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« L’écrivain national », Serge JONCOUR

écrivain nationalEn résidence pour un mois dans une petite ville située entre Nièvre et Morvan, l’écrivain-narrateur est à peine arrivé qu’il se sent happé par un fait divers criminel récent : il est en effet fasciné par la photographie de Dora, la jeune femme amie du principal suspect, qu’il a vue dans le journal et dès lors n’a de cesse de vouloir rencontrer. De quoi troubler le bon ordonnancement des activités programmées par le couple de libraires qui l’avait invité …

Serge Joncour, je le connaissais de nom, mais jusque-là aucun de ses titres ne m’avait tentée. Ce dernier, je l’ai trouvé sur le présentoir de la médiathèque et je l’ai emprunté par curiosité car j’en avais entendu dire du bien et aussi parce que le roman n’avait pas l’air de trop se prendre au sérieux. Comme je n’avais pas envie d’une lecture difficile, ça me convenait parfaitement.
Disons-le tout de suite : je n’ai pas regretté mon incursion !
Alors que je n’étais pas convaincue d’avance que le choix de l’écrivain comme héros du roman était judicieux (je soupçonne toujours cette option de trahir un manque criant d’inspiration), j’ai très vite constaté que le sujet était traité avec intelligence et humour (y compris dans le registre de l’autodérision), pour le plus grand bonheur du lecteur. Les scènes racontées (pot d’accueil, rencontre avec des lecteurs, atelier d’écriture …) sont plus vraies que nature et si le trait est parfois accentué (ce qui n’est pas certain), on s’en moque car satire et caricature contribuent à nous réjouir.

Le fil conducteur du récit, au-delà de ces anecdotes directement liées au statut d’écrivain, c’est le rapprochement que notre héros (j’ai failli mettre le mot entre guillemets) opère en direction de Dora. Là, j’avoue que j’attendais un peu l’auteur au tournant : il allait vers quoi, au juste, avec son personnage irrésistiblement attiré par un univers qui ne lui ressemble pas ou plus (il a connu des années de galère avant d’accéder à son statut d’écrivain) ? Je ne vous le dirai pas. Mais je n’ai eu aucun mal à le suivre (et n’ai pas été déçue par la fin) et le portrait de l’écrivain (assez attachant) qu’il nous dresse est subtil et cohérent jusqu’au bout. Ajoutons que celui-ci s’intègre dans une perspective plus large, celle de la communauté où le héros a atterri, en proie à des choix économiques et écologiques engageant son avenir.
Un dernier mot, enfin, pour souligner à quel point j’ai apprécié l’écriture de ce roman, ceci pour dire que je l’ai trouvé intéressant (en plus d’être souvent amusant) à plus d’un titre. Bref, un très bon moment de lecture !

Extraits :

« Je me sens toujours pleinement à l’aise dans une chambre d’hôtel. La chambre d’hôtel, c’est la sphère idéale, dégagée de toute histoire, de toute contrainte, de tout passé. La chambre d’hôtel, c’est le territoire parfait pour croire de nouveau en soi, avoir l’impression d’être neuf, réinventé. »

« Je roulai plus avant, le regard concentré sur les abords immédiats, et là d’un coup, au détour d’un virage, je fus soulevé par ce décor qui surgissait devant moi, saisi par cette masse verticale qui s’élevait en face, la forêt paraissait jaillir du sol comme un dragon se déploie pour se montrer féroce, une masse d’arbres géants qui rehaussaient furieusement le relief, j’en étais stupéfait, comme si jusque-là je n’avais fait que rouler à un étage inférieur de la Terre.
C’était donc ça la fameuse forêt que tous évoquaient avec retenue. La forêt, ici, ils en parlaient comme d’un littoral, une mer qui les encerclerait, une limite à partir de laquelle la terre s’arrêterait net pour laisser place à un élément autre, des milliers et des milliers d’hectares obscurs et vertigineux, un véritable océan vertical aux marées sournoises et aux tempêtes introverties. La forêt, on m’avait tout de suite prévenu de m’en méfier, du moins on m’avait recommandé de ne pas y aller seul, et surtout pas le soir. Sans doute qu’on cherchait à m’inoculer un peu de cette peur ancestrale qui sert à contenir les enfants, une peur probablement étayée par de vraies mésaventures. »

J'ai beaucoup aimé !« L’écrivain national », Serge JONCOUR
Editions Flammarion (390 p)
Paru en août 2014

Une interview du Figaro, découverte ultérieurement, où l’on voit bien comment le roman s’est nourri du vécu de l’auteur.

Les avis (tous positifs) de Sandrine, Cuné, Clara