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Où il est, surtout, question de livres !


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« La petite fille et le monde secret », Maren UTHAUG

Risten est née d’une mère same (nous dirions lapone, mais j’ai appris que cet adjectif était péjoratif car le mot vient de haillons) et d’un père norvégien, Knut. Jusqu’à ses sept ans, elle vit auprès d’eux et de sa grand-mère maternelle, Ahkku. Celle-ci lui transmet, sans que les parents en prennent conscience, toutes les croyances dont elle est pétrie concernant notamment l’existence de redoutables êtres sous-terriens dont seul le port d’objets en argent peut vous prémunir et le terrible danger que représentent les aurores boréales, qu’il ne faut surtout pas essayer de regarder. C’est avec ce singulier bagage que Risten quittera les rivages sames en suivant son père au Danemark, lorsqu’il décidera de partir y vivre avec sa nouvelle compagne, Grethe, perdant ainsi, jusqu’à l’âge adulte, tout contact avec sa vraie mère.

« La petite fille et le monde secret » est la chronique dépaysante et non linéaire (quelques allers-retours entre présent et passé) de la vie de Risten, devenue Kirsten en version danoise (une langue aux accents différents et qui lui résistent, ne facilitant pas son intégration à son nouvel environnement), de son enfance à ses trente ans.

Le plus dur, c’était la langue. Au-delà des différences radicales par rapport à ce qu’elle connaissait chez elle, à savoir les feux de signalisation aux carrefours et le fait qu’il fallait appuyer sur une sonnette quand on rendait visite aux gens, les mots compliquaient énormément son quotidien. Elle comprenait ce que les autres lui disaient, mais elle n’arrivait pas à s’habituer à cette fichue prononciation danoise, si gutturale. Aussi préférait-elle le silence. Les élèves se moquaient d’elle dès qu’elle devait dire des mots contenant un r. Elle qui était habituée à les rouler à la norvégienne, en actionnant sa langue avec énergie à l’avant du palais, avait toutes les peines du monde à garder cette même langue le plus profondément possible dans sa bouche et à coincer sa luette pour tenter d’éructer le r danois. C’était encore plus ballot quand on s’appelait Risten et que son prénom commençait précisément par un r roulé […]
En attendant de maîtriser, quelques années plus tard, la langue danoise et sa prononciation impossible, elle développa un vocabulaire passé à l’aspirateur linguistique pour qu’il soit dépourvu de tout mot contenant la lettre r. Si elle allait déjeuner chez quelqu’un et qu’on lui demandait si elle voulait du fromage ou du pâté de foie, elle choisissait systématiquement le pâté – et tant pis si en réalité elle avait une nette préférence pour le fromage. Le rouge n’était plus sa couleur préférée, si d’aventure on lui posait la question. Et si enfin on lui présentait une opération de calcul simplissime, à savoir combien faisaient deux et deux, elle prétendait sans ciller que  ça faisait cinq et non quatre. Mieux valait être sotte que différente.

Rien d’ordinaire dans ce récit d’apprentissage, où les préoccupations de Kirsten, acharnée à se garder des sous-terriens, passent complètement inaperçues de ses parents pourtant affectueux mais incapables de comprendre cette enfant secrète, volontaire et toujours en train de dessiner. Il faut dire que Knut se soucie surtout de ses flatulences et du physique attractif de Grethe. Quant à celle-ci, elle déborde d’amour au point de finir par s’entourer de sept cockers qu’elle gave de fromage. Elle héberge aussi Niels, jeune émigré vietnamien, qui devient le meilleur ami de Kirsten et découvrira incidemment le monde adulte en feuilletant les magazines de Knut ou en l’observant lorsqu’il s’isole dans la salle de bains.

Le ton est enlevé et, malgré la rugosité du fond (la vie des sames en général et celle de Kirsten en particulier n’est pas un long fleuve tranquille), la narration chaleureuse et non dénuée d’humour, avec des situations parfois cocasses et des personnages hauts en couleurs. On quitte Kirsten en se disant, quelle que soit l’amertume qui se dégage de son parcours et du dénouement, qu’elle va pouvoir avancer dans sa vie de femme et que celle-ci sera belle.

« La petite fille et le monde secret », Maren UTHAUG
Traduit du danois (2013) par Jean-Baptiste Coursaud
Editions Actes Sud (283 p)
Paru en mars 2017


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« Les complémentaires », Jens Christian GRØNDAHL

complémentairesA l’aube de la cinquantaine, David et Emma témoignent d’un mariage heureux, où chacun pense connaître et comprendre l’autre. Ils vivent au Danemark, le pays de David, un avocat qui a bien réussi. Emma a quitté l’Angleterre pour le suivre. Ils ont eu une fille, Zoë, qui a embrassé elle aussi une carrière artistique, comme sa mère autrefois. Mais alors que les peintures d’Emma n’ont jamais franchi le seuil de l’atelier qui lui a été aménagé, dans le jardin de la maison familiale, Zoë va exposer pour la première fois. Ses parents savent seulement que l’œuvre consiste en une vidéo. Elle l’a tournée avec son petit ami pakistanais, Nabeel, qu’elle va maintenant leur présenter.
D’origine juive, David n’a que faire de la religion, mais reçoit un choc lorsqu’il découvre que sa boîte aux lettres a été taguée avec une croix gammée.
Autant de micro-événements qui, tels des grains de sable, vont venir gripper les rouages du couple …

Pas d’intrigue à proprement parler dans ce roman avec lequel je découvre Jens Christian Grøndhal, auteur danois, mais cela ne m’a pas empêchée de m’immerger tout de suite dans le quotidien des protagonistes et de passer quelques jours avec eux sans que mon intérêt s’émousse. La narration est vive et, surtout, l’analyse des personnages, de leur comportement et de leurs relations est extrêmement fine et sensible. Difficile de ne pas se retrouver, à un moment ou un autre, dans leurs interrogations ou leurs tâtonnements, d’autant que les retours en arrière nous permettent d’avoir un aperçu détaillé de leurs parcours respectifs. Le roman offre aussi son lot de questionnements sur différentes thématiques : l’art contemporain (cela m’a rappelé « La Femme d’en haut », de Claire Messud, lu il y a peu), la place (ou non) des religions et leur manière de se côtoyer, l’importance des origines (multiculturalisme), le tout dans la société danoise bien sûr, mais la nôtre est pareillement concernée.
Un auteur que je pense relire !

J'ai beaucoup aimé !« Les complémentaires », Jens Christian GRØNDAHL
Traduit du danois (2010) par Alain Gnaedig
Editions Gallimard (236 p)
Paru en septembre 2013

Repéré chez Kathel