« Academy Street », Mary COSTELLO

academy« Academy Street », c’est le nom d’une rue de New York où Tess, après avoir quitté son Irlande natale, vivra. Mais, en réalité, ce court roman aurait pu s’appeler « Une vie », puisque c’est bien de cela qu’il s’agit. On découvre Tess enfant, dans les années 40, au moment où elle perd sa mère et on quittera une femme âgée, après avoir partagé avec elle des moments qui ont ponctué le cours de son existence. Ce n’est pas un parcours hors du commun, même s’il n’emprunte pas toujours les rails que la collectivité approuve, pourtant on n’a jamais l’impression de lire quelque chose de banal. Parce que Tess, si elle n’apparaît pas comme une image forte aux yeux du monde, plutôt une silhouette qu’on y devine à contre-jour, est un personnage doté d’une sensibilité exceptionnelle aux choses et aux êtres. Mais très rares sont ceux qui perçoivent, au-delà de son décalage apparent qui la maintient un peu en marge (ce que quelqu’un dont elle aurait tant aimé être comprise appellera un jour cette « langue étrangère » qu’elle parle), qui elle est vraiment.

La tonalité dominante n’est pas très gaie, il faut bien le dire, mais la qualité d’écriture est telle qu’on est toujours au plus proche de Tess et qu’on ressent sa vie, comme elle, intensément, à défaut d’être capable de la maîtriser.
« Academy Street » est un roman qui nous rappelle que la littérature est un art.

Extrait : (Tess est enfant)

Il y a des nuits où elle a peur de dormir. Elle reste allongée et se souvient. Capitaine [le chien] se met à gémir sous sa fenêtre. Elle se lève, se faufile dans l’escalier et ouvre la porte. Le clair de lune frappe le perron. Elle ne dit pas un mot, elle se contente de regarder Capitaine et il entre dans la maison, il la suit jusqu’à sa chambre; il saute sur le lit et se pelotonne contre elle. Il comprend quelque chose à son sujet, peut-être tout, et le cœur de Tess commence à s’ouvrir. Dans le noir, dans le silence absolu, elle distingue les bruits les plus infimes – Maeve qui respire à l’autre bout de la chambre, le bruissement des ailes d’un insecte dans un coin du plafond, le robinet qui goutte loin dans la salle de bains, et elle visualise chaque perle d’eau qui fend l’air et tombe dans le lavabo blanc, glisse et disparaît. Ils sont tous endormis dans leur chambre, ils rêvent en papillonnant des paupières, et les chambres sont silencieuses et endormies elles aussi. Au rez-de-chaussée les braises presque éteintes luisent encore un peu dans le noir et un mince filet de fumée s’élève dans la cheminée dessinant des petites volutes. La table et les chaises se tiennent là, pas une ne manque à l’appel, le buffet aussi, qui observent, patientent – dans son esprit elles les voit tous. Et dehors les poules et les canards enfermés pour la nuit, et les oiseaux assoupis dans les arbres et les vaches à l’étable et partout, aux quatre coins de la ferme, les vers et les insectes et les bestioles sont blottis sous les cailloux, les haies, les buissons. Elle voit tout cela. Elle s’imagine petite, si petite qu’elle peut tout observer, tout entendre, chuchotis des brins d’herbe, jusqu’au rire des galets dans le noir. Elle caresse Capitaine, il soupire. Elle sent son cœur battre contre elle. Elle s’étonne d’être aussi heureuse. Heureuse dans son lit, dans cette maison. Avec l’herbe et les dépendances et les champs autour d’elle. C’est ici qu’est sa place. Au plus profond d’elle-même elle sait qu’il n’y a aucun endroit qu’elle aime plus au monde.

Marquant !« Academy Street », Mary COSTELLO
titre original Academy Street (2014)
traduit de l’anglais (Irlande) par Madeleine Nasalik
éditions Seuil (187 p)
paru en mars 2015

Repéré chez Cuné et Papillon.

23 commentaires sur “« Academy Street », Mary COSTELLO

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    1. Tess est différente, du coup son histoire a une tonalité bien à elle. Je suis certaine que ce roman te plaira (je sais que tu l’avais déjà repéré, je l’ai vu dans des commentaires ; j’espère que tu pourras, comme moi, l’emprunter à la bibliothèque : j’ai eu de la chance, c’était l’emprunt longue durée des vacances et c’était tant mieux, parce que ce n’est pas celui que j’ai ouvert en premier, j’ai même failli ne pas le lire, et puis il a trouvé sa place après le pavé qui m’a déçue et que je n’ai pas encore chroniqué).

    1. C’est le genre de roman que je découvre en bibli mais que je risque fort d’acheter quand il sortira en poche (j’aime bien avoir dans ma bibliothèque mes livres préférés).

    1. Il faut se sentir dans l’état d’esprit ad hoc pour le lire, choisir son moment pour que la rencontre se fasse. Mais si tu es tentée (comme je l’étais), une bonne partie du chemin est déjà faite !

  1. waouh! 4 parts de tarte, un vrai coup de coeur, donc! J’avais repéré ce livre à sa couverture et à son titre, tu me donnes envie de le découvrir. Et voilà, une envie de plus, c’est malin. 😉

  2. Ah il me tente vraiment celui-ci ! Allez zou, sur ma LAL qui ne cesse de s’allonger ! ( et au passage , j’aime bien le nouveau « bandeau »( ? )en haut de page du blog !

    1. La bannière de blog est la bannière « historique » (si je puis dire 😉 ), la « vraie » si tu veux, que je remplace régulièrement (et pendant d’assez longues périodes, ce qui explique que tu ne la découvres que maintenant) par certaines de mes photos récentes, mais c’est elle qui reflète le mieux l’identité du blog (et de la blogueuse 🙂 ).

  3. Je me souviens le billet de Papillon qui en avait fait une authentique pépite, tu es moins enthousiaste qu’elle mais très positive quand même. Je l’avais déjà noté, tu enfonces le clou.

    1. Le billet de Papillon était superbe, on sentait son enthousiasme, c’est vrai ! Pour ma part, j’ai hésité, je te l’avoue, entre 3 et 4 parts de tarte, mais je pense que ce roman me marquera et je crois que je le relirai, car sous des dehors anodins, il brille effectivement comme une petite pépite.

  4. C’est finalement assez rare d’avoir un personnage principal qui semble aussi insignifiant extérieurement et qui est aussi riche intérieurement. Bien souvent, les personnages principaux ont des choses à dire.

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