personnalité d’Elizabeth, naturelle et directe, bref à l’opposé de ce qu’on attend d’une jeune femme de sa condition dans le beau monde, ce qui fait qu’elle s’y sent totalement étrangère et se voit ravie de bénéficier de l’isolement du château (au point de ronchonner à loisir dès que des visiteurs pointent le bout de leur nez, tant lui sont pénibles l’inconsistance et l’artifice des échanges avec eux). Elle n’a pas la langue dans sa poche, y compris quand il s’agit d’évoquer son mari, the Man of Wrath (l’Homme de colère), comme elle le surnomme ironiquement, ce dieu domestique à la raison et aux volontés desquelles elle feint de se plier. Ses trois petites filles (ses « bébés »), qu’elle adore, sont présentes dans le tableau, au fil de petits moments saisis sur le vif, spontanés et souriants.

On ne s’ennuie pas un moment en compagnie d’Elizabeth, dont on apprécie notamment qu’elle aime lire autant que nous et bénéficie d’une fort jolie bibliothèque. Elle est aussi prompte à partir dans des envolées passionnées quand il s’agit de son jardin qu’à lancer quelques piques acérées quand il est question de ses jardiniers ou des importuns venus forcer les portes de sa retraite. L’écouter croquer avec humour les anecdotes de son quotidien est un vrai bonheur. Et on achève ce petit livre plein de fraîcheur et de sagesse, car notre héroïne ne manque pas de perspicacité dans ses vues sur les choses et les gens, ode à la nature et aux vertus des jardins, avec une furieuse envie d’en avoir un rempli de roses et de toutes sortes de fleurs, comme celui d’Elizabeth !

Extraits :

* Nul ne paraît comprendre, ici, combien le cœur me bat en attendant la floraison de mes roses.

* C’est dans le jardin que je cherche refuge, jamais dans la maison. La maison, ce sont les devoirs, les tracas, les domestiques qu’il faut exhorter ou admonester, les meubles, les repas, alors qu’au dehors je ne rencontre que plaisir et contentement – là je regrette mes moments de méchanceté, mes pensées égoïstes toujours pires qu’elles n’en ont l’air, là me sont pardonnés mes péchés et mes bêtises, là je me sens protégée, je me sens chez moi, en ce lieu où chaque fleur est une amie et chaque arbre un amant.

* Voici venu le temps des journées calmes, du lierre rougeoyant et des mûres gorgées de jus ; des douces après-midi passées dans le jardin en pleine floraison ; du thé pris sous les acacias et non plus à l’ombre des grands hêtres ; des feux de bois dans la bibliothèque, les soirs de fraîcheur. L’après-midi, les bébés sortent cueillir des mûres le long des haies ; les trois chatons, gros et gras maintenant, procèdent à leur grande toilette sur les marches ensoleillées de la véranda ; l’Homme de Colère tire des perdreaux là-bas derrière les chaumes ; l’été paraît un rêve sans fin.

* Il y a quelques jours, lors d’un dîner dans la ville la plus proche d’ici (il nous fallut toute une après-midi pour nous y rendre), toutes les femmes se montrèrent curieuses de savoir comment j’avais pu passer l’hiver loin de tout le monde, dans un domaine enfoui sous la neige parfois pendant des semaines d’affilée.
« Ah, ces maris ! soupira une dame plantureuse en hochant lugubrement la tête, ils enferment leurs épouses à double tour et ne s’inquiètent guère de leurs souffrances. »
Là-dessus toutes se mirent à soupirer en chœur et à hocher la tête elles aussi, car la plantureuse dame était une puissance, et l’on entreprit de me conter par le menu l’histoire d’un autre mari détestable qui avait emmené sa jeune femme à la campagne et l’y avait tenue recluse, dissimulant sa beauté et ses talents de la plus cruelle façon. Après plusieurs années passées à se lamenter et à mettre ses enfants au monde, la malheureuse épouse venait de s’enfuir avec une personne de la condition la plus vile – valet de pied, boulanger, on ne savait plus.
« Mais je suis parfaitement heureuse, commençai-je dès que je pus placer un mot.
– Ah, l’excellente petite femme qui sait prendre son mal en patience …, proféra la puissante dame en tapotant ma main sans cesser de hocher la tête.
– Comment être heureuse quand on passe l’hiver entièrement seule ? ajouta la femme d’un officier de haut rang, qui n’avait pas l’habitude d’être contredite.
– Je le suis pourtant.
– A votre âge ? Impossible
– Votre mari doit absolument vous emmener en ville cet hiver.
– Mais je ne veux pas aller en ville.
– Et ne pas vous enterrer pendant vos plus belles années.
– Mais je l’aime, cet enterrement.
– Cette solitude est inconvenante.
– Mais je ne suis pas solitaire.
– Et ne peut mener à rien de bon.
Elle s’irritait de plus en plus. […]
« J’ai profondément aimé l’hiver, persistai-je quand elles furent un peu calmées. J’ai pu faire de la luge et du patin à glace. Mes enfants étaient là. Et puis j’avais des quantités de … »
J’allai dire des quantités de livres, mais sus m’arrêter à temps. La lecture est réservée aux hommes. Pour une femme, ce ne saurait être qu’une perte de temps. Et comment leur faire comprendre la joie que me procurait un rayon de soleil sur la neige, ou l’enchantement d’un jour de gel ?

J'ai beaucoup aimé !« Elizabeth et son jardin allemand », Elizabeth von Arnim
Titre original Elizabeth and Her German Garden (1898)
Traduit de l’anglais par François Dupuigrenet Desroussilles
Editions Bartillat (175 p)

22 commentaires sur “« Elizabeth et son jardin allemand », Elizabeth von Arnim

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  1. Ainsi, tu as été insensible aux charmes des Ladies du « jardi d’Avril » . Elles m’avaient beaucoup amusée , celui là m’avait ennuyée mais on y retrouve son humour , son plaisir des jardins et sa determination à aimer la vie.

    1. Je comprends que celui-ci puisse ennuyer … mais ça n’a pas été du tout le cas pour moi, ça correspondait davantage à ma sensibilité, je pense.

  2. J’ai Avril enchanté et celui-ci dans l’édition Salvy, une maison disparue depuis longtemps mais qui me paraissait si chic quand j’avais 25 ans. J’étais sous le charme de ce livre aussi, mais tout me plaît chez Elizabeth von Arnim…

    1. L’explication était fournie dans la préface, très intéressante, du livre. Au début, je n’avais pas prévu de la donner, mais je me suis dit qu’on n’y comprendrait rien sinon, avec la publication anonyme, l’héroïne qui nous paraît avoir pourtant le nom de l’auteur … ça faisait vraiment bizarre sans avoir ces éléments !

  3. Tout ce que j’ai lu d’elle m’a plu (et c’est varié!), j’ai relu En caravane pour le mois anglais (billet un de ces jours). Mais cette histoire de jardin, ouh j’aimerais ça!

  4. J’ai découvert Elizabeth von Arnim au début du mois avec « Avril enchanté » que j’ai adoré. J’ai (entre autres choses) beaucoup aimé sa manière de décrire la nature et les paysages … Je note donc « Elizabeth et son jardin » et ton billet enthousiaste. Par ailleurs, je suis toujours intéressée par les autobiographies !

  5. En faisant ma tournée dominicale des blogs, je m’aperçois que cette auteure est sortie du bois (ou plutôt de son jardin !) à la faveur du mois anglais. Cela donne très envie de la lire. J’avais beaucoup aimé il y longtemps  » Avril enchanté ».

    1. Il y a aussi « L’été solitaire », dans la même gamme, qu’elle a écrit après. Je ne l’ai pas encore lu mais toi peut-être.

  6. quel joli billet, qui e donne tu t’en doutes, étant donné mes activités « jardinesques » du moment, très envie de le lire!!! c’est noté, stabiloté et tout et tout!!

      1. je viens de le trouver en version numérique! peut-être le lirai-je cet été. Je devrais me faire une liste de lecture saisonnière, tiens!

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