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plumes d'Asphodèle
Voici ma participation à l’atelier d’écriture proposé par Asphodèle (Plumes 48), consistant à écrire un texte de moins de 700 mots en y intégrant une série de mots imposés (je vous en donne la liste ci-dessous *).

*****

Ce jour-là, Rémi Pontchartrain se fit plaisir en n’attendant pas ses insomnies coutumières pour retourner à la cave. Dans la maison, la chaleur était devenue insoutenable et, après une brève éclaircie matinale, les nuages s’amoncelaient à l’horizon, prélude à une de ces tempêtes estivales que le sud-ouest commençait à connaître, réchauffement climatique oblige. Au fur et à mesure qu’il descendait les marches, il sentit qu’il respirait mieux.

Avec un certain agacement, il se remémora sa discussion du matin avec sa femme de ménage, Edith. Elle s’était plainte que son passe-partout ne lui permettait plus d’ouvrir la porte d’accès au sous-sol. Il avait dû faire preuve de toute la gentillesse dont il était capable (et Dieu sait que ses réserves en la matière étaient maigres, il avait toujours pratiqué les relations humaines en dilettante), pour lui expliquer la pose de la nouvelle serrure de sécurité. Sa seule motivation était de mettre à l’abri toute la série de crus prestigieux qu’il avait acquis récemment. Edith l’avait considéré d’un air suspicieux mais il avait ajouté, le plus sereinement du monde : « De toute façon, il ne reste plus de place en bas. Donc j’ai remonté la planche et le fer à repasser dans le cagibi à l’étage. » Edith avait décrété vertement que, dans ces conditions, elle ne risquait plus de repasser vu qu’elle allait mourir de chaud, puis battu en retraite vers sa serpillère, non sans avoir lancé un ultime : « Et pour vos boîtes, vous n’aurez qu’à faire la poussière vous-même, maintenant ! ».

Les sons alentour s’amenuisaient, tandis que Rémi Ponchartrain plongeait dans la fraîcheur du sous-sol. Au loin, le bruit syncopé des basses d’une voiture roulant sans doute musique à fond et fenêtres ouvertes s’estompa puis disparut.
Parvenu dans ce qui fut jadis un chai, l’homme jeta un regard mélancolique à la farandole de minuscules toiles qui occultait le soupirail. Araignées, insectes, papillons, autant de créatures qui l’avaient naguère passionné, comme en témoignait l’éparpillement de boîtes qui encombrait toutes les étagères du lieu, exposant des centaines de petites créatures. C’était sa réserve, l’autre partie ornant les murs de son salon : il s’en dégageait toute la poésie qui peut émaner des êtres morts et à laquelle Rémi Ponchartrain était éminemment sensible.
Un vieil almanach traînait sur l’ancien buffet de cuisine mais, là aussi, il s’était lassé de feuilleter des pages qu’il connaissait par cœur. Heureusement, la toute nouvelle collection qu’il venait d’entamer avait réveillé son intérêt ! Il contourna le meuble pour accéder à l’espace qu’il avait aménagé derrière. Son vieux fauteuil en cuir l’accueillit et il s’y assit confortablement, afin de contempler le spectacle offert par l’installation de son premier spécimen : pour un coup d’essai, il la trouvait très réussie.

Sud-Ouest – 20 août 2015
ON A RETROUVE LES DISPARUS DU MEDOC !
A l’occasion d’une visite impromptue en l’absence du propriétaire, la police a découvert dans la cave de l’ancien château Pontchartrain les corps de ceux qu’on a surnommés « Les Disparus du Médoc ».
Après un an d’enquête sans résultat, les policiers ont été alertés par un appel téléphonique de la femme de ménage de Rémi Pontchartrain, le célèbre entomologiste : l’employée, Edith Lafouine, se plaignait d’odeurs chimiques suspectes en provenance de la cave et dénonçait le comportement louche de son patron.
D’après les renseignements d’ores et déjà transmis à la presse, l’état de conservation des dépouilles serait exceptionnel, suite aux traitements spécialisés qu’elles auraient subis.

Un mandat d’arrêt a été lancé contre Rémi Pontchartrain, présumé coupable. Des riverains l’ont aperçu en train de faire demi-tour pour s’enfuir, le déploiement des forces de police dans la cour de sa demeure l’ayant alerté, au volant d’une Mercedes blanche immatriculée 87 CQI 23.
Toute personne susceptible de fournir des renseignements à son sujet est priée de contacter le numéro vert 0556221433.

*****

*les mots imposés étaient : jour, gentillesse, motivation, coupable, fer, almanach, visite, éparpillement, dilettante, farandole, insomnie, maison, passe-partout, plaisir, poésie, éclaircie, tempête, mélancolique, serpillière, agacement, chaleur, respirer, minuscule et syncopé.
Nombre de mots du texte : 639

34 commentaires sur “Collections

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  1. Hou !! Quelle horreur cette odeur que je renifle ici !!!!!!!!!
    Ce n’est pas très attractif cette puanteur mais j’ai vraiment
    envie d’en savoir plus ! ca été trop vite à la capture du Rémi !!
    Ah ah j’adore les fils d’horreurs, ca me fait trembler et rire !! hi hi

    1. Je te rassure, Ghislaine, nulle horrible puanteur dans ce sous-sol, juste des émanations d’odeurs chimiques (mais j’espère que ça suffira à te faire peur 😉 ) !

  2. Une belle – et un peu macabre – variation sur le thème de Barbe-Bleue ! jolie chute, avec l’emploi de l’article de journal (peut-être trop bien écrit pour un article de journal…)

  3. En voilà une histoire 😆
    Un fait divers comme j’auras aimé l’écrire ! Chère Consoeur, nous ferons ensemble la prochaine enquête !
    J’ai bien aimé, Brize… et je voudrais bien savoir qui sont ces deux cadavres, hein !
    Bon dimanche et bises de Lyon

  4. Elle est extra ton histoire ! Moi aussi je la trouve courte et j’aurais aimé une suite (si toutefois…), excellente chute ! Je ne m’attendais pas du tout à cela ! A la place de la femme de ménage, j’aurais les chocottes (rétrospectivement) ! C’est très bien écrit et ça se boit comme du petit lait ! 😉

  5. P.S. : ‘aime beaucoup ton diaporama dans la colonne de droite, dommage qu’il « rétrécisse » les photos qui sont très belles ! 😉 J’ai hâte de savoir ce que tu penses de Désolations de David Vann ; j’ai le Kate Atkinson dans ma PAL (toute la quadrilogie de La souris bleue d’ailleurs), il faudrait que je m’y remette et lire aussi « Les lieux sombres » de Gillian Flynn… Programme chargé… 😀

    1. Oui, ce serait bien de pouvoir mettre le diaporama en grand format. Sinon, tu peux retrouver ces photos sur le blog, en cliquant sur « photos » dans le nuage de tags.
      Et « Désolations », je l’ai lu (comme tous les livres figurant sur le côté droit du blog) et tu trouveras mon avis en cliquant sur la couverture (c’est indiqué lorsque tu passes ta souris dessus) : ces livres font partie de mes préférés et (sauf si ce sont des lectures d’avant blog) tu accèdes à mon billet à leur sujet en cliquant sur la couverture.
      Ah ! « Les lieux sombres », c’est vraiment un roman noir qui m’a beaucoup plu !

  6. Un genre de Jean baptiste Grenouille moderne en somme…
    terrifiant et morbide à souhait !
    Bises glacées ^^
    ¸¸.•*¨*• ☆

    1. En réalité, l’idée de l’histoire n’est pas du tout (pour une fois) venue des mots imposés : elle leur préexistait (je l’avais eue dans un autre contexte d’écriture sous contrainte quelques jours avant) . Quant aux disparus, eh bien ça peut être n’importe qui ; et pour la motivation de Rémi, je ne suis pas allée plus loin que ce que j’évoque dans le texte, à savoir l’ennui et la volonté de se renouveler : je ne suis pas experte en tueurs en série-psychopathes et autres monstres 🙂 (et ne tiens pas à l’être) !
      Bonne soirée à toi aussi.

    1. D’autant que, même si les faits sont bien évidemment horribles, je suis restée soft dans le récit, me bornant à les suggérer !
      (pas de suite prévue, ce n’est qu’un atelier d’écriture et les histoires de psychopathes et autres monstres ne sont pas ma tasse de thé)

  7. j’ose espérer que le numéro d’immatriculation et celui du téléphone n’existent que dans ton imagination. J’ai été tentée d’appeler le second, juste pour voir ! 😉 😀
    Une histoire qui fait frémir et plaisir à lire.
    Mais oui, dans le Sud-Ouest, il y a des journalistes qui savent écrire mais il y en a d’autres…bonjour les coquilles ! 😀 Comme ailleurs, quoi ! Bonne soirée.

  8. Quel drôle de collectionneur. J’en ai des frissons. 😉 J’aime beaucoup ton intrigue et aurait aimé que tu la développes d’avantage. 😀
    Bises 😀

    1. Rester en dessous de 700 mots fait partie des règles, Ceriat, donc on ne peut pas développer davantage (et de toute façon, cela deviendrait trop long à lire dans le cadre d’un atelier d’écriture), mais quelques frissons, c’est déjà pas mal 🙂 !

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