« La Sonate à Bridgetower (Sonata Mulattica) », Emmanuel DONGALA

sonate-a-bridgetowerPrésentation de l’éditeur (extrait) :
N’en déplaise à l’ingrate postérité, la célèbre Sonate à Kreutzer n’a pas été composée pour le violoniste Rodolphe Kreutzer, qui d’ailleurs ne l’a jamais interprétée, mais pour un jeune musicien tombé dans l’oubli. Comment celui-ci est devenu l’ami auquel Beethoven a dédié l’un de ses morceaux les plus virtuoses, voilà l’histoire qui est ici racontée.
Au début de l’année 1789 débarquent à Paris le violoniste prodige George Bridgetower, neuf ans, et son père, un Noir de la Barbade qui se fait passer pour un prince d’Abyssinnie. Arrivant d’Autriche, où George a suivi l’enseignement de Haydn, ils sont venus chercher l’or et la gloire que devrait leur assurer le talent du garçon …

Que voilà un récit passionnant évoquant une partie de la vie de ce jeune violoniste (le roman s’arrête alors qu’il est âgé de 23 ans) dont je n’avais jamais entendu parler ! Je ne connaissais pas l’auteur non plus, Emmanuel Dongala, né d’un père congolais et d’une mère centrafricaine et résidant maintenant aux Etats-Unis, où il enseigne la chimie et la littérature francophone et j’ai été sensible à la qualité de son écriture.
L’immersion dans le Paris d’avril à juillet 1789 (pas le meilleur moment pour y débarquer), à commencer par le milieu musical, est très réussie. L’auteur profite de la présence de ses deux principaux protagonistes pour évoquer aussi nombre de figures de l’époque, politiques ou scientifiques, le risque étant que cela paraisse artificiel mais il s’en sort plutôt bien. Il m’a permis ainsi d’apercevoir une certaine Théroigne de Méricourt, figure de la Révolution qui m’était totalement inconnue.

George Bridgetower
George Bridgetower

Mais ce coup de projecteur braqué sur le début de la Révolution (qui pousse les personnages à partir pour Londres) n’est qu’un des aspects du roman. Au premier plan, il y a nos deux héros, George et son père, dont les personnalités sont finement étudiées. George est un jeune garçon faisant déjà preuve de beaucoup de maturité et la suite du récit le verra capable de prendre ses distances avec un père un peu trop envahissant. Le père, quant à lui, Frederick de Augustus, est un homme tiraillé entre sa volonté de réussir à tout prix grâce à son fils et son refus des compromis. Son parcours illustre à quel point il était difficile, même pour un homme doté comme lui de talents hors du commun (il parle plusieurs langues et le prince Esterhazy, au service duquel il se trouvait, avait recours à lui comme interprète), de s’insérer durablement dans des milieux qui, à un moment ou à un autre, lui rappellent que sa condition noire l’ostracise.
George autant que Frederik, malgré ses défauts, sont des êtres attachants et on suit leurs pérégrinations avec un intérêt qui ne se dément pas, avec le plaisir de baigner dans l’environnement musical de l’époque, en côtoyant au passage certains de ses grands compositeurs (Haydn, Beethoven).
Un très bon moment de lecture !

Extrait :

Le père et le fils pénétrèrent finalement sous les arcades du Palais et se mirent à la recherche d’un restaurant. Sous chaque cintre d’arcade était suspendu un réverbère et tant de lampes éclairaient l’endroit que l’on avait l’impression de se déplacer dans une espèce de demi-jour. La place grouillait de monde. Les gens circulaient dans les galeries, s’asseyaient devant les cafés, devant les grands carreaux virés des devantures. Il y avait des scènes insolites, ainsi ce poète qui beuglait ses vers devant une librairie, indifférent au brouhaha incessant de l’endroit, ou ces joueurs d’échecs qui continuaient à pousser leurs pions comme si la foule bigarrée et bruyante autour d’eux n’existait pas, ou encore ce petit groupe d’hommes autour d’un orateur perché sur un escabeau, réclamant haut et fort la liberté d’opinion et l’abolition des lettres de cachet. Tournant son regard vers le jardin central, Frederick de Augustus découvrit des femmes habillées de façon plutôt voyante, la plupart non accompagnées, en train de prendre des rafraîchissements à des tables placées en plein air dans un espace agrémenté de parterres de fleurs. La lueur artificielle des réverbères leur conférait une sorte d’aura qu’il n’avait pas trouvée aux filles des maisons de la place du Graben à Vienne, les célèbres Grabennymphen. N’eût été la présence de son fils, il serait non seulement resté plus longtemps à les observer, mais il se serait certainement approché davantage d’elles. L’idée lui vint de revenir en cet endroit une prochaine fois sans l’encombrante compagnie de son fils. On disait que si Paris était la capitale de la France, le Palais-Royal était la capitale de Paris. Comme cela était vrai !

J'ai beaucoup aimé !« La Sonate à Bridgetower (Sonata Mulattica) », Emmanuel DONGALA
Editions Actes Sud (334 p)
Paru en janvier 2017

7 commentaires sur “« La Sonate à Bridgetower (Sonata Mulattica) », Emmanuel DONGALA

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  1. Je n’ai pas particulièrement remarqué ce roman (merci les blogs). Mais j’attendrai sagement le poche (j’ai décidé que tout pouvait attendre …)

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