« Retour à l’Éden » , Paco ROCA

Antonia est maintenant une vieille dame. Lors de son dernier déménagement, une photo à laquelle elle tient particulièrement disparaît. Dès lors, elle n’a de cesse de relancer ses grands fils pour qu’ils partent à sa recherche. Ils la retrouvent enfin et Antonia la place à nouveau sur sa table de chevet. Car cette photo, prise à l’été 1946, cristallise en elle bien des souvenirs …

Très beau travail de mémoire consacré à la mère du dessinateur, Paco Roca, « Retour à l’Éden » feuillette les pages de l’enfance et de la jeunesse d’Antonia, qui fut petite fille dans l’Espagne d’après la guerre civile. Dans ce pays placé sous la dictature de Franco, les enfants ont la faim chevillée au corps, se nourrir est difficile et chacun dépend des tickets de rationnement… ou du marché noir. On vit nombreux dans des appartements trop petits. Le fossé entre les classes sociales est encore plus marqué qu’avant et les anciens républicains, englobés dans l’appellation de « rouges », doivent faire profil bas. De toute façon, ne pas appartenir à l’élite signifie qu’on ne travaille pas assez ou qu’on manque de sens moral, la pauvreté allant de pair avec les vices. « […] toute forme de pensée alternative ou de foi en une justice sociale semblait avoir été annihilée par la guerre civile. » (p 48).
Et puis, c’est au ciel, explique le curé, que viendront les récompenses, dans cet éden dont nous avons été chassés et où nous retournerons. Antonia elle aussi cherchera, dans sa vie d’adulte, à recréer un éden qui en fait n’a jamais réellement existé, malgré le cliché trompeur qui l’a accompagnée toute son existence, cette photo oblitérant les difficultés traversées alors par les membres de sa famille.
Enfin, il importe de souligner que sa mère, à laquelle elle était très attachée, était certes aimante et attentionnée, mais l’a élevée dans le strict respect des convenances et de la soumission aux coutumes. Pour la femme, cela signifiait avant tout, d’abord l’obéissance au père (que celui-ci soit, au fond, un être égoïste et frustre n’y change rien) puis à l’époux, dans l’accomplissement quotidien des seules tâches ménagères. Toute velléité de s’insurger contre ces pratiques était étouffée dans l’œuf.

Le trait, travaillé, offre un beau rendu des personnages et des environnements. La gamme chromatique déborde les verts du récit pour côtoyer des tons de sépia lorsqu’il est question de tout ce qui entoure la fameuse photo et d’autres teintes apparaissent pour certaines séquences narratives. La mise en page n’hésite pas à s’éloigner du traditionnel gaufrier pour se faire inventive voire se déployer hors cases en évoquant le jardin d’Éden. Et si le propos s’inscrit dans la réalité du vécu, cela n’empêche pas, à l’occasion, une petite incursion du côté des rêveries de l’imagination.

« Retour à l’Éden » conjugue avec talent l’intime et l’Histoire et offre en prime une réflexion sur la manière dont fonctionne notre mémoire, capable comme les gouvernants en place de réécrire en les embellissant certains pans de notre passé.

N.B. : lu en numérique via NetGalley, mais j’ai pu feuilleter la version papier en librairie et c’est un bel album.

Rendez-vous aujourd’hui chez Noukette !

« Retour à l’Éden », Paco ROCA
traduction de l’espagnol : Éloïse de la Maison
éditions Delcourt (184 p)
format 24.6 x 17.8 x 2.1 cm
paru en octobre 2022

L’avis de Tours et culture

15 commentaires sur “« Retour à l’Éden » , Paco ROCA

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