« Testament à l’anglaise », Jonathan COE

Dans la famille Winshaw, je demande … ?
Ma foi, il y a le choix, pourvu qu’on renonce à chercher l’ombre de quelqu’un de sympathique parmi les deux générations de cette aristocratie de l’argent et de la politique !
Ah si, il y aurait bien eu Godfrey. Seulement, pas de chance, ce pilote de la RAF a été abattu en vol pendant la seconde guerre mondiale, alors qu’il accomplissait une mission secrète de reconnaissance. Sa sœur, Tabitha, est persuadée que leur frère, Lawrence, est à l’origine de sa disparition. Mais tout le monde sait que Tabitha est folle, d’ailleurs elle a été internée. Ce qui ne l’a pas empêchée de faire appel à un écrivain méconnu, Michael Owen, pour entreprendre la chronique de la famille Winshaw. Et il y a matière à récit(s), aucun doute là-dessus !

J’ai commencé cette lecture avec enthousiasme, ravie d’attaquer enfin ce pavé que j’avais souvent vu chaudement recommandé car il est considéré comme une œuvre majeure de Jonathan Coe (de lui j’avais déjà lu, il y a trèèès longtemps, « La maison du sommeil », dont je garde un bon souvenir, même si je lui avais trouvé des défauts et, à sa parution, « La vie très privée de Mr Sim », que j’ai beaucoup aimé).
Si la narration est éclatée sur le plan temporel, il n’y a aucun risque de s’y perdre, armés que nous sommes de l’arbre généalogique présenté au début et des indications chronologiques fournies au fur et à mesure. La construction du roman apparaît ainsi comme un tricotage complexe mais intelligible. La présence de Michael Owen, l’écrivain chargé de la chronique familiale et qu’on découvre maladivement replié sur lui-même, traverse le livre en y occupant une place importante. En fil rouge, ou plutôt rose, tant il est loin en arrière-plan, il y a les interrogations de Tabitha Winshaw quant à la disparition de son frère Godfrey.

Parler des Winshaw permet à l’auteur d’évoquer les années Thatcher, avec ses procédures de privatisation désastreuses pour le bien commun mais remarquables pour les little few qui en bénéficient, membres de la famille Winshaw en tête, chacun veillant dans son domaine à récolter le maximum de profit car la rapacité est l’unique moteur de leurs agissements. Sont ainsi vilipendées les mesures prises concernant le service de santé, l’hôpital devenant une « affaire » à gérer économiquement parlant, la rentabilité primant sur la notion de service public, pour ne citer que cet exemple, illustré en outre par ce qu’il advient à un personnage du roman. Il est question aussi de la promotion de l’agriculture et de l’élevage intensifs, de trafic d’armes y compris chimiques au profit de l’Irak, en passant par le développement du magnétoscope avec sa fameuse touche d’arrêt sur image, si excitante pour certains, tout cela bien sûr vu par le petit bout de la lorgnette de l’enrichissement personnel. Les spéculateurs financiers deviennent au passage des « créateurs de richesse », dixit Mrs Thatcher, tandis que la population dans son ensemble vit dans des conditions de plus en plus difficiles.
Cependant l’ensemble, très bien documenté et percutant, intégré dans la question politique elle-même, prend hélas le pas sur la matière romanesque proprement dite. Certes, celle-ci existe, mais il ne faut pas la chercher du côté des Winshaw eux-mêmes, leurs portraits sont tellement à charge, tout en cynisme affiché et délibérément choquant, qu’ils en deviennent caricaturaux. On a donc l’histoire personnelle de Michael (si tant est qu’on s’intéresse à l’homme en question, un peu trop fadasse pour moi …), articulée autour d’une séquence de film en mode trauma fondateur, et celle d’autres personnages comme Fiona puis Phoebe. Mais ces parcours, irriguant le roman, ne suffisent pas à lui donner la force narrative dont, à mon sens, il manque cruellement.
Au bout d’un moment, parvenue à la moitié, j’ai fini par déchanter et le reste du chemin (il y a plus de 600 pages au total) s’est avéré laborieux. La construction narrative, dont je m’étais dit qu’elle était savante, m’a paru artificiellement élaborée car non soutenue par une réelle tension. La question Tabitha, qui demeure en suspens tout le long du roman, est tellement effacée qu’elle en devient dérisoire, prétexte à un récit filandreux. Viennent (enfin !) les cent dernières pages : très mouvementées, clairement référencées en mode pastiche, je n’en ai vu que l’aspect grand-guignolesque et elles ont achevé de discréditer à mes yeux un roman dont j’avais trop attendu.
Une déception.

« Testament à l’anglaise », Jonathan COE
titre original What a Carve Up ! or The Winshaw Legacy (1994)
traduit de l’anglais par Jean Pavans
éditions Folio (688 p)

20 commentaires sur “« Testament à l’anglaise », Jonathan COE

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  1. Je fais partie de ceux qui ont aimé (et beaucoup !). C’est en effet caricatural, mais cela ne m’a gênée, car j’ai considéré que c’était volontaire et assumé, de la part de Coe, qui se livre à un jeu de massacre que j’ai personnellement trouvé plutôt jouissif ! Je viens de lire Numéro 11, où l’on retrouve -mais de manière anecdotique et brève- quelques Winshaw, et qui se déroule sous Tony Blair. Il te plairait, je crois, davantage, car se focalise sur des personnages plus complexes.

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  2. Bon, je ne comptais pas le lire (je ne le connaissais même pas), et là, pas trop envie… Même si la majorité à aimé ce roman, j’ai bien trop à lire que pour me rajouter un pavé (au fait, tu fais le pavé de l’été 22 ??).

    Sinon, grâce à tous ces « créateurs de richesse », je suppose que l’argent a ruisselé, non ?? Ok, je sors et je men vais traverser la route 😆

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  3. Je me souviens surtout d’avoir beaucoup pris de plaisir à lire le tableau des années Thatcher que Coe déchire à pleines dents … Cela ne change rien au bilan désastreux humainement de cette politique, mais on en garde un gout de (petite) revanche.
    Et oui pour les pavés 2022 !

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  4. Ah zut… Il est également dans ma PAL (en poche, je n’avais pas vu qu’il faisait 600 pages…) je lirai plutôt « La maison du sommeil » ou « la pluie, avant qu’elle tombe » également dans ma PAL !

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  5. J’avais beaucoup aimé pour ma part, et l’année dernière j’ai enchaîné les trois tomes des « Enfants de Longbridge » qui égratigne toute la politique anglaise des années 1970 au Brexit. « Bienvenue au club » en particulier est une merveille si tu décides de redonner une chance à Coe un jour.

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  6. Contente de lire un billet qui va dans mon sens. Je l’ai lu il y a fort longtemps et j’avais également été déçue… Ma lecture est trop ancienne pour que je me souvienne de tout ce qui m’avait gênée, mais ce côté caricatural en faisait partie.

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