« Une si jolie petite fille – Les crimes de Mary Bell », Gitta SERENY

crimes de mary bell« Vous ignorez probablement la tragédie qui s’est déroulée dans la jolie petite ville de Newcastle-sur-Tyne, au printemps 1968. Vous avez oublié, vous étiez trop jeune, peut-être n’étiez-vous même pas né, ou viviez-vous dans un pays préoccupé par ses propres problèmes.
En deux mots : à neuf semaines de distance, deux petits garçons âgés de 3 et 4 ans furent retrouvés morts. Plusieurs mois plus tard, en décembre 1968, deux fillettes étaient jugées pour leur assassinat. Norma Bell, âgée de 13 ans, fut acquittée ; Mary Bell (aucun lien familial) fut condamnée à la prison à vie. L’affaire fit beaucoup de bruit et Mary Bell, vilipendée à travers tout le pays, fut décrite comme une « mauvaise graine » fondamentalement démoniaque.
J’ai déjà écrit un livre sur ce sujet. Publié une première fois en 1972, Meurtrière à 11 ans rapportait les éléments de l’affaire, tels que la police les avait découverts et tels qu’ils furent présentés aux assises de Newcastle en décembre 1968 lors des neuf jours du procès, auquel j’avais assisté. Dans ce livre, je racontais ce que j’avais découvert pendant les deux années suivantes, en interrogeant la famille, les amis et les professeurs de la fillette de 11 ans jugée coupable. »
Ainsi démarre l’introduction (remarquable, et si vous ne deviez lire que ces 6 premières pages du livre, n’hésitez pas, elles sont denses et résument le propos), par l’auteur, d’un texte que j’ai découvert en octobre dernier et au sujet duquel je me décide enfin à écrire quelques mots.

Force m’est de reconnaître qu’il y a bien eu une part de curiosité morbide pour guider mes pas vers cet ouvrage, mais cette impulsion initiale s’est, dès la lecture des propos introductifs de l’auteur, dissipée. Car si je me suis d’abord inquiétée en découvrant qu’elle en était à son deuxième livre sur le sujet (paru dans son édition anglaise en 1998, soit 26 ans après le premier), au point de me demander si ce n’était pas là le sujet auquel elle avait consacré sa vie, j’ai cessé de m’interroger sur la qualité de ses motivations en appréhendant le caractère profondément sensible et humain de sa démarche, à mille lieues des projets racoleurs de la presse à scandales.
Gitta Sereny était convaincue qu’il lui fallait, pour mieux s’approcher de la vérité, remonter dans l’enfance de Mary Bell et elle ne concevait pas de prolonger ses investigations sans entrer en contact avec la jeune femme :
« J’ai donc espéré pendant dix-huit ans écrire le livre que je vous présente, dans lequel Mary Bell, une fillette de 11 ans exceptionnellement intelligente, libérée à 23 ans, aujourd’hui âgée de 40 ans, nous parle. », explique-t-elle.
C’est donc en compagnie de la coupable que l’auteur revient sur les crimes et ce qui les a précédés, avant de nous présenter ce que fut la vie de Mary Bell après, durant ses années d’incarcération, et ce qu’elle est maintenant.

Gitta Sereny n’use d’aucun effet de manches (l’essentiel de ce qu’elle va développer est annoncé dans l’introduction) pour tenir son lecteur en haleine, comme le font les spécialistes aux Etats-Unis de récits basés sur des histoires criminelles vraies et ne sombre jamais dans le voyeurisme (« Je ne m’attarderai sur aucun des horribles et inutiles détails de ces crimes », précise-t-elle). Mais cela n’empêche pas son récit d’être prenant de bout en bout, parce que nous aussi nous nous demandons, comme ce fut le cas pour elle, comment de tels faits ont été possibles, comment une petite fille en arrive à tuer, si elle a vraiment conscience de ce qu’elle fait, et comment elle peut ensuite vivre (survivre) avec le poids de ses actes sur son existence et en ayant elle-même, plus tard, un enfant.

A toutes ces questions, le livre répond, fouillant au cœur d’une jeune femme (qui, pour au moins l’un des crimes, restera longtemps dans un quasi déni) dans une cathartique et salutaire démarche, à la lumière d’entretiens parfois éprouvants (les souvenirs qu’a Mary Bell des abus qu’elle a subis enfant finiront par remonter au jour), qui constituent un fil rouge au sein des pages exposant les résultats des recherches menées par l’auteur.
Dans cette enquête, psychologie et sociologie sont largement mises à contribution car côtoyer Mary Bell, c’est aussi côtoyer son milieu d’origine (sa mère en particulier, qui tire profit du battage médiatique autour de l’affaire), puis ceux dans lesquels elle a vécu, occasion pour Gitta Sereny de critiquer le système juridique en vigueur dans son traitement des mineurs ayant commis des crimes. Pour autant, les victimes de Mary Bell ne sont pas oubliées, qu’il s’agisse des deux enfants tués mais aussi de leurs familles, vis-à-vis desquelles elle continue à porter le poids de sa culpabilité.

Un document intelligent et passionnant, qui se conclut ainsi :

« Certains doutent que l’histoire de la souffrance, du crime et du châtiment d’une enfant et d’une jeune fille puisse nous servir à tirer des conclusions générales sur d’autres enfants délinquants, nous aider à réfléchir aux moyens de leur éviter d’atteindre le point de rupture, à la bonne façon de les aider et de les soigner au lieu de se contenter de les punir et de les enfermer.
Ce sont les mêmes sceptiques qui doutent de la véracité de ce récit, surtout, je crois, parce qu’ils ne peuvent se défaire de la conviction que l’ex-enfant qui parle aujourd’hui, coupable par deux fois du pire des crimes, est une tueuse, non pas une enfant qui a tué mais bien, avec ce que cela suppose de maléfique et d’impardonnable, une enfant meurtrière. Peu importe qu’elle ait mené une vie irréprochable depuis sa libération à l’âge de 23 ans : pour eux, elle demeure à 40 ans ce qu’ils imaginent, à tort, qu’elle était à 11. Leurs certitudes ressemblent aux croyances médiévales dans les malédictions de naissance ; ils ne veulent pas voir qu’il y a, simplement, des enfants qu’on traumatise.
Les médias britanniques ont cependant, à l’occasion de ce livre, soulevé une question qui me paraît cruciale : combien de temps un criminel, enfant ou adulte, ayant été jugé et puni, doit-il, d’après nous, payer pour son crime une fois qu’il a accompli sa peine ? En d’autres termes, croyons-nous la réhabilitation possible ? Croyons- nous qu’un prisonnier libéré a le droit de travailler normalement et de construire une vie de famille ?
Croyons- nous à la rédemption ? »

Marquant !« Une si jolie petite fille – Les crimes de Mary Bell », Gitta SERENYDialogues Croisés
Titre original Cries Unheard – The Story of Mary Bell (1998)
Traduit de l’anglais par Géraldine Barbe
Editions Plein Jour (436 p)
Paru en juin 2014

Repéré dans Télérama.
Les avis de Clara, Antigone et Keisha.

14 commentaires sur “« Une si jolie petite fille – Les crimes de Mary Bell », Gitta SERENY

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  1. Les précédents billets m’avaient déjà donné envie de lire ce livre… Si en plus c’est bien fait, sans voyeurisme, c’est parfait!

  2. Effectivement, les 4 parts de tarte sont suffisamment rares pour que je reconsidère sérieusement ce titre déjà repéré par ailleurs (c’est fou comme je peux être encore influencé à ce point par une couverture moche…)

  3. Des semaines que je n’ai pas trainé mes guettres sur les blogs que j’affectionne. Tomber directement une sur belle tarte bien pleine me ravit. Je note donc.

    1. Et moi je suis ravie d’être un blog que tu affectionnes 🙂 !
      Quant au livre, si le thème t’interpelle (à juste titre), aucune hésitation à avoir.

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