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« De sang-froid », Truman CAPOTE

de-sang-froidA peine avais-je commencé la lecture de « De sang-froid » que c’est l’adjectif remarquable qui m’est venu à l’esprit (j’étais saisie par la qualité de l’écriture) et cette première impression ne s’est pas démentie tout au long de ma lecture : j’ai rarement lu une œuvre qui m’a autant impressionnée, tant sur le fond que sur la forme !

L’histoire est celle d’un quadruple meurtre survenu dans le village de Holcomb au Kansas, celui de Mr Clutter, un riche fermier, sa femme et leurs deux enfants, Nancy (17 ans) et Kenyon (15 ans), assassinés à leur domicile dans la nuit du 15 novembre 1959 par Richard Hickock et Perry Smith. Les deux individus étaient venus voler l’argent qu’ils pensaient trouver dans un coffre-fort. Il n’y avait ni coffre-fort ni argent et ils sont repartis avec une quarantaine de dollars …

S’emparant de cette sinistre affaire qui avait défrayé la chronique, Truman Capote construit un récit passionnant et rythmé, qui se lit comme un roman. Si on imagine sans peine l’effarant travail de collecte d’informations qui fut le sien, la fluidité de la narration n’en laisse rien transparaître. Contrairement à ce qui se passe actuellement dans ce genre d’ouvrage d’investigation, où l’auteur se plaît à évoquer ses recherches en même temps qu’il livre leur résultat, Truman Capote s’efface complètement, une fois tournée la page de ses Remerciements liminaires. Seuls sont placés sous le feu des projecteurs les deux criminels, leurs victimes et les enquêteurs, sans oublier une pléthore de personnages croisés au fil des événements, toujours dépeints en quelques traits efficaces car Capote maîtrise l’art de la description comme un dessinateur celui du croquis. C’est peu dire que, grâce à lui, nous avons une meilleure connaissance du drame. Non, nous avons l’intime conviction de tout en connaître et de comprendre ce qui s’est joué.

Rien n’est laissé dans l’ombre, à commencer par ce qui concerne les faits. Truman Capote les raconte en s’appuyant sur une chronologie rythmée et tendue, alternant les séquences consacrées à ce qui se passe à Holcomb avec le parcours des deux meurtriers, aussi bien avant qu’après le massacre. Nous saurons tout de ce qui s’est passé cette terrible nuit mais sans jamais avoir la sensation d’en être voyeur car l’auteur n’en rajoute pas dans le sordide, la description est lapidaire et sans complaisance. Nous saurons tout aussi de la personnalité des deux criminels, de leurs motivations et de ce qui régit leur comportement. Mais nous n’oublierons pas, non plus, la personnalité des victimes, à commencer par Mr Clutter, un homme travailleur et qui s’était enrichi mais sans perdre son humanité, si bien que tout le monde l’appréciait. Impossible aussi de ne pas nourrir une tendresse particulière pour Nancy, jeune fille douée pour tout et à l’écoute des autres et de ne pas être sensible aux affres de Dewey, responsable de l’enquête investi corps et âme dans sa mission : retrouver celui ou ceux qui ont perpétré les crimes.
Car si leur identité n’a pas de secret pour le lecteur, il n’en est pas de même pour la police : ne disposant d’aucun indice (à part deux traces de bottes qui n’ont été repérées que grâce aux photos prises sur place car on ne les voyait pas à l’œil nu), les enquêteurs se démènent en vain pour essayer de trouver une piste et le lecteur se demande comment ils vont finir par arrêter les deux criminels.

Si ce n’est déjà fait, je ne peux que vous inviter à lire cette œuvre majeure qu’est « De sang-froid », qui est aussi une intéressante réflexion sur la peine de mort. J’en avais eu l’intention après avoir vu « Truman Capote », film qui décrit la manière dont l’auteur (magistralement interprété par Philip Seymour Hoffman) s’est plongé dans ce fait divers dont il avait eu connaissance et, pour rédiger son livre, s’est rapproché des deux accusés et de ceux qui étaient liés à l’affaire. Dix ans ont passé depuis et c’est aussi bien car je l’avais suffisamment oublié pour redécouvrir ce qui s’était passé.
J’imagine (à tort ou à raison) que « De sang-froid » est l’« ancêtre » des true crime stories, ces romans (comme ceux de l’écrivain Ann Rule) relatant des crimes ayant réellement eu lieu et qui représentent un genre à eux tout seuls aux Etats-Unis. Mais tout le monde n’a pas la plume de Truman Capote, son art consommé des dialogues et son talent pour brosser, en quelques lignes, une scène qui donne autant à voir qu’à ressentir.

Extrait :

Jusqu’à un matin de la mi-novembre 1959, peu d’Américains – en fait peu d’habitants du Kansas – avaient jamais entendu parler de Holcomb. Comme les eaux de la rivière, comme les automobilistes sur la grand-route, et comme les trains jaunes qui filent à la vitesse de l’éclair sur les rails du Santa Fe, la tragédie, sous forme d’événements exceptionnels, ne s’était jamais arrêtée là. Les habitants du village, au nombre de deux cent soixante-dix, étaient satisfaits qu’il en fût ainsi, tout à fait heureux d’exister à l’intérieur d’une vie ordinaire : travailler, chasser, regarder la télé, assister aux fêtes scolaires, aux répétitions du chœur, aux réunions du club des « 4 H ». Mais aux petites heures de ce matin de novembre, un dimanche, certains bruits étrangers empiétèrent sur les rumeurs nocturnes habituelles de Holcomb, sur l’hystérie perçante des coyotes, le frottement sec des graines d’ecbalium dans leur course précipitée, la plainte affolée et décroissantes des sifflets de locomotive. A ce moment-là, dans Holcomb qui sommeillait, pas une âme n’entendit les quatre coups de fusil qui, tout compte fait, mirent un terme à six vies humaines. Mais par la suite les habitants de la ville, jusqu’alors suffisamment confiants les uns dans les autres pour ne se donner la peine que rarement de verrouiller leurs portes, se surprirent à les recréer maintes et maintes fois, ces ombres explosions qui allumèrent des feux de méfiance dans les regards que plusieurs vieux voisins échangeaient entre eux, étrangement et comme des étrangers.

Marquant !« De sang-froid – Récit véridique d’un meurtre multiple et de ses conséquences », Truman CAPOTE
Titre original In Cold Blood : A True Account of a Multiple Murder and Its Consequences (1965)
Traduit de l’anglais par Raymond Girard
Editions Folio (506 p)


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« L’homme est un dieu en ruine », Kate ATKINSON

un-dieu-en-ruineSi Ursula Todd occupait le devant de la scène dans « Une vie après l’autre », c’est maintenant au tour de son frère Teddy, dans le second volet du diptyque conçu par Kate Atkinson. Ici, pas de jeu sur les vies multiples, mais il y a quelque chose d’autre, que je mentionne car l’auteur paraît y accorder de l’importance (cf sa postface), mais pour ma part j’ai trouvé cette « surprise » artificielle, rien à voir avec l’originalité du premier.
Teddy a été pilote de bombardier pendant la 2ème guerre mondiale. Il a survécu et le roman entrecroise les fils de sa vie actuelle avec les réminiscences du passé, comprenant notamment des pans entiers consacrés à « La guerre de Teddy », passionnants (et pour lesquels l’auteur s’est beaucoup documentée, en lisant des témoignages de pilotes rescapés). Passé et présent ne sont pas toujours nettement séparés, l’auteur se plaît à virevolter de l’un à l’autre, brassant avec brio retours en arrière et prolepses mais sans jamais désorienter son lecteur. Le passé a toutefois eu ma préférence, car la fille unique de Teddy, Viola, en est absente et elle a eu le chic pour m’exaspérer pendant la majeure partie du livre (le reste lui sauve plus ou moins la mise, mais je ne peux pas préciser pourquoi sans divulgâcher). Il faut dire qu’elle est odieuse, incapable de reconnaître la moindre qualité à son père (et pourtant, il n’en manque pas !), qu’elle n’a de cesse de pousser vers une maison de retraite puis vers un centre de soins spécialisé, sans tenir aucun compte de ses desiderata et encore moins du besoin réel qu’il en a. Bref, Viola a pas mal pollué ma lecture (heureusement qu’elle a deux enfants plus intéressants qu’elle) et la belle personnalité de Teddy n’a pas suffi à contrebalancer cette fâcheuse impression.

Même si j’ai préféré « Une vie après l’autre » (avec le recul, je lui mettrais finalement trois parts de tarte plutôt que deux, j’ai fait ma difficile parce que j’ai bloqué sur une histoire de temporalité alors que j’aimais beaucoup le fait, justement, de modifier les vies d’Ursula, mais depuis cette réticence s’est émoussée et il me reste le souvenir d’un roman brillant, léger et grave à la fois), « L’homme est un dieu en ruine » (et pourquoi pas « Un dieu en ruine », qui aurait simplement traduit le titre « A God in Ruins » en conservant son mystère ?) n’en demeure pas moins un roman de qualité car l’inégalable plume de Kate Atkinson est toujours au rendez-vous.

J'ai bien aimé !« L’homme est un dieu en ruine », Kate ATKINSON
Titre original A God in Ruins
Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Sophie Aslanides
Editions J.C Lattès (500 p)
Paru en janvier 2017
lu en numérique via NetGalley


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Livres (aussi) lus en 2016 (2ème semestre) : pour mémoire

Le temps passe et, visiblement, il y a un certain nombre de livres lus au cours du deuxième semestre 2016 que je ne chroniquerai pas sur ce blog.
Comme je souhaite néanmoins garder la trace de ces lectures (mon blog me servant d’aide-mémoire), voici la liste de ces ouvrages, avec juste quelques annotations les concernant. J’ai indiqué pour chacun d’eux la date de parution (entre parenthèses) et essayé de les mettre dans l’ordre dans lequel je les ai lus.

quinze-premieres-vies-dharry-august_2841« Les quinze premières vies d’Harry August », Claire NORTH (2014)
Une uchronie personnelle (mais pas que) repérée grâce au Guide de l’uchronie. Vraiment beaucoup aimé.

« Plaguers », Jeanne-A DESBATS (2010)
De l’auteur, j’avais lu « La vieille Anglaise et le continent », un coup de cœur.
Ce titre-ci ne m’a pas autant emballée. Qui plus est, bien qu’il ne soit pas paru dans une collection spécifique Young Adult, pour moi il relève de cette catégorie (ce qui ne me gêne pas forcément, mais là, si). J’ai trouvé que le postulat de base (des jeunes gens exerçant un pouvoir, plus ou moins contrôlé, sur l’un ou de l’autre des quatre éléments, dans une terre qui se meurt) relevait davantage du fantastique que de la SF et j’ai eu du mal à croire à l’histoire, même si son aspect merveilleux est séduisant.

« L’incandescente », Claudie HUNZINGER (2016)
De l’auteur, j’avais adoré « La langue des oiseaux ».
La magie n’a pas opéré avec ce roman-ci, les tourments de l’héroïne et sa manière d’appréhender la vie ne me parlaient guère. J’étais davantage intéressée par la figure, évoquée seulement en filigrane, de son amie (la mère de Claudie Hunzinger).

« La terre bleue de nos souvenirs », Alastair REYNOLDS (2015)
Premier tome des « Enfants de Poséidon ». Space opera lu sans déplaisir, avec certaines choses qui m’ont beaucoup plu. Mais la narration a une structure en mode de quête façon jeu vidéo (d’un indice à l’autre) qui m’a gênée car je l’ai trouvée artificielle.
Je ne me suis pas laissée tenter par la suite, parue en 2016.

defaite-des-maitres-et-possesseurs« Défaite des maîtres et possesseurs », Vincent MESSAGE (2016)
Tellement difficile d’en parler sans trop en dire que j’ai fini par y renoncer (pour une fois que j’avais une bonne excuse !) !
Un conte philosophique (c’est ainsi que le qualifie l’auteur) dont l’écriture autant que le propos m’ont captivée. Je ne saurais trop vous en recommander la lecture

« Sommes-nous trop bêtes pour comprendre l’intelligence des animaux », Frans de WAAL (2016)
Un essai intéressant repéré grâce à l’émission La tête au carré sur France Inter, à laquelle l’auteur était invité. Bon point de situation sur la question de l’intelligence animale.

« Le Nexus du docteur Erdmann », Nancy KRESS (2016)
Premier livre que je lis de la nouvelle collection des éditions Le Bélial, Une Heure Lumière (livres au format court de type novella) et ce ne sera pas le dernier –
Un ancien professeur de physique, maintenant en maison de retraite, ressent un beau jour une soudaine douleur au cerveau … et d’autres pensionnaires à leur tour vont être affectés. Plaisant et bien mené, même si le dénouement ne m’a pas plus convaincue que cela. Ce qui ne m’empêchera pas de lire, de cet auteur que je découvrais ici, « L’une rêve et l’autre pas », repéré depuis un moment.

« Le tropique des serpents », Marie BRENNAN (2016)
Deuxième tome des Mémoires de Lady Trent (j’ai chroniqué le premier ici). Toujours aussi agréable à lire mais Apophis avait raison, la recette reste un peu trop la même, donc pas sûr que je me laisse tenter par la suite.

« Une porte sur l’été », Robert HEINLEIN (1957)
Premier livre de Robert Heinlein que je lis. Une histoire menée tambour battant, avec un inventeur génial (mais pas très malin par ailleurs), entouré d’une belle et d’un ami pas trop fiables et qui va chercher à oublier ses déboires en se faisant cryogénéiser pour faire un bond dans le futur … Récit très plaisant (dans le genre lecture détente) et dont la construction est top !

« De chant et d’amour », Virginie THARAUD (2016)
Récit romanesque évoquant l’histoire d’Adélaïde de Beaumesnil et qui permet de découvrir le milieu de l’opéra parisien autour de 1766. Des choses très intéressantes mais j’ai eu l’impression que l’auteur se laissait déborder par la masse d’informations qu’elle détenait sur le sujet (spécialiste universitaire), ce qui nuit un peu à l’ensemble.

« Existence », David BRIN (2016)
De l’auteur, j’avais déjà lu et bien aimé « Jusqu’au cœur du soleil » et je savais qu’ « Existence » était quelques bonnes coudées au-dessus + hard SF, bref tout pour me plaire (avec d’excellentes critiques lues à son sujet).
J’ai donc plongé dans la lecture de ce pavé (737 pages !), persuadée que je serais conquise … mais je me suis rarement autant ennuyée dans une lecture (ça m’a rassurée de constater sur Goodreads que je n’étais pas la seule). Parvenue (eh oui, j’ai tout bien lu !) au bout, j’ai eu en plus une impression de « Tout ça pour ça » (genre cerise sur le gâteau inversée) et pas le courage d’aller argumenter-justifier ce ressenti dans un billet. Si nombre d’éléments présents dans le roman m’ont intéressée, j’ai trouvé que la narration était particulièrement hachée (avec en plus ces extraits divers concluant de courts chapitres qui ont fini par me devenir insupportables tant ils nuisaient au rythme déjà insuffisant à mon goût), sans réelle tension narrative et j’ai regretté que les personnages ne réussissent pas à capter plus que cela mon attention.
Peu auparavant, j’avais heureusement (ça aurait été dommage d’être déçue deux fois par des œuvres de SF arrivant chez nous avec une belle réputation) beaucoup aimé « Le problème à trois corps ».

« Les plus qu’humains », Theodore STURGEON (1953) – relecture d’un classique SF que j’avais énormément aimé adolescente. Très bien (mais un tout petit cran en dessous de mon souvenir).plus-quhumains

cristal_qui_songe« Cristal qui songe », Theodore STURGEON (1950) – comme pour « Les plus qu’humains », relecture d’un classique SF lu adolescente et que j’avais adoré. Aussi bien que dans mon souvenir !

 

« La peste », Albert CAMUS (1947)
Même pas une relecture (ou alors, ma mémoire n’a rien enregistré de la lecture initiale, qui remonterait à quelques décennies …), donc il était temps de découvrir ce classique.


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« La Sonate à Bridgetower (Sonata Mulattica) », Emmanuel DONGALA

sonate-a-bridgetowerPrésentation de l’éditeur (extrait) :
N’en déplaise à l’ingrate postérité, la célèbre Sonate à Kreutzer n’a pas été composée pour le violoniste Rodolphe Kreutzer, qui d’ailleurs ne l’a jamais interprétée, mais pour un jeune musicien tombé dans l’oubli. Comment celui-ci est devenu l’ami auquel Beethoven a dédié l’un de ses morceaux les plus virtuoses, voilà l’histoire qui est ici racontée.
Au début de l’année 1789 débarquent à Paris le violoniste prodige George Bridgetower, neuf ans, et son père, un Noir de la Barbade qui se fait passer pour un prince d’Abyssinnie. Arrivant d’Autriche, où George a suivi l’enseignement de Haydn, ils sont venus chercher l’or et la gloire que devrait leur assurer le talent du garçon …

Que voilà un récit passionnant évoquant une partie de la vie de ce jeune violoniste (le roman s’arrête alors qu’il est âgé de 23 ans) dont je n’avais jamais entendu parler ! Je ne connaissais pas l’auteur non plus, Emmanuel Dongala, né d’un père congolais et d’une mère centrafricaine et résidant maintenant aux Etats-Unis, où il enseigne la chimie et la littérature francophone et j’ai été sensible à la qualité de son écriture.
L’immersion dans le Paris d’avril à juillet 1789 (pas le meilleur moment pour y débarquer), à commencer par le milieu musical, est très réussie. L’auteur profite de la présence de ses deux principaux protagonistes pour évoquer aussi nombre de figures de l’époque, politiques ou scientifiques, le risque étant que cela paraisse artificiel mais il s’en sort plutôt bien. Il m’a permis ainsi d’apercevoir une certaine Théroigne de Méricourt, figure de la Révolution qui m’était totalement inconnue.

George Bridgetower

George Bridgetower

Mais ce coup de projecteur braqué sur le début de la Révolution (qui pousse les personnages à partir pour Londres) n’est qu’un des aspects du roman. Au premier plan, il y a nos deux héros, George et son père, dont les personnalités sont finement étudiées. George est un jeune garçon faisant déjà preuve de beaucoup de maturité et la suite du récit le verra capable de prendre ses distances avec un père un peu trop envahissant. Le père, quant à lui, Frederick de Augustus, est un homme tiraillé entre sa volonté de réussir à tout prix grâce à son fils et son refus des compromis. Son parcours illustre à quel point il était difficile, même pour un homme doté comme lui de talents hors du commun (il parle plusieurs langues et le prince Esterhazy, au service duquel il se trouvait, avait recours à lui comme interprète), de s’insérer durablement dans des milieux qui, à un moment ou à un autre, lui rappellent que sa condition noire l’ostracise.
George autant que Frederik, malgré ses défauts, sont des êtres attachants et on suit leurs pérégrinations avec un intérêt qui ne se dément pas, avec le plaisir de baigner dans l’environnement musical de l’époque, en côtoyant au passage certains de ses grands compositeurs (Haydn, Beethoven).
Un très bon moment de lecture !

Extrait :

Le père et le fils pénétrèrent finalement sous les arcades du Palais et se mirent à la recherche d’un restaurant. Sous chaque cintre d’arcade était suspendu un réverbère et tant de lampes éclairaient l’endroit que l’on avait l’impression de se déplacer dans une espèce de demi-jour. La place grouillait de monde. Les gens circulaient dans les galeries, s’asseyaient devant les cafés, devant les grands carreaux virés des devantures. Il y avait des scènes insolites, ainsi ce poète qui beuglait ses vers devant une librairie, indifférent au brouhaha incessant de l’endroit, ou ces joueurs d’échecs qui continuaient à pousser leurs pions comme si la foule bigarrée et bruyante autour d’eux n’existait pas, ou encore ce petit groupe d’hommes autour d’un orateur perché sur un escabeau, réclamant haut et fort la liberté d’opinion et l’abolition des lettres de cachet. Tournant son regard vers le jardin central, Frederick de Augustus découvrit des femmes habillées de façon plutôt voyante, la plupart non accompagnées, en train de prendre des rafraîchissements à des tables placées en plein air dans un espace agrémenté de parterres de fleurs. La lueur artificielle des réverbères leur conférait une sorte d’aura qu’il n’avait pas trouvée aux filles des maisons de la place du Graben à Vienne, les célèbres Grabennymphen. N’eût été la présence de son fils, il serait non seulement resté plus longtemps à les observer, mais il se serait certainement approché davantage d’elles. L’idée lui vint de revenir en cet endroit une prochaine fois sans l’encombrante compagnie de son fils. On disait que si Paris était la capitale de la France, le Palais-Royal était la capitale de Paris. Comme cela était vrai !

J'ai beaucoup aimé !« La Sonate à Bridgetower (Sonata Mulattica) », Emmanuel DONGALA
Editions Actes Sud (334 p)
Paru en janvier 2017


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Une fois n’est pas coutume …

Parce que :challenge-lunes-dencre
– je ne peux pas résister au logo (j’adore les couvertures des anciens pulps de SF !)
– le Défi SFFF & diversité de Lhisbei va très bientôt s’achever (et je m’y suis pas mal débrouillée)
– le blogueur-organisateur, A.C de Haenne, participe régulièrement à mon propre challenge (Pavé de l’été)
– je connais et apprécie la collection Lunes d’encre, dont j’ai déjà lu pas mal de titres

(vous avez vu comment j’éprouve le besoin de me justifier !)

je m’inscris au Challenge Lunes d’encre dudit blogueur (inscription pour laquelle ce petit billet est nécessaire) qui consiste à lire des livres publiés dans la collection Lunes d’encre des éditions Denoël, dans leur version d’origine (il y en a beaucoup dans les médiathèques que je fréquente) ou dans leur reprise en format poche (Folio SF, là aussi il y a matière à). Et on a toute l’année 2017 pour réussir le challenge.

Ça, c’est fait !


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« Vie de ma voisine », Geneviève BRISAC

vie-de-ma-voisineAlors qu’elle a récemment emménagé dans son nouvel appartement, Geneviève Brisac est abordée par une de ses voisines, une vieille dame qui souhaite parler avec elle de Charlotte Delbo, qu’elle connaissait.
Au fil des rencontres qui suivront et de leurs déambulations parisiennes en forme de pèlerinages, l’écrivain découvrira la vie de cette femme, étayée par tous « les documents, les papiers, les coupures de journaux, les photocopies, les lettres, les dossiers » qu’elle a conservés.
Eugénie, surnommée Jenny, est née en France en 1925 de parents polonais juifs et athées. Adhérents du Bund, organisation marxiste juive révolutionnaire, ils avaient émigré dans l’espoir d’une vie meilleure, sans se douter qu’un jour le pays qui les avait accueillis les exilerait : en 1942, Jenny échappe de justesse à la rafle du Vel d’Hiv, mais eux ne reviendront jamais de leur déportation. Battante, forte des convictions qu’ils ont ancrées en elle, la jeune fille se construira malgré tout. Son parcours, narré sous forme de fragments ponctué d’extraits de ses conversations avec l’auteur, reflète son implication dans les luttes de son temps, ainsi que son engagement professionnel en tant qu’institutrice.

L’auteur restitue parfaitement la vivacité de ses échanges avec Jenny, lui laissant d’ailleurs très souvent la parole. Ce qui m’a frappée, c’est que, alors que je croyais tout connaître au sujet de la manière dont les juifs ont été en traités en France sous l’Occupation (on est aux 2/3 du livre à la fin de cette période), je l’ai redécouvert ici : ce que raconte Jenny rend en effet les événements particulièrement proches, on les (re)vit avec elle, au sein de sa famille, et on partage son effarement à voir le processus de mise à l’écart se déclencher au quotidien (avec des précisions concrètes que j’ignorais) puis les rouages cliqueter jusqu’aux camps de la mort.

Récit aussi dynamique que celle qu’il dépeint, « Vie de ma voisine » dépasse l’évocation d’un destin individuel, celui d’une femme chaleureuse et clairvoyante, déjà intéressante en elle-même, pour retracer les contours d’une époque.
Merci à Geneviève Brisac de nous avoir permis à notre tour de côtoyer et d’écouter une personne comme Jenny, qui a tant à nous dire.

Extraits :

(c’est l’auteur qui parle)
– Certaines choses ayant été vécues, on ne peut plus avoir peur de rien. Je ne les ai pas vécues, et oui, j’ai peur. J’y pense énormément, à cette Charlotte Delbo au sourire éclatant, dont quelqu’un m’a dit un jour qu’elle prenait un soin extrême à préparer chacun de ses repas, et j’imagine un napperon, une carafe, deux verres de cristal alignés, celui de l’eau et celui du vin, une serviette en lin, et deux œufs à la coque avec du pain grillé.
Je pense aussi sans cesse à celle qui vit deux étages au-dessus de moi.
Je pense à la lumière et à la fraîcheur qui émanent d’elle.
Un frêle esquif a traversé le siècle.

– A cette époque, grâce à un ami, Roger Hessel, le frère de Stéphane Hessel, je découvre les auberges de jeunesse. J’adhère au mouvement des A.J. Ce sont des jeunes gens qui souvent ont été résistants : ils n’étaient pas suspects aux yeux des nazis, qui y voyaient une organisation de jeunesse tournée vers le sport et la nature. Jouant longtemps double jeu, ils ont pu faire des choses magnifiques. Nombre d’entre eux ont été déportés, nombre d’entre eux sont morts. C’est, en 1948, une organisation qui allie l’esprit de 36 et le goût des vacances partagées, entre jeunes gens. Un monde joyeux peuplé de bicyclettes, où l’on s’habille en short, chemise retroussée aux coudes, aux pieds des grosses chaussures, à la bouche les chants de marche et les chants révolutionnaires , les chants traditionnels et les chansons d’amour.

– Jenny aurait voulu être archéologue. Elle aurait pu être une mathématicienne géniale. Elle proteste et me frappe, quand je dis cela, mais je l’ai entendue cent fois regretter de n’avoir pas fait davantage d’études, au lieu de quoi elle a passé sa vie à apprendre à lire à des enfants ; elle y a mis toute son intelligence, toute sa passion.
Encore aujourd’hui, il lui arrive de prendre à son bord un enfant réticent.
Les livres sont les meilleures armes de la liberté. Et la liberté s’apprend. Dans une classe, par exemple. Dans tes classes, dit une élève, on était libres de ne rien faire, et on travaillait comme des fous.

J'ai beaucoup aimé !« Vie de ma voisine », Geneviève BRISAC
Editions Grasset (180 p)
à paraître le 4 janvier 2017
lu en numérique via NetGalley


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« Sauveur & fils – saison 2 », Marie-Aude MURAIL

sauveur-2Six mois après la fin de la saison 1 de Sauveur & fils, nous retrouvons le médecin psychologue Sauveur Saint-Yves (d’origine antillaise, avec un physique à la Idris Elba) et son jeune fils Lazare et c’est à nouveau un vrai bonheur (comme le retour d’une série TV qu’on aime) ! Une fois de plus, Marie-Aude Murail a l’art et la manière de nous concocter un récit branché sur son temps mais sans jamais se départir, même lorsque les personnages évoqués vivent des situations graves, de son tonus et de son humour habituels. On s’intéresse à tous les protagonistes, souvent des adolescents, certains souffrant des maux de notre époque (hyperactivité, addiction au jeu vidéo etc.), une autre cherchant son identité fille ou garçon, pour ne citer qu’eux, mais aussi à quelques adultes. La petite famille de Sauveur n’est pas oubliée, qui déborde le cadre restreint de lui + son fils (dans la droite ligne de la saison 1) et je ne parle pas que des hamsters (oui, je sais, il y a des cochons d’Inde sur la couverture). Sauveur est toujours aussi chaleureux et proche des gens (pour un peu, on souhaiterait avoir des problèmes pour aller le consulter … bon, enfin peut-être pas ! (de toute façon, c’est mort, la place est prise …) ). La fin du livre arrive, on s’y est senti comme chez soi, des chaos et des émotions, la vie quoi et on est triste de quitter tout ce petit monde (d’autant qu’on laisse certains en fâcheuse posture) : vivement la saison 3 !

J'ai beaucoup aimé !« Sauveur & fils – saison 2 », Marie-Aude MURAIL
Editions L’école des loisirs (313 p)
Paru en octobre 2016


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« Un bruit étrange et beau », ZEP

un-bruit-etrange-et-beau-couvertureWilliam s’est retiré dans le monastère de La Chartreuse de la Valsainte depuis maintenant 25 ans. Il y est devenu Don Marcus, un moine dont la vie silencieuse et contemplative, strictement encadrée par les règles de son ordre, est consacrée à la prière. La mort de sa richissime tante, Elise Tumelle, qui n’a jamais accepté ce qu’elle considérait comme une fuite du monde, le contraint à refaire une incursion dans celui-ci : parce que le monastère manque de ressources, Marcus doit aller prendre possession de ce qui lui a été légué …

Il a fallu qu’une sympathique bibliothécaire, lors d’une non moins sympathique rencontre autour des nouveautés BD, présente cet album pour que je me décide enfin à y jeter un œil (eh oui ! je m’étais arrêtée à « Ouais, c’est Zep … », en plus la couverture ne m’attirait pas plus que ça). Quand elle l’a évoqué, le sujet m’a tout de suite séduite et la BD aussi, à peine ouverte. Le dessin délicat, en nuances de couleurs claires, est au diapason d’une approche sensible mais qui n’exclut pas l’humour, d’un personnage et d’une situation atypiques : un moine chartreux saisi dans son quotidien, hors duquel il est soudain propulsé. De quoi remettre en question ses choix antérieurs ?

Tout m’a plu dans cette histoire, originale et profondément humaine, qui peut trouver écho chez le lecteur (en tout cas elle en a trouvé un très fort en moi). La démarche consistant à s’enfermer dans une cellule (le mot en représente bien la réalité) monacale en se vouant à un silence hors du temps, nous est étrange et étrangère, à l’opposé de ce que nous vivons. Lorsque William reprend pied dans notre quotidien, il nous semble soudain plus proche, plus accessible. Mais comprenons-nous pour autant les choix qu’il fait ? Peut-être, dans la mesure où au final sa quête rejoint la nôtre, quand nous cherchons à donner un sens à notre existence.
Un album, mêlant (notre) attachement au terrestre et (notre) besoin de transcendance, que j’ai trouvé magnifique !bruit-etrange-page-miroir

Marquant !« Un bruit étrange et beau », Zep
Editions rue de Sèvres (84 p)
Paru en octobre 2016

L’avis de Noukette.


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« Nos âmes la nuit », Kent HARUF

nos-ames-la-nuitUn beau jour, Addie vient frapper à la porte de Louis, qui habite non loin de chez elle, pour lui demander s’il accepterait de dormir en sa compagnie, pour le seul réconfort que cette présence à ses côtés lui apporterait. Louis donne suite à cette requête surprenante et c’est ainsi que commence, entre ces septuagénaires veufs tous les deux, une relation inattendue et qui leur fait du bien …

D’habitude, je fuis les romans mettant en scène des personnes âgées (enfin, tout est relatif, disons plus âgées que 50/60 ans), car j’ai l’impression que nombre d’entre eux s’acharnent à se vouloir décalés/truculents alors que je ne trouve rien de drôle, a priori, au fait de vieillir. J’ai fait une exception pour ce roman-ci, qui m’avait été recommandé et dont je ne savais pas grand-chose (j’ai zappé la quatrième de couverture).
J’ai été séduite par sa petite musique toute simple, autant que son histoire. Le style est sans fioriture, avec une majorité de dialogues. Chacun, en s’exposant au fil d’un récit de soi en forme de confidences de part et d’autre du lit partagé, offre à l’autre ce qu’il a été, sans fard. Leurs couples respectifs n’ont pas été heureux, on le comprend au fur et à mesure de ce qu’ils en révèlent. Chronique quotidienne d’une rencontre entre deux adultes qui ont déjà longtemps vécu et se découvrent (ils se connaissaient à peine) en s’appréciant, « Nos âmes la nuit » fait chaud au cœur en montrant que, tant que la vie n’est pas finie, elle peut encore surprendre et apporter à certains ce qu’ils n’ont pas connu.

Il m’a été impossible de comprendre, en revanche, la réaction des voisins et des habitants de la petite ville où vivent Addie et Louis, qui tiquent en les voyant se rapprocher (de quoi se mêlent-ils ?). Impossible aussi d’accepter la réticence de la fille de Louis (pourquoi ne se réjouit-elle pas de voir son père heureux ?) et j’ai trouvé le comportement du fils d’Addie, Gene, inacceptable. De quoi me rendre difficilement supportable le dénouement du roman : j’ai eu l’impression que, pour sacrifier à un réalisme dans lequel je ne me reconnais pas (non, je ne suis pas comme ces gens qui sont ici représentés et je ne pense pas être la seule, tout le monde n’est pas mesquin à ce point), l’auteur privait le lecteur du bonheur d’un happy end. Dommage pour un roman qui aurait sans cela pu se classer dans la catégorie de ceux qui font du bien (bon, ne me faites pas non plus dire ce que je n’ai pas dit, la fin n’est pas tragique, juste très triste).

J'ai bien aimé !« Nos âmes la nuit », Kent HARUF
Editions Robert Laffont (168 p)
Paru en septembre 2016

Les avis de : Keisha, Jérôme, Belette (Cannibal Lecteur) …


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« LES ROBOTS FONT-ILS L’AMOUR ? Le transhumanisme en 12 questions », Laurent ALEXANDRE et Jean-Michel BESNIER

les-robots-font-ils-lamourCe titre racoleur (le choix de l’éditeur, disent les auteurs) recouvre un essai percutant sur le transhumanisme, repéré grâce à l’émission de vulgarisation scientifique « La tête au carré » sur France Inter.
Le transhumanisme, pour ceux d’entre vous qui l’ignoreraient, c’est un « projet inédit, prométhéen, sans précédent […] : modifier l’homme, l’améliorer, l’augmenter. Le dépasser. » Il est rendu possible « par la convergence de quatre disciplines qui évoluaient jusque-là séparément : les nanotechnologies, qui manipulent la matière à l’échelle de l’atome ; les biotechnologies, qui modèlent le vivant ; l’informatique, en particulier dans ses aspects les plus fondamentaux ; et enfin les sciences cognitives, qui se penchent sur le fonctionnement du cerveau humain. » On appelle cet ensemble les NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique et Cognitique).
Du domaine de la science-fiction (où il m’était déjà familier), le transhumanisme est passé à celui de préoccupation de nos sociétés modernes. Enfin, disons qu’il devrait l’être ! Au cours de l’émission à laquelle je faisais allusion ci-dessus, les auteurs déploraient en effet (ils y reviennent dans l’ouvrage) que le pouvoir politique, dénué de vision prospective, ne s’empare pas de ce qui constitue un des principaux enjeux de notre avenir.
Pour porter ce débat hautement sensible dans la sphère publique, ils ont publié ce petit livre en forme d’entretiens entre eux deux, autour de 12 questions clés, qui vont de « Faut-il améliorer l’espèce humaine ? » à « Doit-on craindre un « meilleur des mondes » ? », en passant par « Le transhumanisme est-il un eugénisme ? » et « L’intelligence artificielle va-t-elle tuer l’homme », pour ne citer qu’elles. Leurs positions divergent ou convergent, c’est selon, en tout cas elles sont argumentées et abordent les problèmes sous leurs différents angles. Il faut dire que Laurent Alexandre et Jean-Michel Besnier ont des profils complémentaires : le premier est chirurgien et spécialiste des biotechnologies et le second philosophe spécialiste des nouvelles technologies.

A la lecture de leur essai, on prend conscience de ce que les progrès récents laissent entrevoir de notre proche futur. Dans le domaine médical, l’ingénierie joue un rôle de plus en plus important, au point qu’on peut s’interroger sur la place qui sera dévolue au médecin, exécutant au service de la machine, incapable sans son aide de trier les innombrables données que celle-ci lui fournira. Quant au patient, son corps est pris en charge, mais « l’humain n’est pas simplement un vivant dont il faut assurer la survie » et cette approche mécanique, qui ne le considère pas dans toutes ses dimensions, ne correspond pas à ce qu’il attend lorsqu’il est soigné.
Pour rester dans le domaine de la santé, la diminution spectaculaire du coût du séquençage ADN va le rendre de plus en plus accessible. De là à vouloir sélectionner en amont le bébé idéal, ce que la fécondation in vitro (qui d’après les auteurs, s’universalisera) permet déjà de manière discrète, puisqu’il s’agit de trier des embryons en éprouvette, il n’y a qu’un pas. Vous avez dit eugénisme ? Revers de la médaille (si médaille il y a), « notre patrimoine génétique a vocation à se dégrader continûment sans sélection darwinienne. Cela veut-il dire que nos descendants vont tous devenir débiles en quelques siècles ? Evidemment pas ! Les bio-technologies vont compenser ces évolutions délétères. » On le voit, une question en entraîne une autre et d’aucuns sont déjà prêts à y répondre à notre place, sans craindre de nous embarquer malgré nous dans un cercle vicieux, voire de nous transformer en cyborgs, ces mélanges composites homme-machine qui nous permettraient de prolonger sans cesse notre vie. Nombre de têtes pensantes de la Silicon Valley, dont certains dirigeants de Google, sont en effet des transhumanistes convaincus, passionnés par l’essor des NBIC auquel ils contribuent. Ils soutiennent notamment le développement exponentiel de l’intelligence artificielle (IA), qui n’est pas sans danger :
« A cours terme, l’arrivée de cerveaux faits de silicium est un immense challenge pour la plupart des professions : comment exister dans un monde où l’intelligence ne sera plus contingentée ? Jusqu’à présent, chaque révolution technologique s’est traduite par un transfert d’emplois d’un secteur vers un autre – de l’agriculture vers l’industrie, par exemple. Avec l’IA, le risque est grand que beaucoup d’emplois soient détruits, et non transférés. Même les emplois très qualifiés ! » Bref, « il faut mener une réflexion mondiale sur l’encadrement des cerveaux faits de silicium ».

On le voit, cet essai tonique, dont je ne vous ai donné qu’un aperçu, fourmille de données et d’interrogations. Nul doute qu’en éclairant le lecteur et en alimentant sa réflexion personnelle, il lui permette de devenir partie prenante de ce qui se joue, c’est la moindre des choses pour des problématiques qui nous concernent tous à plus ou moins brève échéance.

J'ai beaucoup aimé !« LES ROBOTS FONT-ILS L’AMOUR ? Le transhumanisme en 12 questions », Laurent ALEXANDRE et Jean-Michel BESNIER
Editions Dunod (137 p)
Paru en septembre 2016