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« De sang-froid », Truman CAPOTE

de-sang-froidA peine avais-je commencé la lecture de « De sang-froid » que c’est l’adjectif remarquable qui m’est venu à l’esprit (j’étais saisie par la qualité de l’écriture) et cette première impression ne s’est pas démentie tout au long de ma lecture : j’ai rarement lu une œuvre qui m’a autant impressionnée, tant sur le fond que sur la forme !

L’histoire est celle d’un quadruple meurtre survenu dans le village de Holcomb au Kansas, celui de Mr Clutter, un riche fermier, sa femme et leurs deux enfants, Nancy (17 ans) et Kenyon (15 ans), assassinés à leur domicile dans la nuit du 15 novembre 1959 par Richard Hickock et Perry Smith. Les deux individus étaient venus voler l’argent qu’ils pensaient trouver dans un coffre-fort. Il n’y avait ni coffre-fort ni argent et ils sont repartis avec une quarantaine de dollars …

S’emparant de cette sinistre affaire qui avait défrayé la chronique, Truman Capote construit un récit passionnant et rythmé, qui se lit comme un roman. Si on imagine sans peine l’effarant travail de collecte d’informations qui fut le sien, la fluidité de la narration n’en laisse rien transparaître. Contrairement à ce qui se passe actuellement dans ce genre d’ouvrage d’investigation, où l’auteur se plaît à évoquer ses recherches en même temps qu’il livre leur résultat, Truman Capote s’efface complètement, une fois tournée la page de ses Remerciements liminaires. Seuls sont placés sous le feu des projecteurs les deux criminels, leurs victimes et les enquêteurs, sans oublier une pléthore de personnages croisés au fil des événements, toujours dépeints en quelques traits efficaces car Capote maîtrise l’art de la description comme un dessinateur celui du croquis. C’est peu dire que, grâce à lui, nous avons une meilleure connaissance du drame. Non, nous avons l’intime conviction de tout en connaître et de comprendre ce qui s’est joué.

Rien n’est laissé dans l’ombre, à commencer par ce qui concerne les faits. Truman Capote les raconte en s’appuyant sur une chronologie rythmée et tendue, alternant les séquences consacrées à ce qui se passe à Holcomb avec le parcours des deux meurtriers, aussi bien avant qu’après le massacre. Nous saurons tout de ce qui s’est passé cette terrible nuit mais sans jamais avoir la sensation d’en être voyeur car l’auteur n’en rajoute pas dans le sordide, la description est lapidaire et sans complaisance. Nous saurons tout aussi de la personnalité des deux criminels, de leurs motivations et de ce qui régit leur comportement. Mais nous n’oublierons pas, non plus, la personnalité des victimes, à commencer par Mr Clutter, un homme travailleur et qui s’était enrichi mais sans perdre son humanité, si bien que tout le monde l’appréciait. Impossible aussi de ne pas nourrir une tendresse particulière pour Nancy, jeune fille douée pour tout et à l’écoute des autres et de ne pas être sensible aux affres de Dewey, responsable de l’enquête investi corps et âme dans sa mission : retrouver celui ou ceux qui ont perpétré les crimes.
Car si leur identité n’a pas de secret pour le lecteur, il n’en est pas de même pour la police : ne disposant d’aucun indice (à part deux traces de bottes qui n’ont été repérées que grâce aux photos prises sur place car on ne les voyait pas à l’œil nu), les enquêteurs se démènent en vain pour essayer de trouver une piste et le lecteur se demande comment ils vont finir par arrêter les deux criminels.

Si ce n’est déjà fait, je ne peux que vous inviter à lire cette œuvre majeure qu’est « De sang-froid », qui est aussi une intéressante réflexion sur la peine de mort. J’en avais eu l’intention après avoir vu « Truman Capote », film qui décrit la manière dont l’auteur (magistralement interprété par Philip Seymour Hoffman) s’est plongé dans ce fait divers dont il avait eu connaissance et, pour rédiger son livre, s’est rapproché des deux accusés et de ceux qui étaient liés à l’affaire. Dix ans ont passé depuis et c’est aussi bien car je l’avais suffisamment oublié pour redécouvrir ce qui s’était passé.
J’imagine (à tort ou à raison) que « De sang-froid » est l’« ancêtre » des true crime stories, ces romans (comme ceux de l’écrivain Ann Rule) relatant des crimes ayant réellement eu lieu et qui représentent un genre à eux tout seuls aux Etats-Unis. Mais tout le monde n’a pas la plume de Truman Capote, son art consommé des dialogues et son talent pour brosser, en quelques lignes, une scène qui donne autant à voir qu’à ressentir.

Extrait :

Jusqu’à un matin de la mi-novembre 1959, peu d’Américains – en fait peu d’habitants du Kansas – avaient jamais entendu parler de Holcomb. Comme les eaux de la rivière, comme les automobilistes sur la grand-route, et comme les trains jaunes qui filent à la vitesse de l’éclair sur les rails du Santa Fe, la tragédie, sous forme d’événements exceptionnels, ne s’était jamais arrêtée là. Les habitants du village, au nombre de deux cent soixante-dix, étaient satisfaits qu’il en fût ainsi, tout à fait heureux d’exister à l’intérieur d’une vie ordinaire : travailler, chasser, regarder la télé, assister aux fêtes scolaires, aux répétitions du chœur, aux réunions du club des « 4 H ». Mais aux petites heures de ce matin de novembre, un dimanche, certains bruits étrangers empiétèrent sur les rumeurs nocturnes habituelles de Holcomb, sur l’hystérie perçante des coyotes, le frottement sec des graines d’ecbalium dans leur course précipitée, la plainte affolée et décroissantes des sifflets de locomotive. A ce moment-là, dans Holcomb qui sommeillait, pas une âme n’entendit les quatre coups de fusil qui, tout compte fait, mirent un terme à six vies humaines. Mais par la suite les habitants de la ville, jusqu’alors suffisamment confiants les uns dans les autres pour ne se donner la peine que rarement de verrouiller leurs portes, se surprirent à les recréer maintes et maintes fois, ces ombres explosions qui allumèrent des feux de méfiance dans les regards que plusieurs vieux voisins échangeaient entre eux, étrangement et comme des étrangers.

Marquant !« De sang-froid – Récit véridique d’un meurtre multiple et de ses conséquences », Truman CAPOTE
Titre original In Cold Blood : A True Account of a Multiple Murder and Its Consequences (1965)
Traduit de l’anglais par Raymond Girard
Editions Folio (506 p)