« La consolation des grands espaces », Gretel EHRLICH

Consolation JonquillesVoilà une lecture qui a une histoire.
J’avais repéré ce livre chez Keisha, l’avais acheté peu après, commencé et aimé. Puis je l’ai laissé, mais pas oublié, happée par d’autres lectures, d’autres envies.
Jusqu’à la semaine dernière, quand j’ai cherché un livre pour m’accompagner lors de ma petite virée parisienne. Et c’est lui que j’ai choisi, sans doute parce que, après une lecture éprouvante comme celle d’ « Exodes », je savais que son heure était venue.
C’était un bon choix car c’était effectivement le bon moment.
J’ai relu ce que j’avais déjà parcouru et poursuivi, impressionnée par les propos de l’auteur, le fond autant que la forme.

Greta Ehrlich a environ 30 ans, elle est scénariste et c’est d’un deuil que résultera son installation, durable, dans le Wyoming, où elle avait été tourner un reportage.
« La consolation des grands espaces » est constitué d’une suite de courts chapitres où l’auteur décrit le Wyoming et la vie menée là-bas. Elle s’intéresse aussi bien à la géographie des lieux qu’aux humains qui les habitent (bergers comme l’auteur, cow-boys, Indiens), en passant par la faune (sauvage ou domestique) et la flore, sans oublier le climat, ô combien rude. Il s’agit certes d’un récit autobiographique, car le texte est émaillé de notations ou de passages concernant l’auteur, mais sa présence en tant que personnage au sein des pages est discontinue, la plupart du temps elle se tient en retrait, mettant ce qu’elle rapporte au premier plan. En revanche, elle accompagne ses chroniques de nombreuses réflexions personnelles, analyses psychologiques ou remarques philosophiques qui ne sont jamais lourdes, elles viennent plutôt comme des touches rehaussant le tableau brossé, où souvent le cœur et les sens parlent.

Quelques extraits pour illustrer ma présentation et vous donner une idée de la plume de l’auteur :

(géographie)
La caractéristique de ce paysage est ce qu’un promoteur a décrit dans un langage euphémique comme « une nature proliférante à votre porte » – allusion aux touffes d’armoise desséchées, serpents, lièvres, nuées de mouches, poussière rouge, un bref répit apporté par des fleurs sauvages, cours d’eau asséchés, et pas un arbre. Dans les Grandes Plaines, l’horizon est comme une musique, des « Kyrie » d’herbe, mais le Wyoming semble être l’œuvre d’un architecte fou : délabré, tordu, égayé de couleurs fanées, funèbre, redressé vigoureusement, comme si cet endroit avait été tiré d’un profond sommeil pour être brutalement exposé dans une pure lumière.

(le cow-boy)
Au lieu de ce macho, cet as de la gâchette que notre culture a perversement voulu voir en lui, le cow-boy est un être convivial, un original et il a le cœur tendre. Etre « dur » dans un ranch, ce n’est pas conquérir ou faire étalage de sa force. Trop souvent, ce sont les circonstances – le jeune cheval qu’il monte ou un blizzard soudain – qui ont le dessus sur lui. C’est « faire front » qui importe. En d’autres termes, ce personnage macho qu’est devenu le cow-boy dans notre culture, c’est simplement un homme qui possède la souplesse, la patience et l’instinct de survie.

(l’hiver)
L’hiver ressemble à un lieu fictif, une simplicité recherchée, une invention nabokovienne de détails rares. Le vent ulule nuit et jour, poussant des débris de nuages orageux depuis les monts Beartooth jusqu’aux Big Horns. Quand il s’apaise, la montagne disparaît. Les champs qui se déroulent devant ma maison finissent dans une ondulation de nuages qui sont tombés du ciel comme des voiles affalées. La neige me revient à travers champs et les vaches, poudrées de blanc, sont comme des banquises à la dérive. […]
Cet automne, les canards traversèrent le ciel en formant un grand V comme si cette lettre-là s’enfuyait de l’alphabet, et lorsque les oiseaux chanteurs reprirent les chemins de mémoire qui les conduisent à leurs quartiers d’hiver, ils s’élevèrent en désordre comme des bouts de papier qui se seraient envolés de la chambre où j’écris.

(la vie dans un ranch)
Parce qu’elle nous met en contact permanent avec le sang, les larmes et le sperme, qu’elle nous soumet à de sévères coups de blizzard, au froid, à la sécheresse, la chaleur et le vent, la vie dans un ranch a quelque chose de religieux. C’est une existence rude mais les fils narratifs de la naissance, de la mort, des servitudes et des saisons, nous tiraillent sans cesse jusqu’à ce que nous nous retrouvions inextricablement noués dans le tissu de la vie. Le mode de vie américain exerce à tant d’égards une influence corruptrice sur notre besoin d’harmonie sociale. Notre culture a perdu sa mémoire. Parmi les usages et traditions que nous ont légués nos grands-parents, il n’est pratiquement rien qui puisse nous enseigner à vivre dans le monde actuel, nous apprendre qui nous sommes et ce qu’on exigera de nous dans la société. […]
Dans un ranch […] les rites les plus simples vont dans le sens de la vie. Par leur truchement, nous retrempons notre épineuse solitude dans le cours impétueux, irréductible de la vie.

Un livre à savourer et à relire, qui nous rappelle à l’essentiel de ce que nous sommes, des humains habitant la nature et habités par elle.

« La consolation des grands espaces », Gretel EHRLICH
Titre original The Solace of Open Space
Traduit de l’américain par Valérie Malfoy
Editions 10/18 (172 p)
Paru en mars 2006

Lu aussi (et apprécié) par Choco

16 commentaires sur “« La consolation des grands espaces », Gretel EHRLICH

Ajouter un commentaire

    1. Il n’y a pas d’histoire, ça tire un peu vers l’essai, mais si tu sens que tu es dispo pour ce genre et ce thème de lecture, n’hésite pas !

  1. C’est un livre que j’aime énormément découvert il y a longtemps grâce à un autre écrivain comme souvent
    Lu et relu il est sagement rangé à côté de Sue Hubbell et Annie Dillard car ils sont tous de la même famille

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