« L’orphelin des docks », Cay RADEMACHER

Allemagne 1947, ville de Hambourg
L’inspecteur principal Franck Stase est chargé d’enquêter sur le meurtre d’un jeune garçon retrouvé dans un entrepôt abandonné du chantier naval Blohm & Voss, couché sur une bombe anglaise qui n’avait pas explosé. Il est discrètement aidé du lieutenant James C. MacDonald, avec lequel il a déjà travaillé, représentant des forces d’occupation britannique et aussi membre de leur service de renseignements.

Dans « L’orphelin des docks » l’enquête prend son temps. Il faut dire qu’indices et pistes ne se bousculent pas, mais on n’est pas dans un thriller, c’est l’ambiance qui prime. Hambourg dévastée vous agrippe et ne vous lâche pas. Dans cette ville qui a connu un déferlement de bombes inouï, les rues et bâtiments épargnés côtoient les décombres et les champs de ruines, dans un paysage aux contours post-apocalyptiques. Ce roman m’a permis de découvrir l’Opération Gommorah, telle qu’elle avait été programmée par les Alliés pour anéantir la ville de Hambourg et ses chantiers navals, en portant aussi un coup décisif au moral de l’ennemi. Bilan : 45000 morts et 80000 blessés. Par moments, l’intensité des frappes aériennes était telle que le goudron des rues fondait et emprisonnait les gens, Stave s’en souvient :
« Dans la tempête de feu de 1943, le goudron bouillait. Des femmes et des enfants qui fuyaient leur domicile en flammes y sont restés englués. Ils se sont débarrassés de leurs chaussures collées au bitume, se sont remis à courir, pour quelques enjambées seulement : leurs pieds nus se sont enfoncés jusqu’aux chevilles dans cette masse bouillonnante. Puis les flammes des incendies les ont rattrapés. »
Vivre à Hambourg, c’est se remémorer la guerre au quotidien, impossible d’échapper à l’emprise des souvenirs. Et quand en plus, comme c’est le cas dans le roman, la canicule s’en mêle, au cœur d’un printemps aussi étouffant que l’hiver fut glacial (voir le volet précédent, « L’assassin des ruines »), la pesanteur est palpable. Omniprésente, on la ressent au fil des pages autant que Stave.

Stave a perdu sa femme dans les bombardements. Ceux-ci l’ont marqué physiquement, un léger boitillement qu’il s’évertue à dissimuler. Son fils aussi, il l’a perdu, même s’il est encore en vie, dans un camp de prisonniers en Sibérie : il n’a pas su empêcher Karl de succomber à la tentation hitlérienne, alors que lui-même ne supportait pas cette idéologie, refusant d’adhérer au NSDAP. Mis au placard pendant la guerre, il n’a en revanche pas été destitué comme tant d’autres par les britanniques après la guerre. Habitué à ne fréquenter personne, il a depuis peu une relation avec une femme, Anna, qui le rend heureux et pourrait le faire sortir de sa solitude. Mais l’annonce du prochain retour de son fils va tout remettre en question. Stave est un personnage dont la droiture et le désarroi touchent.

Le binôme qu’il forme avec McDonald est tonique. L’officier, sympathique, est plus jeune que lui, plus risque-tout aussi car il a un intérêt personnel à marquer des points en faisant aboutir l’enquête (il vit avec la secrétaire de Stave, une affaire compliquée que sa hiérarchie voit d’un très mauvais œil).

Les investigations de Stave et McDonald relient le crime aux divers trafics qui ont cours à Hambourg. Les évoquer permet d’avoir un aperçu de l’existence des habitants au jour le jour : rationnement et privations, voire misère tout court, sont le lot du plus grand nombre. Le jeune garçon qui a été assassiné fait partie de ce millier d’enfants ou adolescents qui errent dans les ruines de la ville. La guerre les a laissés orphelins, livrés à eux-mêmes et survivant à coups d’expédients, dont la prostitution.

« L’orphelin des docks » est une plongée réaliste et réussie dans l’Allemagne d’après-guerre.

« L’orphelin des docks », Cay RADEMACHER
Titre original Der Schieber (2013)
Traduit de l’allemand par Georges Sturm
Editions du Masque (336 p)
Paru en février 2018

Luocine a lu et apprécié le premier volet des enquêtes de Franck Stave (trilogie), « L’assassin des ruines » (mais ne pas l’avoir lu n’a pas gêné ma lecture).

6 commentaires sur “« L’orphelin des docks », Cay RADEMACHER

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  1. Un contexte chargé, mais qui doit sérieusement ajouter à l’intrigue. Tout ce que tu dis me tente et « l’assassin des ruines » est à la bibliothèque.

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  2. merci pour le lien, je lirai bien le deuxième livre de cet auteur . La description de la guerre à Hambourg est terrible mais en même temps (dans l’assassin des ruines » en tout cas) l’auteur ne dédouane pas les allemands.

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    1. L’auteur décrit Hambourg, il raconte ce qui a été, avec beaucoup de talent. Après, il laisse au lecteur le soin d’en penser ce qu’il veut, de toute façon on voit bien que le rejet du nazisme par Franck Stave est l’attitude à laquelle il adhère.

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