Sur mes brizées

Où il est, surtout, question de livres !

« Cette terre promise », Erich Maria REMARQUE

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Présentation de l’éditeur :
« J’ai vu la ville pendant trois semaines devant moi, mais c’était comme si elle avait été située sur une planète inconnue. J’étais dans l’île d’Ellis Island, c’était l’été 1944, et sous mes yeux j’avais New York. »
Ludwig Sommer, jeune Allemand pourchassé par les nazis, a enfin rejoint les États-Unis. Son permis de séjour en poche, il part à la découverte de cette terre promise dont les richesses semblent inépuisables. Mais les souvenirs et blessures de la guerre, toujours vivaces, remettent en question la possibilité d’un nouveau départ.
Dans cet ultime roman, inédit en France, l’auteur d’« À l’ouest rien de nouveau » (Stock, 1929) brosse le portrait d’une incroyable communauté d’exilés tout en offrant une réjouissante satire de la société américaine.

De l’auteur, j’ai lu il y a bien longtemps « A l’ouest rien de nouveau », qui m’avait beaucoup plu et « Trois camarades ». En commençant « Cette terre promise » (roman inachevé, des notes finales de l’auteur nous donnent un aperçu des directions qu’il aurait pu prendre), c’est sa remarquable qualité littéraire qui m’a sauté aux yeux et cette première impression, forte, ne s’est pas démentie tout au long de ma lecture. Il faut dire que la plume d’Erich Maria Remarque excelle aussi bien dans l’art des descriptions, pas trop nombreuses, jamais pesantes et riches en résonnances, que dans celui des dialogues : omniprésents, fluides, avec des réparties qui s’enchaînent sur un rythme très vif, ils sont prompts à transporter les échanges du commun vers un degré de réflexion plus profond, souvent avec cette pointe d’humour qui permet de transcender le tragique des situations.

S’il cherche à reprendre pied dans sa nouvelle vie en travaillant comme assistant auprès d’antiquaires, Ludwig Sommer n’en demeure pas moins en contact permanent avec des émigrants comme lui. Plongée dans un microcosme très particulier, « Cette terre promise » est un roman qui possède une tonalité singulière, mélange de mélancolie, d’ironie et d’amertume. Il fascine par son pouvoir à évoquer les choses qui ne sont plus, les ombres des morts et le désarroi des vivants face à d’insaisissables lendemains.

Extraits :
Je refermai ma grammaire et me laissai aller contre mon dossier. De ma place, je voyais un morceau de la rue. La porte était ouverte, il faisait chaud, et la lumière d’un lampadaire à arc atteignait le comptoir de l’accueil ; ensuite elle se perdait dans l’ombre de l’escalier. Le miroir face à moi était plein d’un gris livide qui tentait vainement d’être argenté. Je le fixais sans le voir. Les fauteuils de velours rouge, à contre-jour, paraissaient presque violets et leurs taches, l’espace d’un instant, ressemblaient à du sang séché. Où avais-je déjà vu ça ? Du sang séché, dans une petite pièce d’où l’on voyait par la fenêtre un somptueux coucher de soleil qui à l’intérieur rendait tout étrangement terne, tel un reflet inconsistant de gris, de noir, et de rouge et violet sombre. Des corps déformés et sanglants sur le sol, et devant la fenêtre un visage qui se tournait soudain, éclairé en plein, d’un côté, par le soleil oblique, tandis que l’autre côté restait dans l’ombre. Une voix haut perchée et nasale disait avec ennui : « Continuez ! Prenez le suivant ! »
Je me levai vite et rallumai le plafonnier. Puis je regardai autour de moi. La maigre lumière du lustre se remit à arroser telle une averse gris-jaune les sièges et le divan en velours, bordeaux et laids comme avant. Là, il n’y avait pas de sang. Je regardai dans le miroir ; il ne renvoyait, trouble et déformée, qu’une image du comptoir d’accueil – rien d’autre.
« Non, dis-je à voix haute. Non ! Pas ici ! »  

– Elle traversa la chambre et alla dans le couloir. J’adorais le naturel avec lequel elle était nue. Elle était habituée par son métier (1) à ne pas y attacher d’importance. La climatisation ronronnait sous la fenêtre, presque inaudible. Le petit appartement était situé si haut qu’on ne percevait guère le bruit des rues. Tout était soudain un peu irréel, le crépuscule profond et coloré dans la pièce, sans lumière artificielle, juste éclairé par les brillantes murailles de verre des gratte-ciels à distance. C’était comme si nous volions dans un ballon silencieux, échappant de haut, pour un court moment, au temps, à la guerre, à l’inquiétude et à la sourde angoisse, pour se trouver dans un morceau de paix qui m’était si inconnu que son silence me donnait des palpitations.
(1) Maria Fiola travaille comme modèle pour des photos

« Cette terre promise », Erich Maria REMARQUE
titre original Das gelobte Land
traduit de l’allemand par Bernard Lortholary
éditions Stock (486 p)
paru en janvier 2017
lu en numérique via NetGalley

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9 réflexions sur “« Cette terre promise », Erich Maria REMARQUE

  1. Ce que tu en dis me le rends d’autant plus tentant que je n’ai jamais lu cet auteur… Une excellente idée que de publier enfin ce texte !

  2. « à l’ouest rien de nouveau » fut pour moi un chef d’oeuvre (je vais le relire, ce billet m’en donne envie) je ne savais pas que l’auteur s’était exilé aux USA

  3. J’ai lu « A l’ouest rien de nouveau » comme tout le monde, j’ignorais qu’il avait écrit sur son exil. Ça m’intéresse et je suis dans une thématique pas si loin en ce moment, avec le retour en Allemagne d’un juif exilé en 1946 et la difficulté de retrouver sa famille dispersée.

  4. À l’ouest rien de nouveau avait été un coup de poing dans ma gueule à l’époque… J’étais jeune et ignorante et je voyais les allemands de 14-18 comme des méchants, et puis, j’ai lu le livre et compris que personne n’était jamais tout blanc ou tout noir et qu’on n’avait pas toujours le choix dans la vie.

    Je n’ai jamais rien lu d’autre de l’auteur, mais je note le « trois camarades » et « cette terre promise » 😉

    • Damned ! Ton commentaire était dans les indésirables ! Non mais quoi, un commentaire de Belette viré dans mes indésirables, j’le crois pas, mon blog perd la tête !
      Bref, tu fais bien de noter 🙂 !

      • Ton blog n’est pas le seul à perdre la tête, c’est un coup du cabinet noir des lutins de WP ! La cause est sans doute le fait que j’ai un VPN et qu’il ne reconnait pas mon adresse IP… ou un complot parce que dernièrement, mon WP a collé 4 fois Bianca dans mes indésirables. Non mais !

        Bon, c’est pas tout ça, mais j’ai des notes à prendre pour ne pas oublier ce titre de EMR !

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