« Le ciel pour conquête », Yudori

Hollande – 16ème siècle
Amélie est la jeune épouse de Hans Aldebert, marchand à Amsterdam. Elle est d’origine noble mais pauvre, aussi sa dot n’était-elle pas d’un montant élevé. Comme toutes les maîtresses de maison de l’époque, elle participe aux tâches matérielles de la maisonnée, aidée d’une cuisinière et d’une servante. Fervente catholique, c’est aussi une femme intellectuellement curieuse. Elle lit beaucoup, observe et analyse ce qui l’entoure et les mécanismes en œuvre dans la nature, fascinée en particulier par ce qui concerne le vol des oiseaux.
Ses relations avec son mari, jeune et bien fait lui aussi, sont dépourvues d’amour, cantonnées à une fréquentation distante, si l’on excepte les moments où il use sexuellement d’elle sans qu’Amélie en tire aucun plaisir. Et lorsqu’il la voit s’intéresser à des choses ne concernant pas la stricte tenue du ménage, il la traite d’emblée de sorcière pour couper court à ses incursions hors du domaine dit féminin, malgré la résistance qu’elle lui oppose.
Amélie vit cependant une longue période de bonheur, parenthèse enchantée correspondant à l’absence prolongée de son mari, parti commercer au loin, à Lisbonne. Hans finit par revenir, hélas, accompagné d’une belle esclave asiatique. Ulcérée, Amélie ne tolère pas l’arrivée sous son toit de celle qu’elle considère comme une putain et que son mari semble aimer…

Figure centrale de l’album, Amélie est entourée de plusieurs autres personnages féminins. La vieille cuisinière Eva, qui lui rappelle avoir été placée à son service par les parents d’Amélie pour veiller sur elle. La servante Yolente, pas finaude pour un sou mais elle se sait mignonne et met ses charmes en valeur pour attirer l’attention du maître, dont elle est amoureuse et qu’elle considère comme le plus grand génie de tous les temps (j’exagère à peine). Enfin, la jeune esclave asiatique qui, malgré son manque de maîtrise de la langue, ne va pas hésiter à mettre en question ce qu’Amélie pense de leurs rôles respectifs auprès de Hans. A leur manière, ces divers personnages illustrent ce qu’on pourrait appeler le côté « empêché » des femmes de l’époque, dont les aspirations, à peine se manifestent-elles, sont bridées puis anéanties par les hommes, souvent leurs proches, au besoin en recourant à la violence.

Amélie est une héroïne au tempérament affirmé à laquelle on s’intéresse, tout en reconnaissant qu’il y a au moins un aspect peu sympathique dans sa personnalité, à savoir ses convictions religieuses : elles la poussent à regarder comme hérétiques ceux qui s’en éloignent et on sent chez elle une intolérance viscérale. Mais on est séduit par sa capacité à rêver et à se projeter hors du cadre étriqué de son existence. On aime voir son intelligence mise en branle au fil des rapprochements qu’elle fait entre ses diverses observations et expérimentations, pour essayer in fine d’imaginer quelque chose qui puisse voler.
L’histoire de ses tentatives dans ce domaine croise celle de sa relation avec la jeune esclave asiatique, au charme sensuel, relation ambiguë où l’attirance vient succéder à la jalousie et au rejet.
Le portrait de Hans, pour sa part, est surtout à charge, même s’il n’est pas présenté comme un homme mauvais, d’ailleurs il explique à un moment avoir voulu aimer son épouse mais en vain car rien n’est venu en retour de sa part à elle, il sentait plutôt son mépris. Prisonnier des modes de pensée et des mœurs de son époque, il n’essaie pas de comprendre Amélie et ce qu’elle ressent et il n’hésitera pas à prendre les mesures à son sens nécessaires pour qu’elle reste à sa place. Rien n’est dit, cependant, des déboires qu’il a dû rencontrer après certain épisode final : l’histoire s’achève en quelques pages sept ans plus tard, conclusion elliptique et précipitée qui m’a déçue.

Bien que ce qui se joue dans « Le ciel pour conquête » ne soit pas très gai quant au fond, ce n’est pas cette pesanteur que j’ai ressentie à la lecture. Car la mangaka coréenne Yudori, en nous emmenant dans le quotidien de ses protagonistes, s’attache à y manifester la manière dont Amélie, avec son enthousiasme et son énergie, est capable de l’enchanter. Son trait enlevé est élégant et ses planches, lumineuses, s’inscrivent dans des mises en page dynamiques et inventives. De quoi en faire un manga (très digeste bien que volumineux) recommandable à qui serait tenté par une petite incursion chez un marchand hollandais du 16ème siècle, où la maîtresse de maison veut voir au-delà d’un quotidien trop petit pour elle !

N.B. : j’ai lu l’album en version numérique, via NetGalley, et je suis ensuite allée découvrir en librairie sa version papier car j’avais noté dans des critiques sur Babelio qu’elle valait le détour. Effectivement, le livre est très réussi, avec une reliure cartonnée pourvue d’un dos toilé, le tout équipé d’un signet marque-page : de la belle ouvrage !

Rendez-vous aujourd’hui chez Noukette !

« Le ciel pour conquête », Yudori
éditions Delcourt (336 p – format 24 x 17,1 cm)
paru en octobre 2022


L’avis de Tachan

11 commentaires sur “« Le ciel pour conquête », Yudori

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