« Le voyageur », Ulrich Alexander BOSCHWITZ

Allemagne, novembre 1938
Suite aux mesures prises contre les juifs, le négociant Otto Silbermann s’est vu contraint de céder sa société, tout en continuant à la gérer à travers lui, à son employé et ami, ancien camarade de tranchées, Gustav Becker. Celui-ci ne cache pas ses sympathies national-socialistes mais considère que, parce qu’il a un physique de parfait Aryen, Silbermann n’est pas vraiment un juif (« toi, t’es un Aryen échangé à la naissance, j’en suis convaincu. »). Son physique n’empêche pas Silbermann d’avoir le tampon « juif » apposé sur son passeport. Craignant finalement d’être arrêté comme tant d’autres, il prend la fuite, laissant son épouse, non juive, à leur domicile berlinois. Il réussit à récupérer une grosse somme d’argent en liquide et embarque dans un train en direction de la frontière : il espère parvenir à la franchir pour rejoindre son fils, déjà émigré à Paris mais incapable de lui procurer un visa…

Prenez un homme qui se considérait jusque-là comme tout à fait semblable à ses concitoyens, bien installé dans un pays pour lequel il a combattu et jouissant du produit de son labeur et, du jour au lendemain, retirez-lui la possibilité de travailler, puis de posséder des biens, pour finir par chercher à l’incarcérer dans un camp de concentration : tel est le cauchemar vécu par Silbermann, emblématique du sort des juifs allemands à la fin des années 1930, raconté dans « Le voyageur » .
Son auteur, Ulrich Alexander Boschwitz, avait émigré en 1938 et ce n’est qu’en 2017 que son livre, paru en Angleterre en 1939, puis aux Etats-Unis en 1940, a enfin été publié en Allemagne, dans une version révisée suite aux indications laissées par l’écrivain avant sa mort en 1942.

Il y a du Kafka dans ce roman, dont le dénouement vire à la farce tragi-comique, peignant l’absurde d’une situation intolérable pour un paisible citoyen, obligé de prendre un train, puis un autre, dans une sorte d’enchaînement sans fin venant pallier son incapacité à se sortir du guêpier dans lequel on l’a projeté. Car Silbermann est complètement déboussolé, pas du tout préparé à ce qui lui arrive (mais qui le serait ?) et passer dans la clandestinité s’avère au-dessus de ses forces (« […] je ne suis pas un aventurier. Je suis un commerçant, mon rayon, c’est de négocier. Cette époque m’en demande trop ! »). Peinant à trouver un moyen de quitter l’Allemagne (mais il essaie !), ne pouvant courir le risque de retourner habiter à son domicile, il en arrive à multiplier les trajets en train pour rester dans ce lieu indéterminé reflet de ses atermoiements, cet entre-deux du voyage permanent :
« Je suis un voyageur, un voyageur qui n’arrive jamais à destination.
En réalité, j’ai déjà émigré.
J’ai émigré vers les chemins de fer du Reich allemand. Je ne suis même plus en Allemagne. Je suis dans des trains qui sillonnent l’Allemagne. C’est très différent. »

« Le voyageur » évoque la manière dont les juifs allemands ont été bannis de leur propre pays de l’intérieur, avec une conscience profonde du caractère invraisemblable des événements qui les frappaient de plein fouet. A un moment, le héros s’interroge :
« Qui aurait pu imaginer une chose pareille ? Incroyable. Au beau milieu de l’Europe ! Au vingtième siècle. »
C’est l’état de sidération dans lequel bon nombre de juifs se sont trouvés, leur refus initial d’imaginer que les choses puissent aller de mal en pis (« Ce qui s’est passé aujourd’hui n’était, très certainement, qu’une déflagration de violence, et peut-être que, dès demain, le gouvernement expliquera qu’il n’était au courant de rien. Il a beau être constitué d’antisémites, ça reste le gouvernement, et il ne peut pas tolérer des choses pareilles. »), qui a conduit nombre d’entre eux, comme Silbermann, à ne pas opter immédiatement pour la fuite, si bien que lorsqu’ils se sont décidés, les frontières leur étaient fermées, les états voisins refusant de les accueillir.

Au plus près de son héros, « Le voyageur » ressemble à un récit dystopique, dans lequel un homme ordinaire se verrait d’un seul coup dépossédé de sa vie, sans qu’il comprenne pourquoi et sans que quiconque, autour de lui, s’en émeuve outre mesure (car la passivité des compatriotes de Silbermann, soucieux de ne pas être perturbés dans leur quotidien, est aussi pointée du doigt). Sauf qu’ici, il n’est pas question d’anticipation mais de rappel historique, ce qui rend le roman encore plus glaçant.

« Le voyageur », Ulrich Alexander BOSCHWITZ
Titre original Der Reisende
Traduit de l’allemand par Daniel Mirsky
Editions Grasset (336 p)
Paru en octobre 2019

3 commentaires sur “« Le voyageur », Ulrich Alexander BOSCHWITZ

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    1. Oui, c’est un livre dont je me doutais qu’il t’intéresserait. Il est sorti récemment et je l’ai repéré sur NetGalley, sans en avoir entendu parler jusqu’à présent … mais il y a tellement de livres qui sortent !

      Aimé par 1 personne

  1. Je l’ai coché aussi, il m’intéresse. Comme il le dit si bien « Qui aurait pu imaginer une chose pareille ? Incroyable. Au beau milieu de l’Europe ! Au vingtième siècle. »

    Le pire ? Ça recommencera, ça a encore eu lieu, ça recommence, de manière ténue… Nos pays possèdent zéro humanité, les populistes ont le vent en poupe et tout le monde accuse des boucs émissaires de tous nos soucis…. :/

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