« Couleur de peau : miel », JUNG (tomes 1 à 4)

TOME 1 : (éditions Quadrants Astrolabe – 2007 – 144 p)
Né en 1965, le petit Jung, enfant abandonné et recueilli dans un orphelinat en Corée du Sud, est adopté en 1970 par un couple belge. 200.000 enfants coréens, comme lui, ont été ainsi adoptés de par le monde entier.
Arrivé en Belgique, le petit Jung rejoint les quatre autres enfants de la fratrie, auxquels s’ajoutera plus tard une petite fille elle aussi coréenne. Rapidement, Jung perd tout souvenir de la culture coréenne, langue comprise …

Je suis tombée par hasard sur la série à la médiathèque. Je me souvenais l’avoir aperçue sur les blogs, sans être tentée plus que cela, mais j’ai ouvert le tome 1, commencé à le lire et tout de suite été accrochée par le dessin et le style du narrateur, direct et piqueté de discrètes touches d’humour ou d’ironie, histoire de contrebalancer un peu les aspects douloureux de son autobiographie.
Car, même avec le recul que lui donne ce récit effectué à l’âge adulte, l’auteur nourrit des sentiments ambivalents par rapport à son adoption, enclin à en vouloir à son pays d’origine de l’avoir abandonné en l’envoyant au loin, même s’il reconnaît que c’était une très bonne solution pour échapper à la misère.
En Belgique, qui plus est, alors que la fratrie fait toujours bloc autour de lui, aucun problème de ce côté-là, il découvre une mère peu patiente et limitant les gestes affectueux aux seuls bébés. Un jour, sous le coup de la colère, elle le traite de « pomme pourrie » (dans le panier de ses enfants) et la blessure sera bien plus durable que celle née des châtiments corporels (le fouet, carrément, mais il faut croire qu’à l’époque ça se pratiquait encore facilement !). La tendresse maternelle lui manque, il ne cesse de rêver à cette maman laissée en Corée, une vague image de femme avec ombrelle, souvenir réel ou fantasme.
A 13 ans, il passe son temps à dessiner puis se met à reporter sur le Japon, dont il se forge une image idéalisée, toute l’admiration qu’il ne peut vouer à son pays d’origine, pour lui synonyme de rejet.

TOME 2 : (éditions Quadrants Astrolabe – 2008 – 144 p)
On est en 1980, Jung a 14 ans. Ce tome s’ouvre sur une très belle métaphore sur le déracinement, sensation qui continuera à hanter Jung au long de sa vie (« je me sentais un peu étranger où que j’aille »).
L’ « étrange maman », dont Jung, à l’âge adulte, analysera le comportement (elle porte le poids de sa propre éducation) et à laquelle il trouvera des excuses, a pris sa petite sœur coréenne comme souffre-douleur.
Les années passent. A 17 ans, Jung est renfermé et se réfugie dans les bandes dessinées qu’il dessine. A 18 ans ½, il quitte sa famille d’adoption car il ne s’y sent plus bien, se fiche l’estomac en l’air à force d’ingurgiter du tabasco avec son riz et rapproche son comportement des tendances suicidaires qu’il a observées chez d’autres adoptés coréens fréquentant la même école que lui. C’est à cette occasion, alors qu’il est hospitalisé en urgence, que sa mère lui dit clairement qu’il a une place dans son cœur.
Son cheminement se poursuit vers l’acceptation de ses origines coréennes, que dans un premier temps il avait complètement refusées et dont il avait honte. Il découvre que certains de ses dessins portent en eux des réminiscences de son lointain pays d’origine. Pourtant c’est au Japon que, à 19 ans, il part effectuer un voyage, après avoir gagné un concours portant sur le pays.

TOME 3 : (éditions Quadrants Astrolabe – 2013 – 142 p)
Presque 40 ans après son adoption, Jung se rend en Corée. Ce voyage lui est offert dans le cadre de l’adaptation au cinéma, en film d’animation, des deux premiers tomes de son autobiographie : la production veut filmer son retour au pays, qu’il effectue donc seul, alors qu’il avait prévu de le faire avec sa femme et sa fille.
C’est un homme qui semble apaisé maintenant, mais il est vite déstabilisé sur place car il n’est pas « reconnu » comme un des leurs par les autres Coréens : le sentiment d’être un étranger partout ressurgit.
Ce tome 3, même s’il y a quelques brefs retours en arrière (sur ses 21 ans, au début de l’album), ne poursuit pas le périple autobiographique entrepris dans les deux premiers. Il est l’occasion, avec le voyage en Corée, de faire un point de situation en récapitulant le chemin parcouru. L’auteur revient sur le suicide de certains Coréens adoptés, donnant à son propos déjà mélancolique une tonalité plus sombre. L’album, bien que j’y aie regretté l’abandon du fil autobiographique, semble signer une réconciliation douloureuse avec le moi enfant. Très intimiste et sans ressort narratif, il est centré sur les problématiques de l’identité. La quête de la mère, à laquelle je m’attendais, en est absente.

TOME 4 : (éditions Quadrants Astrolabe – 2016 – 144 p)
L’auteur habite maintenant à Bordeaux. Il part voir sa mère adoptive à Bruxelles pour l’interviewer. Il ne l’a pas vue depuis 3 ans. Après un petit retour en arrière sur ses 18 ans, la rencontre a lieu. C’est une mère honnête qu’il retrouve : elle s’est reconnue, toute autoritaire qu’elle était plus jeune, dans les albums de son fils et insiste pour qu’il les lui dédicace.
Jung revient sur le cas (douloureux) de sa sœur adoptive Valérie, l’occasion pour lui de formuler à nouveau ses griefs vis-à-vis du gouvernement coréen qui a favorisé toutes ces adoptions.

Ce tome 4 a confirmé l’impression que j’avais déjà eue, à la lecture du précédent, que l’auteur (qui n’exclut pas un tome 5) continue à tourner autour (pour ne pas dire ressasser) des thématiques déjà abordées dans les deux premiers. De temps en temps, sautant du coq à l’âne, il effectue quelques digressions ou incursions dans son passé plus ou moins récent, évoquant ainsi la tournée promotionnelle internationale du film tiré des tomes 1 et 2, qui a été « une aventure extraordinaire » et aussi une rencontre marquante avec une jeune mère célibataire que la lecture de ses deux ouvrages avait bouleversée. Il faut dire que, en Corée, la situation des mères célibataires n’a guère évolué : la société continue à avoir tendance à les rejeter, raison pour laquelle les abandons d’enfants n’ont pas cessé.
Jung a maintenant presque 50 ans et c’est la quatrième fois qu’il séjourne en Corée, ce coup-ci pour une résidence d’écriture d’une durée de 40 jours. « Je commence à me sentir bien ici », déclare-t-il. Même s’il se trouve toujours déstabilisé lorsqu’il est dans son pays d’origine, un lent travail intérieur s’accomplit. Jung revient encore sur le thème des racines, avec les métaphores de l’arbre et du puzzle et renoue le dialogue entre lui maintenant et son moi enfant de 5 ans.
L’album s’achève avec une partie que j’ai trouvée plus intéressante puisqu’il se rend, dans le cadre de son enquête sur ses origines, dans sa ville natale de Naju. Il ne nous dit pas si, finalement, il y a retrouvé sa mère, alors qu’il attend les résultats d’un test ADN déterminant, laissant ainsi le lecteur dans l’expectative mais en lui précisant que l’essentiel c’est l’amour et non pas la filiation génétique.

BILAN :
Enchaîner comme je l’ai fait ces quatre tomes, alors qu’un écart de cinq ans sépare les numéros 2 et 3 et un autre de trois ans les 3 et 4, a rendu beaucoup plus visibles les redites à partir du tome 3. Celui-ci délaisse le fil autobiographique, même si quelques retours en arrière y sont insérés, comme dans le 4. Alors que les deux premiers tomes m’avaient emballée, j’ai trouvé que les suivants se répétaient un peu : l’auteur continue à revenir sur la question certes percutante d’une identité si difficile à acquérir, mais sans donner l’impression d’apporter des éléments nouveaux à sa réflexion.
Malgré ces réserves, « Couleur de peau : miel » est une œuvre de grande qualité, dont la gravité sait se teinter de légèreté. Elle évoque avec beaucoup de sensibilité et de finesse un parcours personnel mais où beaucoup peuvent se retrouver. Le graphisme, un noir et blanc au trait crayonné agréable et efficace, avec quelques planches joliment fouillées pour dépeindre certains environnements, s’accorde parfaitement au propos.

Rendez-vous aujourd’hui chez Moka !

17 commentaires sur “« Couleur de peau : miel », JUNG (tomes 1 à 4)

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  1. J’avais beaucoup apprécié le premier tome, découvert grâce à un rendez-vous de la médiathèque mais je n’ai pas eu l’occasion de lire la suite! Les graphismes sont très beaux, tu me donnes envie de découvrir la suite.

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  2. Je ne savais pas qu’il y en avait quatre. Je les emprunterai à la bibli. Pour l’instant je termine un album sur Madeleine Riffaud. Le graphisme est superbe et l’histoire captivante, même si je connaissais déjà bien sa vie. C’est aussi le premier de quatre (à paraître).

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  3. J’ai lu les deux premiers tomes il y a déjà quelques temps et j’avais beaucoup aimé. C’est très touchant. Mais du coup, je ne sais pas si je lirai la suite… On a beau dire que c’est la personne qui vous a élévée qui compte, la quête d’identité est quasi inévitable et souvent lente et douloureuse…

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