Séjour linguistique

Logo plumes AsphodèleRDVoici ma participation à un petit jeu d’écriture proposé par Asphodèle (Les plumes à thème 21 – Transparence), consistant à écrire un texte en y intégrant les mots suivants :
invisible, fantôme, innocence, introuvable, voile, dentelle, brouillard, psyché, honnête, insignifiant, dessous, eau, politique, nudité, diaphane, visible, cristal, blog, lumière, lagon, briller, vérité, fantaisie, traverser, vagabonder, vapeur, vin.
On avait le droit d’en retirer un et c’est blog que je n’ai pas utilisé.

A noter qu’il y a un bonus après ce premier texte : un second texte inspiré par des événements récents (et qui lui aussi reprend les mots imposés, sauf diaphane).

*****

 J’avais dix-sept ans lorsque mes parents, catastrophés par mon niveau d’anglais en dessous de tout, décidèrent que j’irais passer un mois outre-Manche durant les vacances d’été. La politique de la maison étant que les enfants en faute n’avaient plus qu’à se taire, l’idée de renâcler ne me traversa même pas l’esprit. Pour être honnête, je n’avais rien contre la perspective de renoncer au sempiternel séjour à La Baule. Malheureusement, c’est précisément l’année où ma famille fut invitée chez une de mes tantes, à La Réunion. Cela ne changea rien à l’affaire : au lieu du lagon miroitant au soleil et des baignades dans une eau de cristal, j’aurais droit au brouillard de la Cornouailles, voilà qui m’apprendrait à ne pas briller en anglais. Comme vous pouvez le constater, chez nous, on ne faisait pas dans la dentelle. Avec le recul, mes parents regretteraient d’avoir été à ce point intraitables. Mais n’anticipons pas !

Je me retrouvai donc, en cet été mémorable, projetée loin des miens en une terre dont je maîtrisais si peu la langue qu’elle m’était encore plus étrangère. Mon voyage n’alla pas sans quelques péripéties mais je finis par atteindre ma destination, un lieu-dit quasiment introuvable, à peine visible sur une carte. Lorsque le bus qui me déposa sur la petite place du village s’éloigna, j’eus le cœur serré : j’avais compris qu’il ne passait qu’une fois par semaine si bien que, pour le cas où il me prendrait la fantaisie de m’enfuir (je m’étais mis en tête, allez savoir pourquoi, que j’allais atterrir dans un endroit qui se rapprocherait d’une prison), je serais contrainte de patienter pour mettre mon plan à exécution.
A peine descendue du bus, je fus abordée par un petit homme rabougri dont l’accent était tel que je pus seulement distinguer, parmi le fatras de vocables rocailleux, le nom de la famille qui m’accueillait, raison suffisante pour monter dans la berline qu’il conduisait. Il fallut encore une demi-heure pour parvenir à la demeure dans laquelle je devais séjourner. Il s’agissait ni plus ni moins d’un manoir, invisible depuis la route car perdu au cœur d’un vaste parc arboré dans lequel je m’imaginais déjà en train de vagabonder nonchalamment. Je me sentais dans la peau d’une héroïne de roman, pour un peu j’étais Rebecca arrivant à Manderley. Aussi ne fus-je pas vraiment étonnée lorsqu’une créature diaphane, surgissant de l’ombre du hall, vint à ma rencontre et se présenta comme Daphné, ma correspondante anglaise (avec laquelle, soit dit en passant, je n’avais pas eu le temps de correspondre). Elle parlait le français encore plus mal que moi l’anglais : inévitablement, je devrais progresser dans cette langue, mais après tout j’étais là pour ça.

Daphné m’accompagna dans ma chambre, jouxtant la sienne, où trônait une imposante psyché, non loin d’un lit à baldaquin. J’avais le même, cerné de voiles qui ondulaient dans la brise du soir pénétrant par les fenêtres largement ouvertes. C’était déjà l’heure du souper, qui me permit de faire la connaissance de ses parents, vagues relations d’amis des miens. Tous deux me parurent singulièrement insignifiants, à l’opposé des personnages au tempérament affirmé qui me tenaient lieu de père et de mère. Du vin fut servi et je profitai de la totale liberté qui m’était accordée pour prendre exemple sur Daphné et lui faire honneur. Je n’en avais pas l’habitude et l’effet s’en fit tout de suite sentir, la sensation grisante de glisser un peu à côté des choses.
Après dîner, Daphné me fit visiter le manoir, ce qui me remit les idées en place. Nous parcourûmes nombre de corridors que je me jurai de ne pas fréquenter la nuit, de crainte d’y croiser quelque fantôme. Puis elle me proposa de me faire couler un bain, dans la salle d’eau que nous partagions. J’acceptai volontiers et la pièce ne tarda pas à s’emplir d’une vapeur diffuse qui m’enveloppa lorsque je me lovai dans la baignoire.
Epuisée, je commençais à m’assoupir quand ma voisine entra à son tour dans la salle de bains. Si sa nudité me choqua, je tâchai de n’en rien laisser paraître, décidée à surmonter ma pudeur. Daphné me demanda gentiment si elle pouvait se joindre à moi. En toute innocence, une innocence que je m’apprêtais à perdre au fil des semaines qui suivraient, j’acceptai.

Cet été-là, je fis d’indéniables progrès en anglais car Daphné était un excellent professeur, dans tous les domaines.
A mon retour en France, j’étais loin d’être bronzée comme les autres membres de ma famille, que leurs vacances à La Réunion avaient caramélisés. Mais ma mère fut immédiatement frappée par un changement notable dans mon comportement. Un mois en compagnie des parents de Daphné m’avait fait perdre l’habitude d’obéir puisque je n’avais plus reçu aucun ordre. Leur fille et moi étions libres de nous conduire à notre gré et le séjour avait notamment été ponctué de quelques fêtes bien arrosées, chez mes hôtes ou chez des amis de Daphné. Mon assurance nouvellement acquise avait déteint sur ma mise et mon maintien. Au final, mon allure n’avait plus grand-chose à voir avec celle de la jeune fille modèle qui avait débarqué en Cornouailles.
Ma mère m’assaillit de questions et je finis par tout lui raconter, ou presque. Ce que je lui tus, je suis persuadée qu’elle le devina, mais elle n’en toucha mot. Elle s’accorda cependant avec mon père pour décréter qu’on se passerait de séjour linguistique pour le reste de la fratrie, dont j’étais l’aînée : à l’avenir, on privilégierait les cours particuliers. Ma plus jeune sœur eut d’ailleurs un jeune professeur qu’elle trouva fort sympathique … mais ceci est une autre histoire.

Et maintenant, le bonus annoncé : un second texte (intégrant les mots énumérés ci-dessus, moins diaphane), qui n’est autre que la suite du bonus ajouté précédemment à « Mascarade« .

En vérité, je suis bien content d’avoir opté pour la transparence, ça a toujours été ma politique. Bon, pour être honnête, ça ne me déplaisait pas de jouer les hommes invisibles sur mon scooter, de traverser le brouillard parisien pour rejoindre ma Julie. Mais à la lumière de ce qui s’est passé, j’y regarderai maintenant à deux fois s’il me prend la fantaisie de vagabonder incognito. D’autant plus que tout ce que je fais, même si c’est insignifiant, est analysé-décortiqué pour trouver ce qui peut se cacher en dessous, squelette ou fantôme dans mes placards personnels. L’innocence que j’affiche, les journalistes s’en moquent. C’est qu’ils ne font pas dans la dentelle : avec eux, le voile n’est pas levé, il est arraché et la vérité apparaît dans toute sa nudité, on peut leur faire confiance. Valérie et moi, on n’avait aucune envie de rendre visible notre mésentente, mais ils ne nous ont pas demandé notre avis. Il y en a même qui s’amusent à farfouiller dans nos psychés et à raconter sur leurs blogs ce qu’ils s’imaginent avoir trouvé ! Bref, le moral ne brille pas des masses, en ce début d’année…
Du coup, je me suis dit que, plutôt que d’emmener Julie au carnaval de Venise, une petite excursion outremer ne nous ferait pas de mal. On pourrait se baigner dans les eaux de cristal des lagons, de quoi nous nettoyer de toute cette pollution parisienne.

François sortit de son bain de vapeur (une cabine qu’il avait achetée récemment en kit sur internet et s’était fait livrer en loucedé, rien n’avait filtré, ouf !), se doucha et enfila un peignoir moelleux. Julie était partie en tournage donc il passerait la soirée tout seul. Il alla se verser un verre de vin et s’installa devant la télévision. Depuis peu, Canal diffusait la série « Arrow » et François raffolait des aventures de ce justicier-archer à capuche, il avait toujours eu un faible pour les super héros et une terrible envie de leur ressembler (parfois, même, il s’imaginait qu’il y arrivait … OK, là, ça n’allait pas être possible, vu qu’il ne savait pas tirer à l’arc !).

32 commentaires sur “Séjour linguistique

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  1. Ha ha, excellent ce séjour linguistique ! Déshinibant non ? Se méfier de la « raideur » anglaise quasi victorienne, ils sont plus délurés que nous !
    Pour le deuxième texte eh bien, que dire ??? Un Président ne sera jamais un super-héros, ce serait bien parfois pour le PIB…

    1. La « raideur » anglaise 😯 ?! Mais de quoi parles-tu donc, ma chère Asphodèle 😆 ???
      Et comment ça, celui-dont-il-ne-faut-pas-prononcer-le-nom ne serait pas un super-héros ? So sad …

      1. Je me suis mal exprimée : je voulais parler de rigidité !!! Au niveau des convenances, etc, sont pince-sans-rire quand même !!!! 😆
        Oui pourquoi François ne met-il pas sa cape de Batman (ou de Superman) (moi et les super-héros c’est pas ça !^^) ! Déjà qu’avec un casque on l’a reconnu alors… 😀

      1. Ce serait sympa mais je ne bouge pas beaucoup de chez moi et ça m’étonnerait que je te croise à mon Hyper U !!! 🙂 Mais bon, j’ai ton visage en mémoire au cas où ! ^-^

  2. Agréable séjour linguistique ! ^^ Et pour le 2ème texte, il faut croire que le sujet était inspirant car nous sommes plusieurs à avoir raconté l’histoire de François sous tous les angles 😉

    1. Oui, quand on voit les mots « transparence » et « politique », on ne peut s’empêcher de laisser notre plume dériver vers les aventures de François …

  3. Top ce séjour linguistique, plein d’humour (et j’aime beaucoup la fin … Tu nous raconteras l’histoire de la petite soeur ;-))
    Le deuxième texte est drôle aussi …. François en super héros 😉

    1. Je crains qu’avec l’histoire de la petite sœur on dérive un peu trop 😉 !
      Quant à François, c’est bien le super héros des Français, non ?!

  4. Un récit comme je les aime, prenant et émaillé de petites touches d’humour, avec une fin inattendue. Tu as su trouver le bon rythme pour capter notre attention, d’autant que tu manies la plume avec beaucoup d’élégance.

  5. J’adore ;0) Et le brouillard de la cornouailles c’est tellement mieux que le bleu du lagon pour stimuler l’imagination ;0) Tout à fait le genre de séjour que j’adorerais faire !! Un manoir, un lit à baldaquin, le lien fait à Rebecca et à Manderley… Tout me plait :0)

  6. Surprenant sejour elle a du en f aire une tete ( enfin dans la realite ) la mere cest tres drole et j ai beaucoup aime egalemnt le deuxième texte
    2 pour le prix dun bfavo tu es tres douée

  7. Je me demande si je ne t’ai pas rencontrée, a une époque…en tous cas, les grands esprits se rencontrent, comme on dit dans ces cas-la…très jolie histoire, juste coquine comme il faut.

    1. Oui, les mots nous ont transportées vers le même type d’ambiance, j’ai vu ça !
      Je ne sais pas si nous nous sommes déjà rencontrées (mais on peut creuser si tu veux, par mail).

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