« Petit pays », Gaël FAYE

petit pays« Je pensais être exilé de mon pays. En revenant sur les traces de mon passé, j’ai compris que je l’étais de mon enfance. Ce qui me paraît bien plus cruel encore. »
Gabriel, la trentaine, né d’une mère rwandaise et d’un père français, a passé toute enfance au Burundi qu’il a dû quitter lorsque la guerre civile y a éclaté en 1993, alors qu’il était âgé de 11 ans. « Petit pays », roman de Gaël Faye fortement autobiographique, raconte ce temps préservé entouré de ses parents et de sa jeune sœur Ana. Dans la longue impasse où se tenait leur maison vivaient aussi les copains. Ils avaient les jeux et les occupations de leur âge, comme décrocher des mangues à l’aide de hautes perches pour les vendre ensuite. Même si ses parents étaient en train de se séparer, l’existence de Gaby était sereine. Son père veillait à les tenir éloignés, lui et sa sœur, de toute préoccupation politique, et les mots hutus et tutsis demeuraient pour eux une histoire de nez pas très claire (cf la scène inaugurale du roman, très drôle).
Puis ce fut le coup d’état et la guerre civile s’est déclarée dans le pays, touchant peu Gabriel, jusqu’à une bagarre dans la cour de récréation où les injures de « Sales Hutus » et « sales Tutsis » fusent :
« Cet après-midi-là, pour la première fois de ma vie, je suis entré dans la réalité profonde de ce pays. J’ai découvert l’antagonisme hutu et tutsi, infranchissable ligne de démarcation qui obligeait chacun à être d’un camp ou d’un autre. […] La guerre, sans qu’on lui demande, se charge toujours de nous trouver un ennemi. Moi qui souhaitais rester neutre, je n’ai pas pu. J’étais né avec cette histoire. Elle coulait en moi. Je lui appartenais. »
Gaby connaît la peur, se réfugie dans les livres (1) avant d’être contraint d’agir, pendant que sa mère part au Rwanda à la recherche de sa famille …
Evocation vivante et tendre d’une époque et d’un lieu révolus, où l’innocence (au sens propre du terme) d’un gamin lui permettait de seulement deviner sans s’en inquiéter les tensions sous-jacentes, « Petit pays » bascule, dans sa seconde partie, dans le temps du tragique. La plume de Gaël Faye excelle à nous plonger dans l’Afrique qu’il a connue et emportée avec lui. Un premier roman vibrant qui atteint son lecteur comme jamais.

Extraits :
(1) « Il m’arrivait parfois de traverser la rue, très rapidement, pour emprunter un nouveau livre à Mme Economopoulos. Puis je revenais aussitôt m’enfoncer dans le bunker de mon imaginaire. Dans mon lit, au fond de mes histoires, je cherchais d’autres réels plus supportables, et les livres, mes amis, repeignaient mes journées de lumière. Je me disais que la guerre finirait bien par passer, un jour, je lèverais les yeux de mes pages, je quitterais mon lit et ma chambre, et Maman serait de retour, dans sa belle robe fleurie, sa tête posée sur l’épaule de Papa, Ana dessinerait à nouveau des maisons en brique rouge avec des cheminées qui fument, des arbres fruitiers dans les jardins et de grands soleils brillants et les copains viendraient me chercher comme autrefois sur un radeau en tronc de bananier, naviguer jusqu’aux eaux turquoise du lac et finir la journée sur la plage, à rire et jouer comme des enfants. »

« Une chaîne d’infos en continu diffuse des images d’êtres humains fuyant la guerre. J’observe leurs embarcations de fortune accoster sur le sol européen. Les enfants qui en sortent sont transis de froid, affamés, déshydratés. Ils jouent leur vie sur le terrain de la folie du monde. Je les regarde, conforablement installé là, dans la tribune présidentielle, un whisky à la main. L’opinon publique pensera qu’ils ont fui l’enfer pour trouver l’Eldorado. Foutaises ! On ne dira rien du pays en eux. La poésie n’est pas de l’information. Pourtant, c’est la seule chose qu’un être humain retiendra de son passage sur terre. Je détourne le regard de ces images, elles disent le réel, pas la vérité. »

J'ai beaucoup aimé !« Petit pays », Gaël FAYE
éditions Grasset ( 224 p)
paru en août 2016
lu en numérique via NetGalley

19 commentaires sur “« Petit pays », Gaël FAYE

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    1. J’étais au courant qu’il y passait (je venais juste d’achever la lecture de son livre) : je ferai une séance de rattrapage pour l’écouter en parler !

    1. Mais c’est la deuxième fois que tu me demandes de justifier mon attribution de parts de tarte, Luocine 🙂 ! Je ne te questionne pas sur ton attribution de coquillages sur ton blog, je sais qu’ il exprime ton ressenti, c’est tout. Chez moi, 3 parts de tarte = « j’ai beaucoup aimé » et 4 parts = « marquant ! », c’est ce que je ressens sur le moment, rien d’autre (et quelquefois, pour le « marquant ! », il faudrait vérifier quelques mois ou quelques années après pour voir si, effectivement, ça m’a marquée 😉 ).

  1. J’hésite un tout petit peu, parce que pour moi, lire sur le Rwanda, c’est lire Hatzfeld. Mais tu me convainc en me disant que tu penses qu’il fera l’unanimité.

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