« Je suis fait ainsi – lettres à ses filles », Jack LONDON

London-Je-suis-fait-ainsiVoici un livre que j’avais acheté lors du festival Lire en poche de Gradignan, où il figurait en bonne place sur le (tentant) stand des éditions Finitude. L’objet m’avait séduite, tant par sa forme (maquette très réussie, avec un papier de qualité) que par le fond : pour moi qui ai pas mal lu Jack London, avoir un aperçu plus intime de l’auteur comme homme paraissait intéressant. Après lecture, je suis un peu plus réservée sur la question.

La préface rappelle pertinemment les éléments biographiques nécessaires, notamment les contextes dans lesquels Jack London s’est marié la première puis la seconde fois. Des notes en bas de page nous préciseront par ailleurs, à chaque fois que cela sera utile, les réponses apportées à l’auteur par ses correspondants.
L’appellation « Lettres à ses filles » recouvre trois longues lettres à l’ex-épouse et presque uniquement des lettres à la fille aînée, Joan, la seule exception étant une toute petite missive à la cadette, même si celle-ci est à l’occasion évoquée (il y a d’ailleurs une lettre dans laquelle un passage très élogieux et pas spécialement habile par rapport à Joan, avec une comparaison explicite entre les deux sœurs, lui est spécifiquement adressé).
Pour ce qui concerne les lettres à l’ex-épouse, elles sont pénibles à lire, puisqu’elles ne portent que sur des problèmes d’argent, dont le traitement s’accompagne des reproches véhéments de Jack London : la mère de ses enfants n’a de cesse de lui en extorquer davantage, en faisant fi des accords passés précédemment et avec, d’après lui, une mauvaise foi insupportable. Je vous laisse imaginer à quel point le lecteur lambda se sent peu concerné par ce genre de correspondances privées, voire gêné d’en être le témoin indiscret, comme ce fut mon cas. Je savais que Jack London avait dû faire face à de lourdes charges financières car il pourvoyait aux besoins d’une famille étendue, tout en connaissant lui-même d’importantes vicissitudes matérielles, mais je me serais passée d’entrer dans le détail de ses démêlés avec sa première femme.
Malheureusement, insérer ces lettres était sans doute (un mal) nécessaire pour comprendre pourquoi l’argent est aussi un motif récurrent (et ô combien pesant !) dans les courriers que Jack envoie à sa fille aînée Joan. En réalité, il ne fait que réagir aux sollicitations (constantes ?) de celle-ci. Et s’il accède à ses demandes, il veille avec la plus grande fermeté à l’observation rigoureuse des principes qu’il a fixés en vue de maintenir une bonne gestion des fonds accordés.

Bref, si on retire du corpus tous les paragraphes se rapportant aux questions pécuniaires, on obtient un nombre de pages sensiblement réduit. Dans ce substrat réside pourtant l’essentiel, à savoir ce qu’un père a tâché de transmettre à sa fille qu’il ne voyait quasiment jamais.
Ainsi Jack London insiste-t-il sur la franchise dont Joan doit faire preuve envers lui (elle a fait une allusion à sa nouvelle femme, Chairman et il la somme en vain d’être explicite) et, plus généralement, dans son comportement, qui se doit d’être honnête. Il intervient pour la conseiller lorsqu’elle choisit au collège les matières qui conditionneront ses options de scolarité et d’études ultérieures. Il l’incite vigoureusement à ne pas, en gros, se couler dans le moule commun et pour ce faire à quitter sa petite ville d’origine, si elle ne veut pas « devenir une personne insignifiante dans un lieu insignifiant dans une insignifiante partie du monde », à l’image de sa mère « si mesquine, si primitive, si fruste qu’elle se complait dans sa haine féminine pour une femme qui lui est supérieure au point de voir son visage déformé par la passion quand elle en parle ». En vain (ce qui n’est guère étonnant car qu’il tienne de tels propos, même justifiés, au sujet de sa mère, ne devait pas disposer Joan à suivre ses recommandations).

Le tout aboutit au fiasco dont fait état la terrible lettre datée du 24 février 1914, dont Jack n’est pas certain que Joan (elle a 13 ans à ce moment-là) comprenne tous les termes et qu’il lui conseille de conserver pour la relire plus tard. Usant d’une expressive (et délicate !) métaphore équine, Jack explique à Joan que, lorsqu’il ne peut venir à bout du dressage d’un poulain, malgré ses efforts réitérés, il finit par être en proie à « l’écœurement » et à se désintéresser de lui. Le poulain, c’est elle, et puisqu’elle ne tient pas compte de la manière dont il voulait l’éduquer (suivant en cela les mauvais conseils de sa mère), il ne s’intéressera plus désormais à elle que pour tout ce qui relève de son bien-être matériel, elle n’a aucune inquiétude à avoir à ce sujet, pour le reste il lâche l’affaire. En clair, Joan lui est devenue indifférente et c’était le risque puisqu’il n’est quasiment jamais auprès d’elle et ne peut donc pas s’en occuper.

En l’espace d’un an, il n’adresse ensuite plus que deux très courtes lettres à Joan. Et puis, en février 1915, il lui manifeste à nouveau de l’intérêt, alors qu’elle vient d’entrer au lycée d’Oakland que lui-même avait fréquenté. La fin de sa lettre témoigne de l’espoir qu’il conserve :
« Tu es ma fille
Tu ne sais pas, encore, ce que cela signifie
Ne ressens-tu nul bouillonnement intellectuel, nul sursaut de l’esprit, nul battement de cœur
Qui te fasse découvrir que tu es proche de ton père ?
[…]
Je n’ai aucun dollar à t’offrir, ni rien de ce que les dollars peuvent acheter.
Mais j’ai tout à t’offrir et à te faire découvrir dans le domaine des idées, ainsi que tout ce que l’esprit ne peut acheter mais contrôler. »

L’échange de lettres se poursuit. Jack réprimande Joan sur sa « syntaxe déplorable », rappelle à sa fille qu’elle ne devrait pas envisager une carrière de comédienne ni même d’enseignante, ce qui est pire à ses yeux (c’est aussi, accessoirement, le métier de sa mère). Il regrette toujours de ne pas la voir davantage pour lui transmettre ce qu’il sait des hommes, (« car j’en sais plus sur les hommes que la plupart d’entre eux »). Il l’incite à prendre autant soin de son corps et de son apparence que de son esprit (« nos corps sont aussi magnifiques que nos esprits »). Il se réjouit de la participation de Joan à la gazette de son lycée, lui propose une intervention auprès de ses camarades qui sera, nous explique une petite note en bas de page, annulée in extremis suite à une dispute entre eux pour une question … mais d’argent, bien sûr !

La dernière lettre est datée du 21 novembre 1916. Jack London meurt le lendemain, à l’âge de 40 ans. Joan en a 15. La postface indique qu’elle « va marcher sur les traces de son père : écrivain, féministe, elle devient une brillante oratrice, très engagée politiquement, et défend l’héritage socialiste de London ».

J'ai aimé un peu« Je suis fait ainsi – lettres à ses filles », Jack LONDON
Traduit de l’américain et présenté par Marie Dupin
Editions Finitude (125 p)
Paru en septembre 2014

L’avis de Choco (« une correspondance bouleversante […] à lire absolument ») . 

10 commentaires sur “« Je suis fait ainsi – lettres à ses filles », Jack LONDON

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    1. Choco n’a pas eu la même perception que moi, donc si tu n’avais pas lu son avis (je viens d’ajouter le lien vers son billet, que je connaissais), je t’invite à le faire, pour mieux cerner la question.

  1. Il m’avait l’air charmant ce papa ! Non mais fille je ne te filerai pas de sous, ne ressemble surtout pas à ta harpie de mère (qui pourtant s’occupe de toi en mon absence), et puis finalement zut, tu es bien trop bête que je daigne continuer à t’écrire … Non non vraiment, rien à dire, ça vend du rêve 🙂

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